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CHAPITRE TROISIÈME

Le siècle de la Renaissance jouit auprès des âmes religieuses d'une assez triste renommée. Le retour des esprits à l'antiquité classique donna en effet le signal d'une véritable invasion des idées païennes dans le monde chrétien. Et s'il est difficile, comme l'a remarqué Burckhart, de mesurer exactement la moralité réelle des peuples aux diverses époques pour les comparer, l'œuvre littéraire de ce temps tout au moins offre en général la désolante peinture des excès de passion que voile à peine la beauté de la forme. Pourtant ce grand mouvement vers le passé ne fut pas uniquement une reviviscence du paganisme. Il opposa aux tenants du moyen âge non pas seulement la corruption de Martial ou de Pétrone, ni même l'idéal de Platon ou de Virgile. Il prétendit encore remonter le cours de la foi chrétienne et renouveler à ses sources la religion elle-même. Des esprits sincères entreprirent cette œuvre de rénovation avec le dessein bien arrêté de rendre plus profonds et plus vifs les sentiments religieux de leurs contemporains. De là cette culture de la Bible, cette

étude des textes évnngélifjues dans l'original qui lit partie intégrante de ce que Léon X lui-même appelait la « Nouvelle Science ». I /humanisme eut donc sa religion et sa théologie. Religion bien mêlée, théologie trébuchante, mais qui ouvraient des perspectives neuves et semblaient pleines de promesses pour la pensée chrétienne.

Il ne faudrait dès lors pas attribuer d'emblée à la Réforme l'honneur d'avoir inauguré le retour à la Bible, soit dans le peuple, soit chez les hommes d'étude. Les premières années du seizième siècle offrent le spectacle d'une renaissance de l'Écriture qui n'est pas encore emprise dans les tentatives de révolution religieuse dont, vingt ans plus tard, lEuropc sera bouleversée. Les esprits les plus sages voient de ce côté une direction dans laquelle la science sacrée doit se frayer de nouvelles avenues. Des idées contestables se mêlent à leurs projets et à leurs tentatives. Ils méprisent surabondamment et très injustement les grands maîtres de la théologie chrétienne au moyen âge. Ils les aperçoivent à travers les subtilités et les vaines discussions de leurs derniers et indignes successeurs. Aussi recherchent-ils de toutes leurs facultés un contact plus immédiat avec la vérit évangélique. C'est un sentiment qui les mène, bien plutôt qu'une vue ferme et raisonnée. L'élan de ces esprits si divers a donc toutes les incertitudes, tout le vague et l'individualisme de ces courants auxquels ne préside aucun principe bien défini. Mais il a par là même la puissance et l'écho des manifestations qui partent de la sensibilité. H s'amplifie comme une passion jusqu'au jour où il dérivera, pour être dénaturé, dans les divers essais de réforme qui préten-

dront le revendiquer. Bien avant Luther, l'Italie avait vu Marsile Ficin et Pic de la Mirandole tenter de renouveler l'étude de la Sainte Écriture par la philosophie et la philologie antiques. L'Espagne allait avoir le cardinal Ximénès et le groupe de ses collaborateurs dans Fœuvre de la Bible de Complute. En France, Lefèvre d'Etaples enthousiasmait de nombreux disciples par ses commentaires sur les Psaumes et sur les Épîtres de saint Paul. Bientôt Erasme devait donner à ce mouvement une importance européenne.

Tout cela se produit en moins de vingt années. Aucun des peuples qui comptent alors parmi les nations civilisées ne reste étranger au courant. La Grande-Bretagne elle-même, dont la géographie avait fait un pays de caractère si particulier, n'échappe point à la contagion. Elle a son école de rénovateurs, de qui les efforts ne restent pas inutiles. Les vieilles universités de Cambridge et d'Oxford, sous leur poussée, cèdent à l'entraînement général et donnent à la nouvelle science — New Learning — la consécration de leur autorité. Et les hommes qui commandent au mouvement déclarent bien haut s'opposer aux anciennes hérésies qui déjà prétendaient accaparer la Bible et faire d'elle une pierre d'achoppement pour la hiérarchie ecclésiastique. John Colet et ses amis, dont les pages qui suivent esquissent l'œuvre et les idées, sont les adversaires irréductibles des doctrines de Wycliffe et de ses disciples. Il n'y a pas de lien entre cet épisode de l'histoire de l'humanisme et l'audacieuse tentative du théologien hérétique. Les travaux et les desseins des exégètes d'Oxford n'établissent point le pont entre le Lollar-

102 LKS ORIGINKS DE LA THftOLOOIE MODKRNE.

disme et la [{('forme. Les uns comme les autres restent en général dans la ligne catholique. Sans aucun doute, le commerce de l'antiquité classique a bien affaibli chez ces esprits le sens du dogme. Ils ne saisissent plus Fensemblc doctrinal de la foi. Mais ils ne substituent j)as un système nouveau au chefd'œuvre que le moyen âge avait élevé. Ils représentent, dans l'histoire de la théologie, une époque de transition et d'incertitudes. Pourtant, le mouvement qu'ils inaugurèrent pouvait avoir d'heureuses conséquences. Ce fut à son école que se formèrent des apologistes martyrs comme l'évèque de Rochester, John Fisher, et Tillustre chancelier Thomas More. N'est-ce pas dire son importance et la justice qu'il mérite qu'on lui rende ^ ?

« La Providence divine, disait saint Augustin, permet qu'il y ait des hérétiques de diverses sortes, afin de nous obliger, par leurs railleries et leurs questions posées à notre ignorance, de secouer notre paresse et désirer mieux connaître la Sainte Ecriture. Beaucoup seraient trop lâches pour chercher, s'ils n'étaient réveillés de leur torpeur par les atta-

1. C'était une thèse acceptée jusqu'ici de tous les historiens que les « rélormateurs » d'Oxford nouaient le lien de continuité entre les Loilards et la rélorme proprement dite. En France, M. Trésal Origines du Schisme Anglicati,rsins, 1908, p. 14 ssq.) et M. Henri Hauser {Études sur la Réforme française, Paris, 1909, p. 83 sq.) l'exprimaient hier encore. Elle vient d'être bien ébranlée par les recherches de M. James Gairdner {Lollardy and the Re formation in England, London, 1908), dont les pages précédentes, en ce qui concerne Wycliffe, sont un simple résumé.

LA NOUVKLLE SCIENCE. 103

ques et le mépris des hérétiques, ne rougissaient de leur incapacité et n'arrivaient ainsi à la science, grâce aux périls de leur ignorance. » Déjà l'évêque d'Hippone éprouvait le besoin d'expliquer pourquoi le ferment le plus actif de l'évolution dogmatique n'était autre que l'hérésie. Or, au xvi® siècle, on vit se reproduire ce qui s'était fait à chaque mouvement séparatiste dans le sein de l'Église. Il fallut bien, pour les catholiques, accepter peu à peu la lutte sur le terrain où les protestants s'étaient placés. Jamais les attaques et le mépris des « hérétiques » ne furent plus vifs, jamais plus pressantes les questions des adversaires. Il en résulta, comme toujours, un retour aux sources doctrinales.

Mais le terrain avait été préparé. Ce n'est pas sur un sol vierge que pousse cette floraison de commentaires et cette extraordinaire végétation de disputes dogmatiques et de discussions savantes. Les esprits eux-mêmes, jusque dans les rangs les plus humbles de la société, avaient reçu, dans les dernières années du XV® siècle, .sous le coup des circonstances, une véritable inclinaison en ce sens. La piété de ce temps se manifeste souvent comme tout évangélique et biblique. Elle puise directement à la source même « les eaux de la vie éternelle qui rafraîchissent les âmes ». Elle n'est point, comme on se le figure trop souvent, occupée uniquement de formules et de pratiques. Elle sait donner un cœur à sa prière et trouve des accents qui sont des échos authentiques de l'Evangile. Certes, la Vierge Marie et les saints tiennent une place importante dans la dévotion de cette époque. Mais il s'en faut que leur culte obscurcisse les grands motifs, les raisons essentielles et les objets

m LKS ORIGINES DE LK THÉOLOGIE MODERNK

premiers de; la piété chrétienne. Dieu, la vie et la mort du Christ, le péché et la misère spirituelle, h pénitence et l'oraison, la présence ou labsence divm» au cœur, tels sont les sujets qui reviennent sans cesse chez les sermonnaires et les auteurs pieux de la période immédiatemont antérieure à la réforme.

11 se crée même alors toute une littérature de petits livrets populaires qui répandent partout ces formes élevées et profondes du christianisme pratique. C'est le « Jardin spirituel de Tâme dévote » de frère Michel Bougain, « l'Eschelle damour divine « de Jehan Sauvage, l'anonyme « Méditation très devotte pour chacune heure du jour sur la passion », dans lesquels sont proposés à la réflexion et à limitation des fidèles les éternels sujets d'édification : les souffrances et l'agonie du Sauveur, les mérites infinis de sa mort, leur application à l'âme dans l'infusion de la grâce, en un mot, la partie la plus vive et la plus intime, la plus pénétrante et la plus efficace des croyances chrétiennes. « 11 est vray, et bien je le cognois, lit-on dans l'un de ces petits livrets de méditations, que de sa présence [de Dieu] je ne suis pas digne et que rien je n'ay desservi fors que peine et tourment et bature plus que créature ne pourroit penser. Néanmoins je scay par les lettres de son évangile que sa miséricorde est si grande que luy-mesme il m appelle et exhorte à cecy faire : combien que tant 1 ay courroucé et despité et méprisé. « Cette profondeur du sentiment religieux s^unit de façon très naturelle et très vivante aux autres formes de la piéte, et comporte, comme expressions ordinaires, les dévotions particulières à Marie et aux Saints ^ .

i. Les dix belles et dévotes doctrines et instructions pour parvenir

La prière officielle de l'Eglise et sa liturgie n'offrent pas alors une image sensiblement différente. Les thèmes qui reviennent le plus fréquemment dans le Missel et dans le Bréviaire sont ceux de la miséricorde divine qui pardonne nos fautes, de la grâce qui nous sanctifie, de l'intercession du Christ qui nous sauve, en un mot, de l'impuissance des hommes et de la toute-puissance de Dieu. Les hymnes et les séquences dans lesquelles s'exprime la dévotion savante redisent sous mille formes la pensée que le poète du moyen âge avait admirablement rendue :

Sine tuo numine Nihil est in homiae Nihil est innoxiiim.

Elles paraphrasent sur tous les tons l'unique vertu salutaire de la croix à laquelle s'attache désespérément toute notre espérance. Si l'homme apparaît en ces prières, s'il ose bien s'y nommer, c'est toujours avec le titre peu enviable de pécheur, et pour réclamer de la bonté divine et par les mérites du Christ ou l'intercession des saints la miséricorde qu'il est radicalement incapable d'obtenir de lui-même. C'est dans cette atmosphère que se développent les dévotions particulières. Elles se rattachent toutes par quelque côté à l'un de ces grands principes de théologie vécue dont les formules déprécatoires nous fournissent les infinies variations ^ .

à Perfection, s. d., Paris, Simon Vostre. Cf. H. Hauser, Etudes sur la Reforme française, p. 257 ssq. Mais l'auteurn'obéit-il pas à un |)réjuge en opposant sans cesse comme deux contradictoires ce « mysticisme •■ et la dévotion à la sainte Vierge et aux saints?

\. Il nous est impossible d'entreprendre uue élude de détail des thèmes liturgiques de la dévotion à la fin du moyeu âge. On pourra

Irtfi LES OIUGINES DE LA THEOLOGIE MODERNE

Mais 1 Kvangilc ne se présente pas aux âmes d'alors seulement sous cette forme cultuelle et liturgique, seule capable de le mettre à la portée de toutes les intelligences. Uno poussée se produit dans la direction des livres qui renferment la parole même df Dieu. Diverses causes la favorisent. De toutes parts continuent les discussions sur le principe d'autorib: dans l'Kglise. Les querelles de Bâle et de Constance descendent dans la conscience populaire et s'y déforment et s'y reforment, se monnayant en opinions radicales ou en ironies destructives. Ce n'est plus l'école seulement qui retentit des discussions sur les limites du pouvoir des Papes. Les humanistes italiens tournent l'histoire contre eux. Les princes suivant le jeu de leurs intrigues politiques, les livrent à leurs légistes ou à leurs pamphlétaires. Le théâtre même répand parmi le peuple les opinions les plus révolutionnaires sur leur caractère. Pendant que Jehan Le Maire, sur l'ordre de Louis XII, compose « le Traictié intitulé de la différence des scismes et des concilies de l'Eglise », Pierre Gringore donne en spectacle, aux halles de Paris, « le mardy gras de Tan mil cinq cent et unze » (1512 avant Pâques i, le Jeu du prince des Sots et mère Sotte, où il bafoue ignoblement Jules II. Les hommes du roi s'acharnent sur la personne du Pape et ne la distinguent pas toujours de la dignité et de la fonction dont il est revêtu. ^

Après le Pape, c'est le tour de l'Eglise et du Concile qui est censé la représenter. Dans cette même

consulter sur ce sujet : Dexifle, Luther und Lulhertum, P, 1" Ablh.. S.400ssq.; V. Hasak, Die letzte Rose. Wien, 1883; Landmann, Das Predigtivesen in Westfalen inder lelzten Zeit der MiltelaltersAWiO; Kalr, Z>?> deutschen Sterbebiichlein von der altesten Zeit des Bùchdruckes bis zum J. 1520, 190. Pour la France il n'existe aucun travail de ce genre.

sottie de Gringore, le poète met sur les lèvres du personnage qui représente l'opinion populaire, Sotte commune, le couplet suivant :

Et! que ayje à faire de la guerre Ne que à la chaire de Saint-Pierre Soit assis ung fol ou ung saige?

Que m'en chault il que l'Eglise erre Mais que paix soit en ceste terre?

Jamais il ne vint bien d'oultraige.

Je suis asseur en mon villaige :

Quand je vucil, je souppe et desjeune.

Au point de vue pratique, les idées de Wycliffe et de Huss ne sont donc plus l'apanage de quelques sectaires. Partout le peuple est sollicité de se désintéresser de la faillibilité ou de l'infaillibilité de l'Église. Son grand souci est de « soupper et desjeuner en paix ». Pendant ce temps les docteurs de Sorbonne peuvent à leur aise opposer le Concile et le Pape. On ne leur prête plus qu'une oreille distraite. Les deux autorités se rejoignent dans l'indifîérence populaire.

C'est précisément à cette époque que les tentatives de réforme, dont Meaux est le centre et Guillaume Briçonnet le protecteur, se parent déjà du mot d'ordre qui va devenir général : le retour à l'Ecriture. Lefèvre d'Étaples compose alors ses premiers commentaires et ses premières traductions, dans lesquels il esquisse — coïncidence frappante et instructive, — la doctrine de la justification par la foi seule, dont Luther va faire son évangile. Or, la même indifférence du peuple pour les autorités doctrinales que le moyen âge avait révérées, entoure aussi les jeunes

années du clief de la réforme allemande et provoque les mêmes réactions. Qu'on lise le chapitre du AV/rrenschiff o\x Sébastien Brant décrit la crise de la foi chrétienne et déplore les amoindrissements successifs qui réduisent la catholicité à Textrcme pointe de l'Occident. C'est par un cri de défiance vis-à-vis des puissances, religieuses ou autres, qu'il termine cette page désolée.

Wann Christus yetz iiit selber wacht, Es ist bald worden umb uns nachl.

« Si le Christ maintenant n'y veille pas lui-même, c'en est fait, bientôt la nuit tombe sur nous. » Mais le Christ, où le trouver? C'est à semblable question que les réformateurs de tous partis prétendirent répondre.

11 n'est donc pas étonnant qu'ils aient été amenés de différents côtés à l'Ecriture. Avant que l'humanisme eût pu exercer son action bien profondément, la lecture de la Bible s'était répandue, surtout en Allemagne, jusque dans le peuple. De 1466 à 1522, vingt traductions complètes, un nombre très considérable de versions partielles, de Plenaria renfermant les Évangiles et les Épîtres de l'année liturgique, rendent accessible à ceux qui sont capables de penser la Parole de Dieu et sa vigueur native. Les livres de piété recommandent à tous les chrétiens, de façon pressante, la méditation des Saintes Lettres. L'évangéliaire de Bâle, imprimé en 1514, conseille « à tout homme réfléchi de vouloir bien lire très volontiers la sainte Écriture ». L'éditeur de la Bible de Cologne antérieure à 1500 veut que le fidèle, clerc ou laïque,

« demande au Saint-Esprit la lumière qui lui fera comprendre le livre sacré et le protégera ainsi contre les traits de l'ennemi. » C'est ici comme une première amorce de la doctrine luthérienne. Les prédicateurs prient leur auditoire de ne s'étonner point, si les textes qu'ils citent diffèrent de ceux qui courent imprimés. Les mots sont autres, mais le sens reste le même.

Cette diffusion prend peu à peu un tel caractère, que les autorités ecclésiastiques se demandent si elles ne doivent pas intervenir. Le franciscain Pauli, l'ami et le traducteur du célèbre prédicateur strasbourgeois Geiler de Kaisersberg, raconte qu'un jour il rencontra un paysan de Villingen, Hans Werner, « qui savait lire et connaissait toute la Bible par cœur. Et partout où il allait, il discutait avec les prêtres à qui saurait en quel endroit se trouvait dans le Livre telle ou telle parole ». N'est-ce pas déjà, remarque Bezold, le paysan bibliste, tel que l'endoctrineront KarlstadtetMuenzer? Aussi les prédicateurs tonnent en chaire contre la prétention de ces laïques qui veulent expliquer l'Ecriture sans une préparation théologique suffisante. « C'est presque un malheur que l'on imprime la Bible en allemand, dit Geiler, car il faut la comprendre de toute autre façon que selon la lettre, si on veut la bien entendre. Or, ceci, l'Écriture ne l'enseigne point elle-même. C'est un art qu'il faut avoir dans la tête. » Les évêques, même ceux qui veulent la réforme de l'Eglise pressentent là un danger. Berthold de Mayence publie en 1486 le célèbre décret qu'on devait si souvent rééditer, par lequel il défend d'imprimer, sans permission des censeurs ecclésiastiques, tout ouvrage écrit en allemand sur les matières de religion. L'ar-

TIIÉOLOGIE MODERNE. • 7

clicveque électeur y taxe formellement d'erreur ceux qui croient les ignorants et les femmes capables d'entendre les Evangiles ou les Kpîtres sans autre aide que celle du Saint-Esprit. La peur des « Picqiiards » hante alors la tète des chefs de 1 Eglise.

Le moyen îige avait pratiqué la lecture de la Bible on langue vulgaire. Jamais on n interpréta les bulles célèbres d'Innocent III contre les Vaudois messins dans le sens d'une prohibition absolue. Elles visaient seulement les tentatives d'émancipation vis-à-vis de l'autorité enseignante de la hiérarchie. En France, la Bible historiale, surtout dans la traduction de Guiart Desmoulins, plus encordes versions particulières de certaines parties de l'Ancien et du Nouveau Testament, Livres des Rois. Psautier, Apocalypse, jouirent d'un très grand succès. Aussi ces traductions furentelles nombreuses. On en compte au moins huit différentes pour l'Apocalypse. Elles j)assèrent d'un siècle à l'autre et se répandirent en d'innombrables copies. Précisément elles semblent avoir eu en France « un regain de popularité au quinzième siècle. Du moins est-il à remarquer que plusieurs des manuscrits d'origine française sont de cette époque ». Il en va de même pour le Psautier, dont les livres d'heures popularisent les parties les plus intéressantes. On n'a pas oublié alors la recommandation faite au siècle précédent par l'auteur de la préface du Psautier de Metz. Il célèbre en termes lyriques « quel profit puet venir à celui qui dévotement se welt acostumeir à dire lou Psautieir, soit en romans pour gens lave, soit en latin pour ceulz qui l'entendent ».

La tradition ne se perd point et. dès les débuts de l'imprimerie, tout cet héritage biblique du passé se

transmet aux nouvelles générations. En 1477, deux augustins lyonnais, Jullien Macho et Pierre Farget, donnent une édition de la Bible liistoriale. Puis c'est la Bible de Guiart Desmoulins que publie, en 1487, le chanoine Jean de Rély. Il indique nettement dans sa préface à qui s'adresse son livre, « translation faicte nompas pour les clercz mais pour les lais et simples religieux et hermites qui ne sont pas litterez comme ilz doibvent, aussi pour autres bonnes personnes ». Les lais et autres bonnes personnes entendirent l'invitation de Jean de Rély. De 1487 à 1521, sa Bible fut réimprimée jusqu'à sept fois.

Mais cela même ne suffisait point à contenter tout le monde. Ou plutôt, à lire ainsi l'Ecriture, on prenait conscience de l'écart trop sensible entre les préceptes de la foi et la conduite de la plupart des fidèles. Le malaise social est attribué à l'abandon de ces Saintes Ecritures, qui, latines ou françaises, se répandaient maintenant partout. Jean Bouchet, en 1504, déplore que « les Sainctes Évangiles soient supprimées et les saintes doctrines des Pères rejectées et arrière mises ». Le peuple garde l'habitude, prise non seulement au pied de la chaire chrétienne, mais encore aux représentations des « mystères » de l'Ancien et du Nouveau Testament, de juger les choses politiques et sociales d'après rÉcriture. Il s'en sert dans ses revendications. Il existait, en Dauphiné, sous le titre de « pensions », une pratique usuraire sur la vente des grains qui provoqua de nombreuses réclamations en prose et en vers. Dans l'une de ces dernières, imprimée à Lyon, en 1500, l'auteur invoque, contre cet abus, les textes bibliques qui sont la suprême autorité.

Jay re(?ard6 rn la Salncte Escripture Sur laquelle jay pris fundation

Sainclo Escripture pa^ ne meut.

Et chacun des couplets s'accompag-ne de ses références scripturaires.

Mais où la tendance biblique du temps se marque avec le plus de netteté et de vigueur, c'est dans la littérature apocalyptique populaire qui formule les réclamations du pauvre peuple chrétien contre les oppressions de tout genre dont il est victime. La Ré formaiion de l'Empereur Sigismondy cette œuvre révolutionnaire d'un membre du bas clergé, se multiplie en éditions successives à partir de 1476, et se répand à profusion dans toute l'Allemagne. Sous des images empruntées au voyant de Pathmos, l'auteur peint l'idéal de la chrétienté et les conditions d'une renaissance de l'Église. De même, un écrit populaire reprend, vers 1500, sous le litre Reformation de l'Empereur Maximilien^ les idées etles revendications bibliques du pauvre clerc dont les visions sociales venaient d'avoir un si grand succès. Il éveille, dans ces populations de la Forêt Noire où devaient se recruter les contingents de l'armée des Paysans, le sens caché des mystères apocalyptiques. La lutte à mort des bons contre les méchants, le combat de saint Michel contre le Dragon, le son mystérieux des trompettes célestes qui donnent le signal de la victoire, les files des élus qui reçoivent les palmes et entourent l'Agneau dans une Jérusalem de porphyre et de pierres précieuses, caressent de rêves terribles ou charmeurs ces imaginations simples. Malheureusement, elles ne se contenteront pas toujours

de rêves, et bien du sang coulera pour faire de l'idéal divin une réalité terrestre.

Quoi qu'il en soit, jamais peut-être comme en cette fin du moyen âge, les esprits et les âmes, dans les classes populaires, ne furent habitués à considérer toute chose sous la couleur et dans le cadre que fournissait la Bible. Jamais aussi, comme alors, ils n'éprouvèrent le sentiment profond de la nécessité d'une réforme évangélique dans tous les domaines. Avec une convergence frappante, tous les courants de la pensée, dans les classes sociales déshéritées, se rattachent à quelqu'un de ces grands thèmes que rÉcriture imposait aux esprits. C'est sous cette forme que se manifestent aussi bien les révoltes de leur sens moral que leurs désirs de mieux être matériel. Contre le Pape, contre le Concile, contre l'Empereur, Gontre les abus du clergé, contre la misère des uns et la richesse des autres, la parole de Dieu se dresse au fond des consciences, remue et fait fermenter un levain de révolution.

TI

Le peuple n'était point seul à se soucier de la Parole dé Dieu. A l'esprit des humanistes et des savants se posaient des problèmes qui attiraient forcément leur attention sur l'Évangile. La première renaissance italienne avait été avant tout un retour à l'antiquité classique. Cependant, quelques-uns de ses représentants les plus autorisés se livrèrent à l'étude littérale des Livres Saints. Surtout ils manifestèrent leurs

114 IIS OlllGIXES DE LA THÉOLOGIE MODEIINE.

tendances vers une U.éoloKk' débarrassée de lécoree scolasliqu.' et (..-éoccupée de la simple exposition, sans appareil démonstratif, des vérités de la foi. Des le premier instont. les humanistes prennent celte altitude, qu'ils ne doivenl pas abandonner. Le maltre du chœur, Pétrarque, inou-urc les jugements de condamnation, portés au nom de la beauté antique et de la simplicité chrétienne, contre la scolastique et ses barbares disciples. Danle avait fait de son immortel poème un commenlaire de la Somme théologique. L'auteur du Canzoniere révère u. aussi l'Ange de l'Kcole. Mais c'est un respect luslorique qu'il lui voue. 11 fait vite payer aux théologiens de son temps l'admiration dont il couvre leur maître Avec quelle éloquence il invective ces importuns dialecticiens, dont les disputes abstruses ont obscurci la gloire du divin Platon, et qui ont fait du doux et suave Aristote un écrivain rude et sans forme . Contre eux il invoque le bon sens et la foi simple, qui croit tout uniment sans vaines tromperies de rintelligcnce, sans fausse apparence de sagesse humaine. . Qu ils soient donc aristotéliciens, puisqu'ils le veulent être Je ne leur jalouse point ces noms illustres, dont ils se glorifient bien à faux. Mais qu ils ne m'envient pas à moi le nom humble et mente de chrétien et de catholique'. >•

Quels sont donc les reproches que provoque^ d une façon plus précise, la méthode scolastique' Pétrarque ne nie point la valeur de la dialectique. Elle est

1. . Sim plane aristolclici, sint Pl'";'S''P,'''"; °^<'"^„""jjitvîdrn'i nomina illis invideo, quibus f>'^'^ «''»■" ^|r,J,ri'ei°r%u°p'«"' immile verumque chnsliam nominis et iattK.iici. ix: y

nmUorum ignorantia (i6ei-, éd. Easilea, p. iC. sq.

« un degré pour s*élever plus haut ». Instrument de découverte ou d'exposition, elle doit servir de moyen à celui qui cultive la science sacrée. Mais c'est une véritable perversion intellectuelle que de considérer le syllogisme comme la fm même de la théologie. Kt ce n'est pas seulement la démonstration à outrance qui gâte les œuvres des disciples de Duns Scot. « Ce bavardage des dialecticiens, qui n'aura jamais de fin, fourmille de définitions embarrassées, matière d'éternelles disputes... Demandez à quelqu'un de ce troupeau la définition de l'homme ou de quoi que ce soit, il aura toujours une réponse prête. Allezvous plus loin, il gardera le silence. Ou bien si l'habitude du développement lui donne audace et flux de paroles, sa façon de s'expliquer vous montrera qu'il n'a aucune connaissance vraie de la chose qu'il a définie. J'aime attaquer des personnages si dédaigneusement négligents et si frivolement curieux. Pourquoi sans cesse travailler dans le vide, ô malheureux, et vous exercer l'esprit sur de vaines subtilités ? Pourquoi oublier la réalité des choses pour vieillir parmi les mots, et, avec des cheveux blancs et un front ridé, vous occuper toujours d'enfantillages ? Et plût à Dieu que votre folie ne nuisît qu'à vous-même et qu'elle n'eût point gâté trop souvent les plus nobles parmi les jeunes intelligences^. »

Pétrarque va plus loin encore. Il n'en veut pas seulement à la méthode scolastique. Il repousse aussi le principe secret qui l'inspire, le principe d'autorité. Comment se justifie la dialectique et son application àla science sacrée ? De façon très commode.

1. p. de Nolhac, Pétrarque et l'humanisme, Paris, 1892, p. 13 et ssq.

IIG LES OIUGINES DE LA THEOLOGIE MODEKNE.

Le nom d'Arislote couvre d'une armure inlnn^^ihlcî cet a|)pareil syllogistique en qui se résume, pour certains esprits, la valeur de la science sacrée. Une parole d'Arislote, une théorie aristotélicienne, un simple appel, sans autre référence, à sa pensée, sont des raisons décisives devant lesquelles tout doit s'incliner. Or, si Ton regarde de près, quelle est cette autorité qui s'impose sans contestation admise? Doû viennent ces dicta et ces théories qui tranchent toutes les questions, comme Alexandre le nœud gordien? C'est rautorité d'un auteur défiguré par des traductions et des commentaires. Car ces théories et ces dicta ne sont le plus souvent que des contrefaçons du véritable Aristote. D'ailleurs « qu'importe les cinq syllabes de ce nom qui délecte le vulgaire? Certes je trouve qu'Aristote fut un grand homme et fort savant. Mais, après tout, ce ne fut qu'un homme. 11 a pu ignorer certaines choses et même beaucoup. Bien plus, pourquoi le taire? Aristote a erré et même dans les matières les plus importantes ».

Mais ainsi va l'esprit humain qu'il n attaque une autorité que pour lui en opposer une autre. Le motif secret qui mène Pétrarque à l'assaut des principes aristotéliciens n'est rien que l'admiration dont il est enflammé pour Platon. 11 a entendu, chez saint Augustin, les échos christianisés de ce grand génie. D'instinct il est allé vers lui et. sans le connaître directement, il a pressenti l'action profonde que le Platonisme allait exercer sur le mouvement des esprits dont il était le promoteur. Mais il reste fidèle ici à son dédain, digne d'un poète, pour la science trop systématisée. Ses idées augustinienncs et platoniciennes ne sont pour lui qu'un aliment de la foi et de

la piété. La philosophie n'est bonne qu'en tant qu'elle est un moyen pour devenir meilleur. Elle doit avoir son confluent naturel dans la pratique de la vie chrétienne. La conclusion de toutes ces spéculations, c'est qu'il faut agenouiller « les sciences devant le Dieu des sciences et le préférer à toute étude et à tout enseignement ».

Le dégoût des cicéronisants pour le latin barbare de la scolastique devait les amener à regarder aussi d'assez mauvais œil l'inélégance de la Vulgate. D'autre part, le renouveau des études hébraïques et grecques éveillait naturellement la tentation de refaire l'œuvre attribuée à saint Jérôme et de se livrer à la critique textuelle des Livres Saints. Les Papes du quinzième siècle protégèrent et favorisèrent largement ces entreprises. Sur la recommandation d'Eugène IV, Kyriakos d'Ancône s'était appliqué, dans ses nombreuses pérégrinations à travers l'Orient, à recueillir tous les manuscrits grecs du Nouveau Testament qu'il avait pu découvrir. Mais il n'était pas seulement un collectionneur émérite. Le Pape lui avait donné charge de comparer ces manuscrits avec la traduction hiéronymienne. Il déclarait vouloir obtenir ainsi le texte définitif que la critique attend toujours. Kyriakos présenta le résultat de son travail à Eugène. Il était sans doute bien insuffisant. Mais c'était aussi l'initiation des recherches qui allaient mettre à l'ordre du jour la question de l'autorité de la Vulgate.

C'est un protégé de Nicolas V, Gianozzo Manetti, qui justifia le premier dans son ouvrage « Adversus Judaeos et Gentes » l'entreprise d'une nouvelle traduction de l'Ancien et du Nouveau Testament. Il ne

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s'en tint pas là. 11 mit lui-même la main à l'œuvre et termina une traduction de certains livres bibliques, faite sur les textes originaux. Bien plus, il essaya d'imprimer à son œuvre un caractère scientifique. Renouvelant la tentative dOrigène, il établit, sur trois colonnes, d'abord b* latin de la Yulgate, puis le texte de Tltala, et enfin sa propre version. 11 voulait ainsi permettre au lecteur déjuger et de sa fidélité et de son élégance. Ce travail s'inspirait certainement des pensées les plus intimes de Nicolas V. Au cours de son extraordinaire destinée, le pontife, dont la science, aux yeux des contemporains, formait le principal mérite, s'était livré à une étude approfondie non seulement du droit, qu'il avait enseigné, mais de la pliilosopbie et de la théologie scolastiques. Touché par les premières ondes de l'humanisme, il avait trouvé, dans la pratique des auteurs anciens, une source de jouissances intellectuelles qui l'avaient dégoûté des formes médiévales. Aussi favorisa-t-il de tout son pouvoir l'étude des premiers écrivains ecclésiastiques. Sur sa demande, Manetti traduisit la « Préparation évangélique » d'Eusèbe et de nombreux fragments des autres Pères grecs. Malheureusement le Pape mourut avant que son protégé pût terminer la traduction de la Bible et l'œuvre resta en suspense

Manetti devait trouver des imitateurs. Pie II se plaignait un jour que les prêtres italiens fussent moins instruits dans la science des Ecritures que les femmes des Taborites. Cependant les dernières an-

4. Cf. MuRATORi, Rer. Ital. Scriptores. ni, 2, 912 ssq.; PASTor», Histoire des Papes, trad. fraiiç., H, p. 190 ssq.. et Mancixi, Vita di Lorenzo Valla, Firenzc, 1891, p. 243 ssq.

nées du quinzième siècle révèlent l'intérêt croissant qui porte les esprits vers la lecture et l'étude des Saintes Lettres. Il s'en donne alors des traductions italiennes et même des paraphrases en ter-ze rime. Comme en France et en Allemagne, la découverte et la diffusion de l'imprimerie répandent tout d'abord les textes bibliques. En 1471 paraissent deux versions italiennes, la première, attribuée à Fra Domenico Cavalca, l'autre, reprise sur des œuvres antérieures et imprimée sous le nom de Nicolo Malermi.

Le bienheureux Giovanni Tavelli da Tossignano, mort évêque de Ferrare. s'était occupé, lui aussi, d'une œuvre toute semblable et avait terminé ou à peu près une version complète de la Bible. D'après ce qu'il dit dans sa préface, il aurait entrepris ce travail sur la requête de la sœur même du Pape Eugène IV. Les essais de popularisation de la Bible et des textes sacrés sont donc indéniables et dénotent, en Italie même et dans l'entourage des Papes, la sympathie qu'éveille la culture de la science sacrée''.

Sauf Manetti, ces hommes n'étaient pas à proprement parler des humanistes. Ils n'avaient pas insisté sur le côté philologique et critique de leurs essais. Ils se contentaient des textes connus et universellement adoptés. Il n'en est pas de même de la tentative d'un « philologue » de profession, diversement célèbre, diversement jugé, qui, reprenant la tradition de Kyriakos d'Ancône, allait prétendre donner du Nouveau Testament un texte épuré et plus conforme à l'original grec. Ce travail devait bientôt susciter la

1. Voyez G. Mancim, Vita di Lorenzo Valla, Firenze, 1891, p. 238 çq.

vocation du rénovateur dr-s études bibliques dans riiumanisme devenu international. On cite partout la lettre d'l*>asme à Christophe Fislier : « Tandis que je chassais dans une vieille biljjiothèque (car le chasseur qui parcourt les forêts ne connaît pas de plus nobles jouissances , il tomba dans mes rets un gibier rare, les Annotations de Laurent Valla sur le Nouveau Testament. » Toutes grammaticales, ces annotations réalisaient l'idée qu'Erasme se faisait alors de la science biblique. Aussi s*empressa-t-il de les éditer (1505). Il opposait leur esprit à celui de Nicolas de Lyre. Ce dernier, uniquement théologien, se souciait peu, au dire d'Érasme, de la lettre du texte, ou plutôt, de ce que lliumaniste appelait veritas graeca. L'auteur de la « Fausse Donation de Constantin » s'en tenait au contraire au sens de l'original, dont il essayait, bien imparfaitement, une explication littérale.

Valla, malgré les suspicions dont il était justement l'objet de la part des autorités ecclésiastiques, avait mis son œuvre sous le patronage de personnalités éminentes. Le cardinal Nicolas de Cusa s'était intéressé à son travail et l'avait revu. Bessarion, qui allait lui aussi revêtir la pourpre, avait pris une part plus directe encore à cette œuvre. Les collations des manuscrits lui avaient été soumises et il avait donné des conseils au traducteur sur la façon de rendre certaines expressions plus difficiles ou moins claires. Mais les rivalités littéraires ne respectaient guère alors les autorités, quelles qu'elles fussent. Un autre humaniste, ennemi de Valla, saisit l'occasion qui se présentait de lancer contre son adversaire les plus dangereuses accusations. Les Adnotationes lui permettaient de

mettre en jeu la foi de Fauteur, dont les productions antérieures n'étaient pas faites pour placer l'orthodoxie au-dessus de tout soupçon. Dans son pamphlet, Poggio résumait ainsi ses griefs : « Valla blâme la physique d'Aristote, il trouve barbare le latin de Boèce, il emploie trois années de sa vie pour composer des gloses supérieures à celles d'Accurse, il insinue que saint Augustin et saint Jérôme ont émis des opinions incorrectes, qu'Albert le Grand et saint Thomas ignoraient la philosophie. Il détruit la religion, professe des idées hérétiques, méprise la Bible, affirme qu'elle est mal traduite et prétend la rendre mieux que saint Jérôme. Y a-t-il plus grand crime que d'accuser d'ignorance un saint docteur au lieu de s'accuser soimême de ce vice? D'où sont venues ces observations sur la Vulgate? Et n'a-t-il pas professé que la religion chrétienne ne repose point sur des preuves, mais sur la croyance qui serait supérieure à toute preuve? Or, fides, en latin, signifie preuve ^ . »

La renaissance païenne avait fait un premier pas, avec Yalla, dans la direction du christianisme. Démarche tout extérieure au reste et qui gardait, comme son auteur même, un caractère douteux et louche. Il y avait loin, au surplus, de la philologie fragmentaire des Adnotationes à une esquisse, même légère, de principes théologiques. Le reproche que Poggio leur adressait, de supprimer radicalement toute démonstration évangélique et de chercher dans la croyance l'unique source de la vérité chrétienne, ne suppose nullement chez Valla quelque système antithéologique. Le philologue, pour donner considéra-

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