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Wriglit's, Polit ical Poeins, II, p

Wycliffe ^ . 11 est un point cependant sur lequel il n'insiste guère : celui-là même qui était la citadelle de l'hérésie, l'affirmation de l'unique autorité de la Bible contre la tradition et la hiérarchie. Et pourtant, Fauteur paraît avoir compris l'importance de cette doctrine dans le système de ses adversaires. En tête de son ouvrage, il le résume en quelques propositions. Or il formule tout d'abord les trois principes suivants :

1. Ce que disent le Pape et l'Église doit être condamné, s'il n'est pas prouvé par l'Ecriture.

2. La Sainte Écriture est la seule règle de foi, et ce que les Pères ont pensé en dehors d'elle doit être rejeté. De même ce que les Conciles ont décrété.

3. L'enseignement des docteurs doit être mis de côté, car depuis des siècles, ils n'ont professé que des erreurs.

Il semble que Netter n'ait pas senti la nécessité de combattre de front ces principes qu'il venait de si bien formuler. Pour leur faire échec, il se contente, dans le second livre du Doctrinale^ d'exposer la constitution et les droits traditionnels de l'Église. Elle est le corps du Christ. Elle a pour chef le successeur de l'Apôtre Pierre sur le siège de Rome. Elle possède l'autorité d'enseignement. C'est à elle en effet que revient la tâche de mettre fin à tous les doutes et à toutes les discussions qui concernent la foi. Elle la remplit en s'appuyant sur les maximes des Pères, et, quand il le faut, en s'incorporant de façon plus particulière dans les Conciles, dont le Saint-Esprit est rinspirateur. Au reste, prendre l'Écriture pour seule

1. Le Doctrinale de Netter a été publié à Venise par Blanciotti, 1757-

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règle de la croyance, c'est ouvrir au large la porto à toutes les hérésies. N'a-t-on pas eu tout récemment le spectacle d'une femme, disciple de Wycliffe, qui niait, au cœur môme de Londres, la virginité post parlum de Marie, sous prétexte qu'elle n'était pas mentionnée dans le Nouveau Testament?

Il en va tout autrement de fieginald Pecock et de son grand ouvrage The Hepressor. La marche suivie par l'évêque de Chichester établit un corps à corps immédiat entre ses idées essentielles et les principes du loUardisme. Le public auquel il s'adresse n'est plus seulement celui des latinisants et des théologiens. Il écrit en anglais et vise les esprits que Wycliffe a voulu atteindre. Et c'est sur le terrain même où l'hérétique s'était placé que l'apologiste prétend le combattre et le réfuter. Or voici quelle est la première et essentielle prétention du théologien lollard. « Aucun chrétien ne doit admettre ni supporter un gouvernement autre que celui de la loi de Dieu, c'està-dire de cette loi qui est fondée sur la Sainte Écriture du Nouveau Testament ou sur celle de l'Ancien quand celui-ci n'a pas été révoqué par le Nouveau ^ . » 11 était impossible de se placer d'une façon plus entière au cœur même de la doctrine adverse. Et Pecock en sentait toute l'importance. Car il ajoute : « Quand quelque clerc propose à ces hérétiques une loi contraire à leur fantaisie, si parfaitement claire soit-elle et fondée en raison et faisant partie de la loi naturelle — qui est, elle aussi, loi de Dieu, — alors

\. Le titre original de l'ouvrage de Pecock était : The repressing of over wyting of the clergie, modernisé d'abord sous la forme : The represser of over miche hlaming the clergie, puis appelé tout court : The Repressor, Il a été réédité par Babington.

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ils se mettent à dire : Sur quoi la fondes-tu dans le Nouveau Testament? ou : Sur quel passage de la Sainte Écriture l'établis-tu, qui ne soit pas révoqué dans le Nouveau Testament? Et s'il ne leur plaît pas de la trouver dans TEcriture, alors ils la méprisent et ne veulent la recevoir comme ordonnance de Dieu ou comme loi morale de Dieu. Ils prétendent que leur opinion est établie sur Matthieu, xxii, où le Christ dit aux Sadducéens : Vous vous trompez dans l'ignorance où vous êtes des Écritures.., Ils la fondent aussi sur Jean, v, où le Christ parle ainsi aux Juifs : Interrogez les Écritures, etc. »

Cette première prétention des Lollards, avec ses preuves et l'indication très nette de sa portée sociale, n'épuise pas leur doctrine et n'en montre pas tous les dangers. Elle est étroitement liée à un autre principe qui lui donne toute sa valeur et toute sa force de résistance. Tout chrétien, homme ou femme, qui veut comprendre l'Écriture, y arrive infailliblement, quand même il s'agirait de l'Apocalypse. Wycliffe établissait cette opinion sur un texte d'Isaïe, Lxvi, 2 : « Vers qui donc abaisserai-je mes regards, sinon vers le pauvre, dont le cœur est brisé et qui tremble à ma voix? » Tous les textes qui se rapportaient à l'humilité prenaient pour les Lollards un sens identique et leur servaient de preuves indubitables de la clarté de l'Écriture aux yeux des humbles et des petits. Enfin une troisième prétention complétait et couronnait le système. Celui qui avait ainsi pénétré le sens d'une vérité scripturaire ne devait en conscience accepter aucun argument, aucune raison contraire, quand même pour la prouver, on lui citerait l'Écriture ou la loi naturelle. N'était-ce-

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pas m elTot co quo nous cnscigrinit l'ApoIre, lorsque, dans plusieurs textes bien connus de lÉpître aux Colossions et de la première aux Corinthiens, il mettait ses disciples en garde contre la sagesse et les traditions des hommes, faites pour être méprisées parles vrais chrétiens? De môme lorsqu'il anath^ matisait tout autre évangile que celui qu'il prêchait lui-même en vertu de sa divine mission? Ainsi le gouvernement de Dieu dans le monde n'est autre chose que le règne de l'Écriture. Et celui-ci se fonde sur l'intelligence qui en est donnée, de façon immédiate, à toute âme humble et de bonne volonté. Mais Wycliffe en toute cette doctrine ne mettait pas laccent sur la sanctification personnelle. Cette loi d': Dieu était parfaitement objective et en tout semblable en sa forme aux ordonnances des princes.

A ce système, dont il avait reconnu la consistance et l'étroit enchaînement, qu'allait opposer l'évêque de Chichester? La doctrine qu'il professe parait au premier abord bien singulière. 11 revendique les droits de la conscience en face de l'Ecriture avec une force et une précision qui n'ont pas été surpassées. Il y a des lois, dit-il, et des ordonnances, « qui sont écrites de façon plus vraie dans le livre de Tâme humaine que dans le livre extérieur de parchemin ou de vélin. Et quand il semble qu'il y a désaccord entre la parole écrite au livre extérieur de la Sainte Ecriture et le jugement de la raison écrit dans l'âme et le cœur de Thomme. les paroles écrites extérieurement doivent être exposées et interprétées et mises d'accord avec le jugement de la raison sur ce point particulier ». Mais la réciproque n'est pas vraie. C'est la Bible qui doit se plier et s'accommo-

der au jugement de la conscience, et non la conscience au jugement de la Bible. Et Pecock ne se lasse pas d'opposer l'Ecriture intérieure, déposée par Dieu même dans l'âme de l'homme, à l'Ecriture extérieure qui doit être traduite et interprétée suivant la première. Mais, à regarder de près, la doctrine de l'évêque de Chichester n'est pas aussi étrangère au débat qu'elle paraît tout d'abord. Les Lollards ramènent toute loi à la Bible. Elle est le code unique, exclusif de la conduite et de la croyance. A cette conception judaïque Pecock en oppose une autre. L'Écriture a été donnée par Dieu aux hommes pour établir les articles de foi. Mais elle ne supprime nullement la loi naturelle qui est une première révélation et dont l'organe est la raison. Il y a nécessairement accord entre les deux. Or l'accord s'établit par l'interprétation de la Bible en fonction de la loi naturelle, et non par l'interprétation de la raison en fonction de l'Ecriture. Les Lollards sont dès lors mal venus à nier l'existence de la première, et à comprendre la seconde comme une ordonnance royale, comme « l'édit du préteur ». La Bible a son domaine, la loi naturelle le sien. L'ordre social repose en définitive, dans l'Eglise comme dans l'État, sur d'autres fondations que les dicta des Livres Saints. Et les disciples de Wycliffe ont tort de critiquer cet ordre existant au nom de l'Écriture.

Quant à l'intelligibilité de l'Écriture et à la facilité que Dieu accorde à tous les humbles d'en saisir le sens et la portée, Pecock fait vivement ressortir la méprise sur laquelle repose semblable opinion. L'Évangile dont parlait saint Paul, auquel il n'était point permis de changer un iota, et qui était donné à

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tous les fidèles indislinclemont, ne doit pas ^*trc confondu avec le Nouveau Testament proprement dit. Lorsque saint Paul écrivait aux Corinthiens, celui-ci n'était pas encore consigné en des œuvres particulières. Cet évanj^ile était l'évangile de Dieu, qui existait avant qu'un s<;ul mot des livres do la Nouvelle Alliance n'eût été fixé par les Apôtres ou leurs disciples. Aussi est-ce une erreur de croire que la Bible « contienne tout ce qui doit être fait, suivant la loi, pour le service de Dieu », et qu'elle en présente une image distincte à tous les yeux. Elle a besoin d'être expliquée, comme fut expliqué l'évangile de Dieu aux premiers chrétiens. Ceux-là ont charge et mission de le faire qui sont les successeurs légitimes des premiers Apôtres. Et ceci permet de répondre aux objections que ne peuvent manquer de faire les Lollards. Si la raison est la règle d'interprétation de la Bible, n'est-il pas admis de tous que cette faculté se trompe quelquefois? Dès lors l'erreur peut se glisser dans la doctrine. Et le mal paraît sans remède, puisqu'il n'y a plus d'instance au-dessus de cet interprète. Le vrai sens de l'Écriture, répond Pecock. n'est pas le privilège de tel ou tel. Les clercs eux-mêmes ne jouissent pas personnellement de cette infaillibilité que les Lollards attribuent avec tant de bienveillance aux laïques. Il y a là, pour les individus, une marge laissée à l'erreur. Mais ce qui est vrai des personnes ne l'est pas du corps de l'Église, dont les ordonnances sont toutes fondées, comme la loi naturelle elle-même, sinon expressément, du moins inclusivement, sur l'Écriture. Ainsi se résout le problème. L'ordre social dans l'État, comme l'ordre social dans l'Église, se ramènent en définitive à l'Évangile de Dieu, dont la

Bible et le Nouveau Testament ne sont qu'une forme secondaire, au même titre à peu près que la loi naturelle ou les ordonnances canoniques.

L'audace de cette construction théologique ne devait pas s'imposer aux habitudes de penser des contemporains qu'elle contredisait trop ouvertement. L'évêque de Chichester eut en effet à se repentir bien vite de son originalité. Toute sa doctrine, presque exclusivement fondée sur un développement logique conditionné par la doctrine adverse, avait par là même très peu d'amorces dans les enseignements des Pères. Par tout l'ouvrage courait comme une vague défiance vis-à-vis de la tradition. Sur certains points, la critique était formelle. De plus le malheur des temps, qui soulevait le peuple contre les hauts dignitaires ecclésiastiques, exigeait des victimes. Les doctrines de Pecock furent jugées en partie responsables de la triste situation de l'Eglise d'Angleterre. A partir de 1450, il devint l'objectif d'attaques de plus en plus vives de la part de ses collègues. Un premier concile de Westminster nota comme très dangereux et signala au roi l'enseignement du Repressor sur le Symbole des Apôtres. Non seulement Pecock avait soutenu qu'il n'était pas leur œuvre, mais il avait critiqué certains de ses articles et s'était proposé de le remplacer par un credo anglais de sa composition. Convoqué par son archevêque pour rendre compte de ses idées, il dut subir, de la part de ses collègues, de violents reproches. « Monseigneur de Chichester, lui dit l'un d'eux, Dieu, dans son juste jugement, veut que vous souffriez ces grandes indignités parce que vous avez sans raison réprouvé les écrits de saint Jérôme, de saint Augustin, de saint Grégoire pape et de beau-

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coup d autres saints, et parce que vous avez contesté leur vérité. » On lui fit un crime surtout d'avoir oppose à la maxime de saint Grégoire : Fides non habet meritum cui ratio humanapraehet experimentuniy sa théorie du primat de la raison à l'endroit des PvCritures. Il dut alors, comme ceux-là même qu'il avait voulu combattre, faire une rétractation publique des erreurs dont il était chargé, en particulier sur l'autorité de l'Église, son inerrance et la valeur des décrets portés par les conciles généraux. Malgré les décisions contraires du Pape, on le priva de son évêché, et il finit ses jours, comme prisonnier ecclésiastique, à l'abbaye de Thorney.

Il devait même subir « l'indignité » d'une réfutation. Un moine Augustin, John Bury, consacra tout un traité, le Gladius Salomonis, à combattre les erreurs de Pecock. Le malheur de celui-ci avait été d'exalter la raison, à l'encontre de l'Ecriture, comme source de la loi morale. Bury soutenait que seule la doctrine renfermée dans les Livres Saints pouvait engendrer et entretenir la vie morale. Elle était la mère, celle-ci l'enfant. L'oflîce de l'Écriture était donc de fonder et d'établir les gouvernements et les lois, même celles qui pourraient nous être connues d'abord par la raison. La sagesse humaine peut fonder quelques principes de morale. Mais d'une façon bien imparfaite. L'Écriture leur apporte la clarté et la certitude complètes. Or un problème se posait ici. Avant Abraham, l'homme, suivant Pecock, avait été laissé par Dieu sans autre guide que la lumière naturelle du « livre intérieur ». La raison lui avait suffi à se conduire. Erreur, répondait Bury. En réalité l'Ancien Testament, comme le Nouveau, existait avant d'avoir

été écrit. Les lois de la grammaire ne régissaienlelles pas le langage des hommes sans avoir été préalablement réduites en corps de doctrine? De même Dieu avait donné sa loi au premier homme dans la révélation primitive qu'il lui avait faite, révélation extérieure, loi réelle, et non point seulement sentiment de justice naturelle tel qu'on le trouve dans le livre de l'âme. Aussi bien le véritable et unique interprète de cette loi de Dieu n'était-il pas la raison. Seul son auteur peut dûment nous l'expliquer, ce qu'il fait quand l'Esprit de Vie vient dans nos cœurs aussi bien que dans notre intelligence. L'homme laissé à luimême est donc parfaitement incapable de la comprendre et de la pratiquer. Pour cette raison, tous ceux qui ont joui, dans quelque mesure, des illuminations du Saint-Esprit, les prophètes, les apôtres, les pères de l'Eglise, sont nos guides naturels et nécessaires dans l'étude de l'Écriture. Par eux nous participons à ces effusions de lumière que Dieu, dans sa bonté, dispense où il veut et comme il lui plaît.

Toutes ces polémiques n'étaient guère propres à convertir les Lollards. Cependant les dernières années du xv^ siècle semblent révéler une décroissance de leur activité et de leur propagande. De loin en loin les chroniques relatent l'exécution ou la rétractation de quelques hérétiques. Elles mentionnent les erreurs pour lesquelles on les condamne. Or, le principe même du Lollardisme n'est plus mis au premier plan. Ce sont les doctrines sur l'Eucharistie et sur l'Église qui font les frais essentiels de l'hétérodoxie. A cette heure les vrais disciples de Wycliffe ne sont plus en Angleterre. Son enseignement, importé sur le continent, y provoque la terrible révolu-

m LES ORIGINES DR L\ THï^OI.OGIE MODERNE

tion hussilc. Ici encore l'alliance du biblisme et du nationalisme révèle sa puissance destructrice de tout ordre social dans l'Eglise et dans IKtat. Réduite en Angleterre par l'action énergique de» deux pouvoirs, elle éclate à Prague, grâce à leur complicité momentanée. Du reste aucun développement doctrinal n'accompagne ce formidable mouvement. Huss lui-même se contente le plus souvent de reproduire à la lettre les textes de Wyclifîe. Le lollardisme avait toujours vécu d'une idée : la Bible est l'unique source de toute autorité. En un siècle cette idée avait à peu près épuisé sa vitalité spéculative.

Le lollardisme méritait le nom de mouvement. Il avait exercé sur certaines âmes une véritable séduction. Pour elles, il était la rançon des défaillances et des abus dont lÉglise d'Angleterre leur donnait alors le spectacle. Là gisait le secret de sa force, et là aussi celui de sa faiblesse. Car la doctrine sur laquelle il appuyait ses revendications, née de la critique, se développait trop loin des réalités pour avoir chance d'avenir. Mais combien cela fut-il plus vrai encore de quelques théories et de quelques théologiens auxquels est échu dans l'histoire le même rôle de précurseurs de la réforme ? Il ne s'agit plus ici d'une poussée ayant son caractère social, d'un courant qui entraîne ceux qui se laissent prendre au mirage de ses eaux. Ni Goch, ni Wessel, ni Wesel, ni Gerrit Groot, n'ont, à proprement parler, formé de disciples.

Les vagues échos de leur enseignement personnel n'ont pas troublé longtemps la surface tranquille des esprits de leurs contemporains. S'il leur est arrivé de souffrir pour leurs idées, ce fut toujours dans des conditions défavorables à leur fécondité. Pourtant il faut s'arrêter à eux. ils ne sont point, à vrai dire, des précurseurs. Mais l'échec même de leurs systèmes, qui se rapprochent, par certains côtés, de celui dont la réforme est née et dont elle a vécu, manifeste d'avance les conditions de viabilité et de réussite pour les quelques idées communes aux uns et à l'autre. Cette répétition du même thème encadré de variantes différentes est une expérience historique. Elle découvre la nature vraie de la transformation théologique du xvi"" siècle. C'est la seule raison pour laquelle ces hommes méritent une place parmi les « précurseurs » doctrinaux de la réforme.

Le plus proche du lollardisme par ses doctrines, ses tendances, sa révolte formelle contre l'autorité ecclésiastique, est Jean Rucherat, de Wesel^ Du reste il se pourrait que ses idées aient été fortement influencées par l'enseignement hussite. Les actes de son procès parlent d'un docteur de Prague, « hussite et wicléfîte », avec lequel il aurait lié des relations suivies. Il se place, lui aussi, bien plutôt sur le terrain des institutions ecclésiastiques que sur celui de la doctrine proprement dite. Seules doivent s'imposer

1. Le seul ouvrage de Wesel dont l'authenticité ne soit pas contestée est une « Disputalio adversus indulgenlias », publiée par Walch, Monimenta medii aevi, I, IH ssq., 1757. Les actes de son procès et quelques autres pièces moins importantes ont été publiées en dernier lieu par 0. Clemen, Zeitschrift f.,Geschichtsvnssenschaft, N. F., II, p. 143 ssq. N. Paulus a publié aussi quelques Iragments inédits d'après les papiers d'Usingen dans Zeitschrift f.kath. Théologie, XXIV, S. 644 ssq.

8r, LKS ORIOINKS DE LA THEOLOGIE MODEHNK

aux fidèles les lois que le Christ a établies. Tout ce qui n'est pas formellement et expressément l'œuvre du Sauveur n'a aucune valeur pour la foi. 11 combat donc les indulgences, les jeûnes et les différentes pratiques de l'ascétisme chrétien. 11 ne reconnaît ni au pnpo, ni aux conciles, ni même à TKglise telle qu'on Tcntcnd ordinairement une origine évangélique. Le Christ n'a institué aucune fête. 11 n'a ordonné à ses disciples d'autre prière que l'Oraison dominicale. Aussi le pape, les évêques, les prêtres outrepassent-ils leurs droits lorsqu'ils établissent, sous peine de péché, des règles et des lois qui ne se trouvent point formulées dans les paroles mêmes du Sauveur. Le droit canon tout entier apparaît ainsi comme un abus de pouvoir, qui n'oblige nullement en conscience. Le seul oiïice des prélats, quels qu'ils soient, est d'amener les fidèles à garder l'Evangile. Tout ce qui est en dehors ou à côté de cette ligne d'action constitue une tyrannie insupportable et doit être rejeté.

Quelle est donc la seule loi qui s'impose au chrétien? C'est l'Évangile, c'est-à-dire les enseignements contenus de façon expresse dans la Sainte Écriture. On ne doit rien croire qui ne soit contenu dans le canon de la Bible. Elle seule est la règle de foi exclusive et sans appel. Mais de quelle façon faut-il l'entendre? Ici encore, AVescl reste dans une attitude de négation en tout semblable à celle des Lollards. Les hommes, quels qu'ils soient, n'ont pas autorité sur la Parole de Dieu. Qui pourrait en effet faire comprendre la pensée du Christ, sinon le Christ lui-même? Aussi les commentateurs sont-ils obligés, pour expliquer un texte, de se reporter à un autre, de telle sorte que

toute exégèse n'est rien qu'une répétition, sous des termes divers, des paroles mêmes du Sauveur. S'il en est ainsi, l'on peut dire que les Pères et les Docteurs de l'Eglise n'ont pas exposé la Sainte Écriture dans TEsprit où elle avait été donnée primitivement. Ils ont ajouté de leur propre fonds des idées étrangères à l'évangile. Ils ont ainsi faussé la perspective et introduit dans la doctrine du Christ des éléments humains. Wesel condamne donc formellement la tradition savante. « Il n'admet pas qu'on doive croire, disent formellement les actes de son procès, aux bienheureux Augustin, Ambroise, Jérôme et autres, ni aux conciles généraux, mais seulement à la Sainte Écriture, qu'il dit être le canon de la Bible. » Ici encore, dans la formule même dont il se sert, reparaît cette éternelle opposition entre le droit ecclésiastique et ce qu'il considère comme le « droit biblique », les règles et ordonnances évangéliques.

Une telle conception de l'Écriture ne pouvait guère conduire à un développement doctrinal. Si elle était très favorable à la critique des institutions ecclésiastiques alors en vigueur, si elle permettait un contraste violent entre ce qui était et ce qui devait être, elle 'l'assurait aucune idée doctrinale et ne dépassait point la conception toute judaïque et matérielle de l'autorité extérieure du livre sacré. Aussi bien, Wesel ne rattache aucun enseignement nouveau à son biblisme. En tout ce qui ne touche point à la forme externe de la hiérarchie, à ses droits, à ses fonctions, il reste entièrement sur le terrain de la scolastique. Alors que d'autres considéraient le concile comme la panacée qui devait guérir l'Église de ses maux et de ses abus, ce rôle de remède universel échoit, dans l'esprit de

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Wesel, à la Sainte Ecriture. Mais il ne s'inquiète point d'en exprimer une théologie nouvelle. L'Évangile est pour lui le mot du salut. Seulement il ne cherche pas en quoi consiste l'Evangile, ce qu'il enseigne, ce qu'il nous apprend de Dieu et des choses divines, de l'homme et des choses humaines. Il y a évidemment dans cette idée nébuleuse de l'Evangile un levain de révolte, un germe de destruction sociale. A l'heure môme où Wesel la formulait, on pouvait, sur les champs de bataille de Bohème, en comprendre la puissance et la violence. Mais de réforme dans les conceptions théologiques il n'était pas ici question.

Il était tout naturel que l'Eglise, ainsi attaquée, se défendît. Wesel, prédicateur à Mayence et professeur à Erfurt, avait exprimé ses opinions sous une forme ironique et mordante qui n'avait pas peu contribué à exciter les esprits contre lui. Mais lorsqu'on en vint aux faits et aux explications sérieuses, il ne sut trop que répondre et son attitude démentit l'assurance de ses prédications et de son enseignement. Son nom resta dans Erfurt synonyme d'hérétique sans qu on le rattachât cependant à une doctrine précise. Le maître de Luther, Barthélémy Arnoldi, d'Usingen, conservait dans ses manuscrits une liste des propositions hétérodoxes de son prédécesseur à l'université saxonne. Après sa révolte, le réformateur lui-même le considérera comme un ancêtre. Pourtant cette paternité rétrospective ne change pas les relations vraies des deux doctrines. Le biblisme de Wesel n'est pour rien dans la révolution théologique du xvi^ siècle. Il n'a servi de point de départ ni de modèle à personne dans le renversement des concepts et des principes premiers de la science sacrée telle que le moyen âge

1 avait entendue. S'il a discuté « du vicaire du Christ, de Tautorité des conciles, de l'explication des Écritures, de la valeur des saints docteurs, » c'est dans le sens même où l'avaient fait les docteurs du moyen âge, les plus modérés comme les plus hardis, Ockam après saint Thomas, Pierre d'Ailli à la suite de saint Bonaventure. La seule chose qui l'intéresse en toutes ces questions est le côté juridique, la valeur constitutionnelle de la Parole de Dieu.

C'est un biblisme bien plus atténué encore et presque classique que représentent Goch et Wessel. Il est vrai qu'en même temps ils professent les doctrines extrêmes de la théorie conciliaire, et qu'ils y ajoutent les défiances du nominalisme de leur temps vis-à-vis de la philosophie. Mais ils ne comprennent pas la science sacrée sous une forme autre que le développement logique des données scripturaires tel que la scolastique l'avait entendu. Comme Ockam et tous les conciliaristes, Wessel professe la faillibilité du Pape. On n'est obligé de lui obéir que lorsqu'il enseigne la vraie doctrine. Encore n'est-ce pas parce qu'il est pape qu'on lui doit obéissance, mais parce qu'il possède cette doctrine vraie et juste devant laquelle seule il faut se soumettre. Or, en fait, de nombreux pontifes ont erré dans la foi. Leur parole ne peut donc être confondue avec la parole de Dieu, et leur autorité se trouve limitée par l'exactitude même des croyances qu'ils professent. Mais quelle est la mesure de cette exactitude? « On prétend, répond Wessel, qu en ces questions Tautorité du pape non seulement me doit tenir lieu de raison, mais doit être pour moi au-dessus de toute raison. Or, quelle raison ai-je apportée ici? N'est-ce pas l'Écriture? Prétend-on que

90 LES oniGINES DK F. A TIIKOLOGIE MODERNE.

Taulorité du pape est su})crieurc à colle de rKcriture' La volonté du pape et l'autorité de rÉcriturc ne sont pas placées sur un tel pied que la première doive être réglée sur la seconde, et la seconde sur la première. « On voit ici dans tout son éclat la confusion produit^dans les esprits par le concept mal défini caché sou^ le vocable « auctoritas ». Ce mot, qui pour les grands scolastiques signifiait avant tout la preuve doctrinale, prend dans la suite une valeur légale et juridique bien plutôt que scientifique. De là cette collision et ce conflit possible que résume très bien la pensée de Wessel : « Auctoritas Papo.e ex Scripturarum auctoritate pendct; non contra. »

Avec la même rigidité et le même manque de souplesse, Wessel applique cette idée d'autorité aux conciles. Ceux-ci, pas plus que le pape, ne sont les organes infaillibles du Saint-Esprit. Ils ont erré et leurs décisions ne s'imposent que dans la mesure où elles coïncident exactement avec la parole de Dieu. Et comme pape et concile sont malgré tout les deux concepts les mieux arrêtés de la notion complexe d'église, il s'ensuit que l'Église elle-même prise en soi, n'est pas infaillible. Ce n'est pas son autorité qui doit ou peut déterminer l'adhésion de notre esprit et de notre volonté à quelque doctrine que ce soit. « A cause de Dieu en effet nous croyons à l'évangile, et à cause de l'évangile, à l'Eglise et au pape, et non à l'évangile à cause de l'Église. » Voilà comment AVessel se représente la hiérarchie et Tordonnance de ces autorités qui s'imposent les unes en vertu des autres et dans la mesure où elles sont les expressions l'une de l'autre. Il était difficile d'être moins réaliste et de confondre avec plus de naïveté des éléments doc-

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trinaux d'ordre si divers. L'apparente simplicité de cette échelle des valeurs pouvait faire illusion aux amateurs de raccourcis. Mais rien n'était moins applicable à la science sacrée, dont l'idée purement légale d'autorité bouleversait l'économie.

Aussi bien, Wessel, trompé par cette idée, ne voit-il pas les contradictions où elle le mène. Car, si, d'une part, l'Écriture est la seule « autorité », d'autre part cependant elle ne constitue pas à elle seule la règle de foi. « Je sais en vérité que la sainte Ecriture n'est pas à elle seule la règle de foi adéquate. Je sais que certaines choses non écrites, transmises par les apôtres, et toutes les traditions, doivent être admises dans la règle de foi au même titre que l'écriture canonique. Ces deux éléments seuls, et tout ce qui en dérive évidemment par voie de conséquence nécessaire, forment une règle de foi unique. Et j'entends ce mot de règle de foi dans toute sa rigueur, de telle sorte que personne ne peut s'en éloigner sans danger pour son salut. » Il est impossible de comprendre comment Wessel accordait ces deux thèses en apparence contradictoires, si l'on n'admet pas qu'il concevait 1' « autorité » de l'Ecriture exclusivement au point de vue juridique. La règle de foi détermine le champ d'extension de la doctrine. L'Ecriture délimite Faction possible de l'Église. La première ne se restreint pas aux enseignements des Livres Saints. La seconde comprend exclusivement les lois et les ordres tombés de la bouche du Christ. Les vérités qu'il faut croire s'étendent non seulement aussi loin que les données scripturaires et traditionnelles, mais encore se lient aux conséquences que la raison en déduit avec évidence. Dans l'ordre spéculatif, Wessel est donc parfaitement d'ac-

92 LES OFirniiNES DE LA TIIÈOF.Or.IE MODERNE.

cord avec tous les théologiens du moyen âge. Il ne brise avec eux que lorsqu'il s'agit de l'organisation ecclésiastique. Le pouvoir des clefs étant l'une des formes du droit de l'Église sur l'Kcriture, on ne doit pas, suivant lui, Tétcndre au dolk des données mêmes de l'évangile. Toute la hiérarchie existe uniquement à fin de maintenir en tout cet ordre évangélique. C est là son unique fonction.

Dans la façon dont il comprend l'Écriture elle-même Wesscl ne se départ point des vues traditionnelles. Comme Gerson l'avait d(\jà fait, il insiste sur l'unité doctrinale qui la pénètre tout entière d'une seule vérité. Dans son ensemble, elle est comme une immense phrase complexe dont il est nécessaire que toute et chaque partie soit vraie et inspirée par le Saint-Esprit, pour qu'on puisse dire d'elle qu'elle est inspirée. On ne peut soutenir en effet qu'une phrase complexe est vraie s'il s'y trouve une incidente fausse. L'exactitude du tout nous garantit donc l'exactitude des parties. L'inspiration totale de l'Écriture exige l'inspiration de chacun de ses éléments. Pour cette raison la vérité de l'Évangile est immuable et nous sommes en premier lieu sujets, pour notre croyance, des Livres Saints. Et Wessel rapporte ici les paroles de saint Paul : « Si un ange du ciel vous enseigne autre chose que l'évangile, n'ajoutez pas foi en sa doctrine. » Mais ici encore les opinions du docteur de Groningue sont dominées par toute la conception médiévale de la science sacrée. Il proteste contre le morcellement qu'impose aux données évangéliques l'appel à des textes particuliers et la méthode des preuves partielles. Mais en même temps il justifie cette méthode et cet appel. Car en tous les dicta scripturaires se retrouve

l'inspiration totale qui anime l'ensemble. 11 proclame l'unité essentielle de la doctrine chrétienne et son immutabilité. Et par là il critique la variabilité des enseignements de l'école. Mais l'Écriture elle-même ne représente que le « verbum abbreviatum » non le « verbum consummatum ». Il y a donc marge pour les déductions logiques qui constituent la théologie. Les Livres Saints sont une forme humanisée de la révélation. Il est permis de chercher à résoudre leurs abréviations au moyen de la raison et de tous les procédés qu'elle nous suggère. Ici encore Wessel reste fidèle, dans les points essentiels, aux directions du moyen âge.

Il en est de même pour le vénérable supérieur des Augustines du Mont-Thabor, près de Malines, Jean Pupper, de Goch \ 11 appartient aussi à ce groupe de théologiens des dernières années du xv® siècle qui mettent l'accent sur l'Écriture et reconnaissent en elle la suprême instance doctrinale. Il dira, par exemple : « Seule, l'Écriture canonique possède une foi qui ne supporte pas le doute et une autorité irréfragable. Les écrits des Pères de l'antiquité n'ont d'autorité que dans la mesure où ils sont conformes à la vérité canonique. » Mais ce sont là presque les paroles même de saint Thomas, et aucun théologien du moyen âge ne se fût refusé à y souscrire. Seulement il ajoutera : « Quant aux ouvrages des docteurs modernes, en par-

1. Le texte le plus connu et le plus exploité de Goch sur ce point est ce passage de VEpistula apologetica, fol. b*: « Sola scriptura canonica fidem indubiam et irrefragabilem habet auctoritatem ; antiquorum patrum scripta tanlum habent auctoritatis, quantum canonicae veritati sunt conformia;... modernorum vera doctorum, maxime ordinuramendicantium, scripta... vanitati magisdeserviuntquam veritati.» On peut comparer cette déclaration de principe à la doctrine de saint Thomas. Sauf la boutade flnale, on constatera l'accord.

liciilior de ceux qui îippartifinnent aux ordres mendiants, ils ont pour lin bien plutôt la vanité que 1 vérité. » Quelles sont les raisons de cette répulsion ' A-t-elle une source doctrinaleV Se rapporte-t-elleà la forme mémo de ;la théologie médiévale? Supposet-elle autre chose qu'un dégoût natif pour les discussions .scolastiques? Toutes questions auxquelles les œuvres de Goch n'apportent aucune réponse précise ou du moins décisive.

Il est vrai qu'il oppose parfois les docteurs scolastiques et l'Kcriture. « Quelle est donc l'autorité de Thomas d'Aquin, dira-t-il à l'un de ses contradicteurs, pour que nous devions ajouter une foi absolue à ses écrits, si pleins soient-ils de raisons philosophiques, à rencontre de la vérité canonique? Est-ce qu'il n'arrive pas journellement, dans l'Eglise, qu'on le contredise? » Mais il emploiera, pour justifier cette opposition, les raisons mômes que saint Thomas donnait pour établir la juste valeur des écrits patristiques. « La parole ou l'écrit d'un homme ne fait pas loi en vertu de sa situation et de ses honneurs, mais parce que ce qu'il dit est la vérité. » Il y a ici évidemment une sourde protestation contre l'abus de l'argument d'autorité. Mais il ne prétend nullement se soustraire aux autorités légitimes qui s'imposent à tout théologien. Il insiste même sur celle qui revient à l'Eglise en chaque question doctrinale, se ralliant au principe de saint Augustin : « Je ne croirais pas à l'Evangile, sije ne croyais à 1 Église » et concluant : « L'autorité de l'Eglise est la suprême autorité. » Goch considère donc comme impossible une opposition de fait entre l'un et l'autre. Seulement il n'identifie point l'autorité de l'Église avec tel théologien particulier, quelle que

soit d'ailleurs la situation éminente et le renom dont il jouisse. D'ailleurs, sur quoi repose Fautorité des plus grands et des plus illustres parmi les maîtres de l'École? Peut-on dire qu'ils aient été directement les porte-paroles du Saint-Esprit? Oserait-on leur attribuer une inspiration identique à celle des Livres Saints? Evidemment non. Toute leur autorité vient des lumières de la raison naturelle qui leur ont été départies. De là, chez eux, cette recherche de raisons plus convaincantes les unes que les autres et cette variété d'opinions qui est le fruit naturel des efforts successifs de l'intelligence humaine. On ne peut donc les mettre en parallèle avec les prophètes et les apôtres, ni même avec la voix autorisée des chefs de l'Église.

A cette multiplicité d'opinions qui se révèle dans les œuvres des docteurs modernes s'oppose l'unité et la simplicité des enseignements renfermés dans la Sainte Ecriture, La vérité « canonique et catholique » est une. Il y a donc coïncidence parfaite entre la doctrine de l'Evangile et la doctrine de TÉglise. De même à travers la multiplicité des Livres Saints se manifeste l'unité d'un même Esprit. Ézéchiel eut la vision de cette unité sous l'image d'une roue enfermée dans une autre roue. Aussi la vérité divine est-elle indivisible. Elle revêt un caractère de simplicité extrême dans la loi évangélique. Des préceptes peu nombreux, quelques sacrements, se rapportant les uns et les autres au Christ comme fondateur, comme raison, comme contenu, telle est la « somme » du chrétien, en laquelle ne se trouvent point la complication des raisonnements ni les divisions et contentions humaines. Au reste, Goch ne condamne ces dernières qu'au point

de vue de la vie chrétienne. Tout cela est inutile à bien vivre. Ici reparaît la tendance pratique de l'auteur de rirnitation. La seule chose qui importe est de mener une conduite chrétienne. Toutes les discussions scolastiques n'y servent de rien. Par conséquent, elles ne méritent pas qu'on s'y arrête.

L'on comprend, dès lors, quelles préférences devait exprimer Goch au sujet de la nature môme de la Bible. 11 emprunte à tous ses prédécesseurs, en particulier à Pierre Lombard et à Nicolas de Lyre, les thèses qui mettent en relief le caractère « vital » des Livres Saints. Ils sont des « libri vitae » en opposition avec les « libri mortis » des philosophes. Il y a dans l'Ecriture, des choses que ceux-ci peuvent savoir par les seules forces de la raison humaine. Mais à côté de ces données s'en trouvent d'autres qui sont absolument au-dessus de notre intelligence et qui la confondent. Celles-là sont la vraie nourriture de lame, qui ne se contente point de raison et qui exige d'autre pain que la dialectique. Il suffirait donc de proposer aux fidèles la vérité évangélique sous la forme même du témoignage de TEcriture. Et même, de cette sorte, il y aurait contact plus direct et plus immédiat entre la vérité révélée et leur esprit. Pourtant, bien qu'elle se suffise à elle-même, cette vérité, à cause de la faiblesse de notre esprit, les arguments rationnels et les preuves dont on peut fentourer peuvent servir à la faire mieux entendre, à la déterminer aux yeux avec plus de précision et d'exactitude. Ils ne sont même pas inutiles dans l'exposition du sens véritable de l'Écriture. Chassée par la porte, la raison rentre ainsi par la fenêtre et reprend sa place légitime dans le développement théologique.

11 nest pas une seule de ces propositions qui. prise

en particulier, n'eût été admise sans dilTicvilté par les scolastiques les plus férus de la méthode déductive. Ce qui leur donne, chez Goch, un caractère spécial, c'est l'ensemble dont elles fontpartieetrinsistanceavec laquelle elles se répètent. Chez lui, elles sont l'aboutissant très probable des tendances mystiques et pratiques qui avaient fleuri chez les pieux auteurs néerlandais et allemands du xiv*^ et du xv^ siècle. Les débuts du moyen âge avaient vu déjà une véritable levée de boucliers des esprits mystiques et dévots contre la dialectique et la prétention d'expliquer les mystères de la foi. A son âge d'or, la scolastique avait su lier partie avec ces deux tendances naturelles de l'âme humaine, équilibrer la démonstration et la contemplation et faire la part aux puissances intuitives et actives comme aux facultés discursives. Le développement et l'éclat des écoles ayant rejeté la mystique dans l'ombre et la solitude, on ne peut pas s'étonner du renouveau des protestations éternelles de la dévotion pratique contre Thégémonie de la dialectique. Cette sourde tendance fait l'unité fondamentale des thèses de Goch et le montre comme un continuateur des Gerrit Groot et des Gerhard de Zutphen. Il représente la revanche, modérée au reste dans sa forme, de l'intuition contre Tesprit déductif.

Dans le biblisme des Lollards ou de ces théologiens réformateurs, ce n'est donc nullement l'intérêt doctrinal qui entre en jeu. Il ne s'agit pas de refaire la théologie, mais de guérir l'Eglise. Le sentiment n'est pas né encore d'une liaison logique entre les excès de la scolastique et les abus dont souffrent les âmes. On ne rend point les doctrines responsables des écarts de la volonté. Si le système médiéval tient

enserrées en un seul faisceau sa conception de la science sacrée et son idée de la constitution ecclésiastique, il établit pourtant entre les deux domaines une certaine indépendance de fait. Or, les Lollards et leurs demi-frères, les théologiens réformateurs, ne font qu'exagérer cette centralisation et cette unification. Ils soumettent la science sacrée elle-même au concept dominateur du droit et ne veulent voir en elle que le « code » de la chrétienté. L'idée d'évangile est avant tout, pour eux, celle d'une règle de vie, soit personnelle, soit sociale. Le côté intellectuel de la foi rentre dans l'ombre. Quant aux résultats pratiques de ce double mouvement, le plus évident, au point de vue doctrinal, fut de renforcer, chez h théologiens orthodoxes, le sens de l'autorité de TEglise, et de faire ressortir, par réaction, le droit d'enseignement de la hiérarchie et son contrôle nécessaire sur les idées. Les premiers coups portés à la scolastique ne vinrent donc ni des LoUards ni des biblistes allemands du quinzième siècle. Un autre mouvement se dessinait alors en Italie qui s'inspirait d'un esprit complètement nouveau et devait faire les premières brèches à l'édifice doctrinal du moyen âge.

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