Luciani Piscator Bilibaldo Pirckeyraero interprète. Ejus
dem Epistolas Apologetica. Publié à Nuremberg sous la date de 1517.
vance d'erreur et de pertinacité. Une méthode qui engendre de semblables situations doit évidemment être condamnée.
A ce portrait du faux théologien Pirckheimer s'empresse d'en opposer un autre. 11 voudrait voir réaliser une réforme complète des études sacrées dans laquelle joueraient un rôle essentiel et la culture scientifique et la culture morale. Pour lui, morale et science sont en effet indispensables l'une à l'autre. Pour bien comprendre les choses de Dieu, il est nécessaire de pratiquer ses préceptes. C'est là une condition préalable hors de laquelle on ne peut se placer. L'esprit ainsi formé moralement abordera ensuite l'étude de la Bible. Elle est le centre d'où tout part, la source d'où tout dérive. Mais elle ne suffit pas à faire un théologien selon l'idéal humaniste. « Celui qui se croit digne du laurier théologique ne doit rien ignorer des sciences. Il faut qu'il se distingue par la prudence, l'éducation et l'expérience pratique, de telle sorte que tous le considèrent comme un homme d'un savoir et d'une sagesse éprouvée... Mais avant tout qu'il soit franc de tout vice et riche en vertus, afin qu'on ne puisse pas lui reprocher de mettre sa vie en contradiction avec sa doctrine. » Le vrai théologien doit donc connaître non seulement les Livres saints, mais encore la philosophie, la philologie et les sciences de la nature. Car Dieu se reconnaît en toutes ses œuvres. Il n'est pas une donnée de l'intelligence qui ne puisse servir à nous révéler quelqu'un de ses attributs. La science de Dieu devrait être l'omniscience. De là l'obligation pour le théologien de ne rien négliger de ce qui élargit à l'infini la science sacrée et de ce qui fait d'elle la reine du savoir.
L'œuvre du patricien de Nuremberg eut un très grand succès. Krasme lui-môme ne trouvait à y reprendre que la liste des th('ologiens partisans de Reuchlin dontPirckheimcravait cru devoir ragrc'menter. Ses adversain-s lui reprochèrent de parler de choses qu'il ne connaissait point. Pourtant le portrait qu'il avait tracé répondait trop bien aux secrètes ten^ dances du temps pour ne pas donner corps aux vagues aspirations qui travaillaient les intelligences. C'est tout à la fois la force et la faiblesse de ce pro^^^ramme. 11 aiguisait l'appétit de nouveauté sans le satisfaire en rien. Les deux idées essentielles qu'il y développait, la nécessité de joindre la vertu et la science, l'obligation de cultiver tout le champ des connaissances hu maines, n'étaient pas étrangères à la grande tradition scolastique. Mais elles n'apportaient ici aucun élément positif, aucune donnée réelle et vraiment scientifique. Elles signalaient même le caractère incomplet, éphémère et provisoire de tentatives comme celles de Reuchlin. Ici donc régnait encore l'incertitude. Les tendances encyclopédiques que les humanistes avaient héritées de leurs maîtres italiens pouvaient ouvrir des perspectives et des espérances. C'était leur seul résultat pratique. Chez Pirckheimer il y avait encore d'autres présages. Les protestations contre le monopole dont la science sacrée était l'objet de la part de certains théologiens menaçaient directement l'organisation de l'enseignement des sciences sacrées telle qu'elle existait alors. La licentia docendi n'était pas pour lui un brevet d'infaillibilité et par son exemple, il montrait qu'un laïque pouvait prétendre à dire son mot en ces questions. Or son exemple ne devait pas être perdu.
La querelle de Rciichlin avait intéressé tous les cercles de littérateurs aux questions théologiques. Mais ces esprits, si cultivés qu'ils fussent, ne pouvaient guère saisir que les côtés généraux de la science sacrée. Beaucoup même n'y prenaient qu'un intérêt formel. Il en fut tout autrement de quelques théologiens de profession, fidèles à l'esprit de la véritable tradition médiévale, mais tout aussi sensibles aux défauts de l'enseignement sacré qu'ils voyaient trop fleurir autour d'eux. « Le plus grand nombre des théologiens, écrivait alors Barthélemi Arnoldi, d'Usingen, le maître, puis l'adversaire de Luther, remplissait ses livres et ses discussions de ces choses qui sont du ressort des maîtres de la faculté des arts, bien plutôt que de la faculté des sciences sacrées. 11 eût bien mieux valu que les théologiens les empruntassent aux artistes que de se livrer eux-mêmes à cette investigation. Car, disputer de l'être et de l'essence, de l'acte et de la puissance, du mouvement et du temps, des facultés de l'âme, des relations et des corrélations, enfin des universaux et des prédicaments et choses du même genre n'est pas l'affaire des théologiens, mais des artistes. Et pourtant leurs livres en étaient pleins. Ils ont tellement mêlé l'eau dans le vin de la théologie, que celle-ci en a perdu sa saveur native. On s'est éloigné des sources et par d'insensibles filets, on est arrivé à des marcs stagnantes. » Il était impossible de faire une critique plus vive et plus vraie des habitudes de penser des théologiens. Mais, comme Arnoldi l'ajoute lui-même, toute représentation à ce sujet n'avait guère chance d'attirer l'attention.
Quel était donc le remède à cette décadence? Fal-
lait-il abandonner la méthode traditionnelle et chercher de nouvelles voies? J.e professeur d Frfurt n'était point de cet avis. L'usage de la philosopliie dans lu science sacrée n'est pas, de soi, chose condamnable. Pour mieux comprendre renchaînement des vérités de foi, pour saisir leur rayonnement dans le domaine de la nature, il faut de toute nécessité recourir aux enseignements des philosoplics. Certes ils ne sont pas infaillibles. Tous, Aristote le premier, se sont trompés, et parfois grossièrement. Mais les vérités essentielles qu'ils ont énoncées forment comme un cadre nécessaire de la révélation. Celle-ci se trouve dans les Livres saints. Elle a été exposée par les Pères qui, précisément, se sont servi des données de la philosophie pour la rendre accessible à toutes les intelligences, pour en tirer les conséquences qu'elle renfermait, pour l'approprier, en un mot, à l'esprit humain. Répudier les découvertes de ces hommes serait une folie. Mais encore une fois, la science sacrée ne doit pas oublier ses sources vraies. D'autre part, il est bien d'exposer la vérité en beau langage. Mais pourquoi sacrifier la vérité à l'art de bien dire? Les humanistes qui placent toute la valeur de la science et de la théologie elle-même dans sa forme seule sont donc de ceux qui lâchent la proie pour l'ombre. Sermo propter res, non res propter sermonem. Cette mise au point des prétentions des « poètes » complétait judicieusement la critique que Barthélemi Arnoldi venait de faire des fausses pratiques des théologiens.
Les poètes, en effet, et particulièrement le groupe d'Erfurt, jMutian, Eoban Hessus. Crotus Rubianus. Euricius Cordus, faisaient trop volontiers marché du
fond et mettaient trop facilement la science tout entière dans Fart d'écrire. Ils avaient pris aux humanistes italiens cette indifférence absolue à Fégard du vrai qui aboutissait assez souvent au mépris de la religion elle-même. Quand on les vit se ranger unanimement aux côtés de Reuclilin et manifester leurs sentiments dans des œuvres comme les Epistolae obscurorum virorum^ il ne fut pas difficile de prévoir le conflit qui allait, pendant de longues années, opposer l'antiquité profane et les habitudes de penser du moyen âge comme choses absolument inconciliables. C'était là l'un des problèmes essentiels dans lesquels tout le siècle allait se débattre. Comment concilier la foi chrétienne et la culture antique? Quel moyen d'harmoniser les croyances des ancêtres, avec cette foule d'idées nouvelles qui surgissaient du passé et s'imposaient par leur beauté au sentiment et à l'esprit? Le camp des poètes avait trouvé à toutes ces questions une réponse radicale. Le moyen âge est la « barbarie ». Les théologiens qui en perpétuent la tradition sont des « hommes obscurs », des ignorants et des apôtres de l'ignorance. La science qu'ils cultivent participe aux qualités qu'on leur attribue. De là violente opposition des poètes à toute systématisalion des idées religieuses. La passion antithéologique qui les anime va tenir en éveil leurs adversaires et créer un fossé que bien peu franchiront, pour l'instant du moins, entre la science sacrée et les divers cantons du savoir naturel.
L'humanisme germanique, en son développement, comprend donc en son sein diverses tendances qui se différencieront peu à peu et qui dès lors offrent chacune son caractère particulier. Les poètes sont les
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ennemis irréductibles des « Ihéologaslres .5. Les savants, philologues ou philosophes, demandent une extension de Tidée de théologie qui rattache tout le cycle des connaissances humaines à la science sacrée. Les théologiens que la culture antique a touchés veulent un retour à la vraie et traditionnelle méthode qui donne du dogme une expression coextensive à tout le savoir humain. Mais ces tendances diverses sont mêlées non seulement dans la société. Elles entrent en conflit souvent dans un même esprit et fondent leurs courants en des proportions indéfiniment variables. Ce que tous réclament unanimement, c est une réforme. De donnée positive réelle qui soit vraiment neuve, il n'est pas question. Laccent même n'est pas encore placé sur lidée du retour aux sources authentiques de la révélation. Les constructions d'un Reuchlin étonnent par Tentassement des matériaux inédits. Mais leur logique est trop grammaticale, leur ordonnance trop purement verbale pour exercer la moindre action sur des esprits façonnés malgré tout par Faristotélisme. Absolument dénué d'idées génératrices, l'humanisme allemand se perd, lui aussi, en des critiques purement négatives qui ne laissent point subsister les valeurs religieuses du passé et ne sont pas capables d'en créer de nouvelles. De là cet aspect anarchique des premières années du siècle dans le domaine de la science sacrée. Pour refîacer il faudra toute une révolution.