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CHAPITRE QUATRIÈME

L'esprit ne vit pas seulement de négations. L'attitude purement critique de l'humanisme vis-à-vis du passé ne pouvait constituer un élément durable de mouvement intellectuel. Il est vrai que dans ces négations se trouvaient incluses des tendances et des directions réelles. Mais elles étaient si étroitement liées à la critique, qu'il était difficile de les en séparer et de leur attribuer une valeur indépendante. Même les quelques données positives que le nouveau courant apportait avec lui, présentaient, au premier abord, un aspect destructeur. Ainsi, l'autorité générale de l'Ecriture, morcelée par la considération prépondérante des auteurs bibliques dans leur personnalité distincte, tendait à se mesurer à l'importance de chacun d'eux. Le moyen âge avait regardé le Livre sacré comme un tout indivisible, dont l'auteur immédiat. Dieu, rejetait dans la pénombre ses instruments humains, prophètes, apôtres, évangélistes. Or, voici que Moïse, saint Paul, saint Jean et tous les autres reprenaient vie et figure. Leur individualité s'accusait dans leur œuvre même, diminuant d'autant, pour les esprits peu raffinés, la part de Dieu. Le côté humain

de riOcrilurc divine ressortait en pleine lumière. Autre inconvénient. La doctrine de saint Paul s'fînonçait à côté de celle de saint Jean ou de la doctrine de saint Jacques. Les oppositions qui nécessairement surgissaient de là ne pouvaient manquer d'avoir leur retentissement sur la façon même dont les enseignr*mcnts divins prenaient forme dans les intf.'lligeiices. Certainement en principe on maintenait Tinfaillibilité de l'Kcriture. Mais, au détail, elle s'amoindrissait et laissait ressortir trop nettement l'alliage humain qui entrait dans sa composition. Certaines paroles célèbres de Luther sur la valeur de saint Paul ou de saint Jacques sont le fruit naturel de cette individualisation de la doctrine révélée due à l'humanisme.

Il en allait de même pour le mysticisme dont s'inspiraient les représentants les plus authentiques de la nouvelle science. Pic de la Mirandole avait affirmé l'existence d'une lumière spéciale au théologien qui lui faisait saisir la vérité des propositions de foi. Pour Lefèvrc d'Etaples, le sens vrai des Ecritures était donné dans une illumination qui avait le caractère d'une grâce divine. Au delà delà théologie, telle qu'on l'entendait ordinairement, il y avait donc un vaste champ ouvert à une pénétration spéciale de l'Être divin dont la raison discursive n'était pas l'instrument. Ce champ, les premiers humanistes avaient essayé de le remplir avec les données que leur fournissaient la Kabbale ou Denys de l'Aréopage. Mais voici que le caractère apocryphe de ce dernier se révélait à la critique. Quant àl'ésotérisme juif, il pouvait fournir une distraction passagère à la curiosité des savants. Il était trop loin du courant ordinaire de l'esprit occidental pour s'acclimater jamais définitivement parmi

les spéculations théologiques. 11 restait bien de ces élans mystiques une tendance très prononcée à saisir les vérités de foi du côté surtout par où elles favorisaient la piété. Mais ici encore n'y avait-il pas danger de mettre en opposition les formules systématisées de la science sacrée et la liberté d'inspiration de la prière? La théologie affective dont Pic avait parlé pouvait séduire les esprits fatigués de raisonnement et saturés de logique. Par là même, elle discréditait la méthode traditionnelle et livrait les intelligences aux contingences subjectives du sentiment.

De la nouvelle science il ne restait donc que l'affirmation de la nécessité de recourir aux sources originales de la révélation. Ce principe, mis en avant par les humanistes, essayé par Colet, pouvait-il être le point de départ d'un renouveau théologique? Telle était certainement alors la conviction ou plutôt l'espoir d'un grand nombre de bons esprits séduits par la renaissance des lettres profanes. L'extraordinaire mouvement d'idées qui s'était produit à la suite de la découverte de l'antiquité classique n'allait-il pas se renouveler dans le domaine de la science sacrée? L'éloquence reprenait vie avec Cicéron, la poésie avec Virgile. Pourquoi la théologie ne renaîtrait-elle pas avec le texte original des Ecritures, avec la réapparition des chefs-d'œuvre de l'antiquité chrétienne? N'allait-on pas retrouver, chez les Pères de l'Eglise, le secret d'accommoder la forme classique aux idées du Christ? Et la dualité qui se partageait les âmes n'allait-elle pas se résoudre grâce à cet apport de considérations toutes neuves et inédites? D'autres motifs encore attiraient les esprits de ce côté. La haine est tout aussi entraînante que l'amour. Or, ce qui

])araîl avoir surtout révolté les hommes de cette g*'*nération, c'est la pénfUration et peu à peu Tcnvahissement do la théologie proprement dite par les formules et les méthodes du droit ecclésiasticjue.

Avec Ockam commence cette invasion de l'esprit juriste dans le domaine tout spéculatif de la métaphysique chrétienne. Tout d'ahord modéré et pacifique, il se développe peu à peu. La Somme de Gerson est en même temps théologique et canonique. Puis il prend la place tout entière. Si l'on veut se rendre compte du changement opéré dans la science sacrée par cette évolution, il suffit de lire, entre beaucoup d'autres ouvrages qui lui ressemblent, quelques pages de la Snmma Sylvestrina, qui valut à son auteur, Sylvestre de Prierio, le litre de Maître du Sacré Palais et le mit ainsi sur le chemin de Luther. Tout d'abord plus de cet enchaînement tant aimé du moyen âge. L'auteur suit l'ordre alphabétique, qui donne à son œuvre l'aspect d'un répertoire. L'on découvre vite, du reste, dans la manière même dcxposer la doctrine, qu'il ne s'agit pas pour lui, de coordonner ou de subordonner les idées. L'important est de les adapter aux décisions du droit et de leur fournir à toutes un extérieur légal. Il faut les voiler de la majesté de la Loi, comme si elles n'avaient plus par elles-mêmes cette vie et cette force qui imposent la conviction. Le Décret, le Sexte, les Clémentines et les Extravagantes, sans compter la Glose et les commentateurs, ont pris la place des pères et des théologiens. C'est de cette façon que discuteront encore les Wimpina, les Tetzel, les Noël Béda et la foule des maîtres et docteurs contre qui la querelle reuchlinienne avait ameuté les humanistes et l'opinion.

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On comprend quelle sensation d'intime fraîcheur éprouvaient les esprits, môme les moins prévenus, lorsqu'ils passaient, de ce fatras drapé dans le manteau du droit, au réalisme si simple, si pénétrant, si peu codifié de l'Evangile. Ils déploraient, comme faisait publiquement Josse Clichtoue, la malheureuse destinée d'un temps où l'on trouvait encore des gens pour préférer de misérables gloses au texte lui-même de l'Ecriture. Ils condamnaient, en invoquantles Pères, l'oubli dans lequel on laissait la Bible, sous prétexte d'étudier les auteurs des commentaires les plus célèbres. Ce qu'ils retrouvaient tout d'abord, dans le livre sacré, ce n'était pas précisément une. doctrine, c'était un exemple; ce n'étaient pas des auteurs, c'étaient des hommes. « Les paroles de l'apôtre, disait encore Clichtoue, respirent la flamme très ardente de l'amour divin, dont tout son cœur était embrasé. »

Par les voies les plus diverses, tous les esprits qui réfléchissent s'orientent donc vers le Livre Éternel. Les uns y cherchent les sources de la vie spirituelle qu'ils ne sentent plus dans les dévotions séculaires et les pratiques de la piété médiévale. Ils comptent retrouver dans la Parole de Dieu le moyen d'entretenir ce dialogue intérieur de l'âme avec son créateur, qui fut le grand souci, la fin suprême des aspirations mystiques du monachisme en ses plus authentiques représentants. Les autres s'attachent à la doctrine. Ce sont des enseignements dogmatiques plutôt que des prières que requièrent leurs intelligences. Mais les traités où la scolastique se meurt ne leur offrent que la paille battue des distinctions verbales. Toute pensée vive s'est retirée de cette veine théologique. Il faut

chercher ailleurs. Ft c'est vers rKcriture qu'on se tourne. Enfin, les esprits avides de réformes, sur lesquels pèsent de tout leur poids mort des institutions vieillies, le legs compliqué et pourri du passé, voient en la Bible la Loi divine, qui justifie tout à la fois leur mépris de l'état de choses existant et leurs rêves d"avenir. Ces rêves sortent des entrailles mêmes de l'époque. Ils naissent de la situation. Des circonstances qui leur paraissent tout étrangères favorisent leur poussée. Les peuples commencent à sentir la dignité de leurs langues nationales, et voici que Français, Allemands ou Anglais veulent lire, en leurs parlers « qui ne doibvent estre nommés barbares », le livre de leur foi. Or, il s'est trouvé comme à point nommé, un esprit vaste et souple qui a fait de toutes ces aspirations la substance de sa doctrine. Et c'est là en même temps le secret des succès théologiques d'Érasme.

Le grand humaniste hollandais a formé ses premières convictions théologiques auprès de Colet et de ses amis d'Angleterre. La discussion avec le doyen de Saint-Paul sur l'agonie du Sauveur ouvre la longue série de ses ouvrages religieux. Auprès d'eux encore il conçoit le plan des deux entreprises qui vont lui prendre quinze ans de sa vie : l'édition de saint Jérôme et la publication du texte grec du Nouveau Testament. Mais il apportait aux suggestions du cercle dOxford un esprit déjà formé. Les maîtres de

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Deventer lui avaient révélé la beauté des classiques, et, par leurs soucis pédagogiques, avaient éveillé en lui ce sens éducateur qui l'habituera à prendre les idées sous leur forme la plus accessible et Téloignera des spéculations trop profondes et moins facilement intelligibles. Là, suivant la tradition de Heigius, il apprend la valeur de la grammaire, de l'analyse littérale, de l'étude du texte, tous les éléments de cette méthode philologique qui restera son principal instrument de travail. Il sait le prix d'une exposition élégante sans recherche et claire sans effort. Son goût naturel pour la simplicité l'éloigné déjà des formes théologiques du moyen âge et ses tendances pédagogiques lui font rechercher les sujets qui d'avance écartent toute controverse. Tous ces traits de caractère ou d'éducation vont se faire jour dès ses premiers essais. Il préférera désormais la simple traduction des idées d'autrefois dans une langue classique à l'entassement systématisé des preuves et des arguments.

Ce n'est donc point tout d'abord la vérité ou la fausseté des données théologiques telles que les exposent ses contemporains qui frappent Erasme. Il voit les choses sous un autre aspect. Ce qu'il condamne, c'est leur infécondité et leur inélégance. Une lettre à Colet, d'octobre 1499, nous révèle clairement où il en était déjà venu à cette époque ^ « Tu me dis com-

1. Erasme à Colet, octobre 4499 {Allen, I, 246 ssq.). « Quod neotericum hoc theologorum genus qui raeris argutiis et sophisticis cavillationibus insenescunt tibi negas placere, ne tu mecum veliementer, mi Colete, sentis. Non quod illoruni sludia damnem, qui nullum omnino studium non laudo : sed quum sola sunl ista nec ullis aniiquioribus elegantioribusque condita litteris, eiusmodi miiii videnlur ut sciolum et contentiosum hominem reddere possint, sapientem an possint viderint alii. Ingenium enim jejuna et aspera quadam subtiiitate exliau-

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bien to (Jé]*laît cetto nouvelle espèce de tliéologir'ns (jui vieillissent dans les arguties pures el les rontroverses sophistiques, (lomme tes sentiments, mon cher Colet, sont les miens! Non pas que je condamne ces études, puisqu'il n'est pas une seule étude que je ne loue. Mais laissées à elles-mêmes, sans le condiment des lettres anciennes et de leur élégance, elles me semblent tout juste capables de rendre un homme savant d'apparence et querelleur. Quant à savoir si elles peuvent le rendre sage, que d'autres répondent. Klles aiguisent en effet l'intelligence par des subtilités sans fond ni forme, ne la nourrissent d'aucun suc, ne l'animent d'aucun esprit. Mais surtout elles abaissent par leur bavardage et les taches d'un style honteux cette théologie qui était la reine de toutes les sciences et que l'éloquence des anciens avait enrichie et ornée... « Et pour n'avoir pas l'air de ne rien ajouter aux enseignements des théologiens d'autrefois, nous avons poussé l'audace jusqu'à définir certaines raisons suivant lesquelles Dieu accomplirait ses mystères. Ne serait-il pas bien mieux de les croire tout simplement

liunt, neque uUo végétant succo, neque auimant spiritu. Et, quod omnium est maximum, tlieologiam illam omnium disciplinarum reginam sic veterum facundia locupletatam ornatamque sua balbutie et oratiouis spurcissimae sordibus devenustant; sic priscorum ingeniis expeditam spinis quibusdam impediunt, involventes omnia dum omnia conantur resolvere, quemadmodum ipsi loquuntur. Itaque videas cani quae quondam augustissima fuerit maiestatisque pleua, nunc poene mutam esse, inopem, pannosam. Illicimur interea dulci quodara et illecebroso morbo nunquam satiatae contentionis. Rixa e rixa nascitur, et miro supercilio de lana caprina digladiamur.

« Tum ne nihil inventis veterum theologorum adiecisse videamur, salis audacteret cerlas quasdani rationespraescripsimus, quibus Deus mysteria sua peregit; quum interdum perfectius sit credere ûeri, caeterumquii)us modis id fiât, omnipotenliae Dei permittere. Adde quod ostentandi ingenii studio nonnunquam ejusmodi quaestiones agitamus, quas aures piae vixferant, qumquaerimus num Deus potueril diabolum aut asinum assumere. »

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et de laisser à la toute-puissance divine le choix des moyens grâce auxquels ils se réalisent. Parfois encore, pour faire montre de notre esprit, nous agitons des questions telles que les oreilles pies peuvent à peine les souffrir, comme de savoir si Dieu pouvait s'incarner dans le diable ou dans un âne. »

Tout en faisant ces critiques, Erasme proteste de son respect pour les vrais théologiens. Il salue avec joie l'entreprise de Colet qui veut restituer à la science sacrée son ancienne splendeur. Mais il ne dissimule point au savant anglais les dangers et les diflicultés qui l'attendent. Pour cette raison peutêtre il décline les propositions que lui avait faites son ami. Colet l'avait invité à étudier Moïse et Isaïe comme il avait lui-même étudié saint Paul. Son correspondant reconnaît l'importance et la grandeur d'un pareil travail. Mais c'est cela même qui l'effraie. Comment un novice dans l'étude des saintes lettres pourrait-il entreprendre une œuvre immense comme cellelà? Il laisse ce soin à d'autres plus habiles. Erasme n'a jamais goûté l'Ancien Testament et l'hébreu resta pour lui, de son aveu même, à peu près lettre close. Dès ce moment tout son intérêt se porte vers le Nouveau et ses discussions avec les maîtres d'Oxford ne font que le pousser dans cette voie. Mais en même temps il affirme la nécessité de rechercher chez les Pères de l'Église la clef de l'intelligence des Écritures. Et déjà saint Jérôme lui paraît être le chef incontestable de cette théologie qui s'attache à expliquer le texte et le sens immédiat de l'évangile. « Depuis longtemps, écrit-il à Greverade le 18 décembre 1500, mon âme brûle d'une incroyable ardeur d'illustrer de commentaires les lettres de saint Jérôme et je ne sais

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quel IJieu m'enflamme le cœur cl me pousse ii entreprendre une telle œuvre, que personne jusqu ici n a osée encore. Ce qui m'incite à ce travail, c'est la piété de cet homme vraiment divin et sans conteste le plus docte et le plus éloquent de tous les chrétiens. Et pourtant ses écrits, qui sont dignes dètre lus et étudiés de tous, trouvent à peine quelques lecteurs, moins d admirateurs, et très peu d'esprits qui les comprrnnent. Dieu immortel ! les écoles retentissent du nom de Scot, d'Albert et d'autres plus barbares encore. Et Jérôme, ce défenseur incessant, cette lumière unique de notre religion, Jérôme qui mériterait seul d'être cultivé, seul est victime du silence universel! Mais ce qui me semble le plus indigne en ceci , c'est qu'on le néglige pour la raison qui le rend supérieur à tous. Son éloquence, qui a tant servi la religion, lui nuit aujourd'hui. Sa profonde érudition éloigne bien des gens, alors qu'elle devrait les attirer tous ^ »

Bientôt Erasme fait un pas de plus. Colet avait montré, dans ses commentaires sur saint Paul, que l'étude du texte original n'était pas inutile au théologien. Son ami s'empare de cette idée. Elle correspond

1. Erasme à Greverade, 18 décembre 1300 {Allen, 1,332). « Flagrat iam olim mihi incredibili ardore animus Hieronymianas epistolas commentariis illustrandi et nescio quis Deus milii pectus accendit agitque ut rem tantam et a nullo hactenus tentatam audeam animo concipere.Movet me viri coelestis et omnium christianorum sine controversia longe tum doclissimi tum facundissimi pietas : cujus scripta cum digna sint quae ab omnibus passim legantur et ediscantur, vix pauci leguiit, pauciores rairantur, paucissimi iutelligunt. Deum immortalem, Scotus, Albertus et liis indoctiores autores omnibus in scliolis perstrepent, et ille unicus religionis noslrae pugil illustrator ac lumen HieronjTuus qui meruit ut unus celebraretur, unus ex omnibus tacebitur? Sed rem video indignissimam. ob hoc ipsum negligi Hieronymum, per quod promeritusest ne negligerelur. Nocei autori eloquentia quae religion! profuit. Aliénât multos abslrusior eruditio qua potissimum oportebat eum commendari. Pauci itaque mirantur quem perpauci intelligunt. »

trop bien à ses goûts philologiques, elle ramène trop complètement la science sacrée dans le cercle des études humanistes, pour qu'il ne la saisisse point avec empressement et qu'il n'en fasse déjà un principe essentiel de son travail théologique. « C'est une folie extrême, selon moi, écrit-il en 1501 à l'abbé de Saint- Bertin, de s'occuper tant soit peu de théologie, cette science des mystères, si l'on n'est armé de la connaissance du grec. Ceux qui ont traduit les livres saints, ont, par amour de l'exactitude, rendu les métaphores grecques de telle sorte que le sens premier — celui que nos théologiens appellent littéral — ne peut être entendu de ceux qui ignorent le grec. Qui peut comprendre ce texte du Psaume : Et peccatum meum contra me est semper, s'il ne connaît cette langue? Ici en effet on lit : xai ^ àj/apria [aou Ivwttiov (xou lat'i SiaTcavToç. Là-dessus quelque théologien fera un long développement, pour montrer comment la chair lutte sans cesse contre l'esprit, trompé qu'il sera par le sens amphibologique de la préposition contra. Or IvwTciov ne signifie pas la lutte, mais la situation, comme si l'on disait « en face ». De telle sorte que le prophète veut dire : « ma faute me déplaît telle- « ment qu'elle ne sort pas de ma mémoire, et qu'elle « est toujours présente à mes yeux^ » D'ailleurs les

\. Erasme à l'abbé Saint-Bertin, 1501 {Allen, I, 352). • Video dementiamesse extreinam,theologiaeparlemquaede mysteriis estpraecipua digituloattingere, nisi quis graecanica etiam sit instructus supellectile, cum ii qui divines vertere libres religione transferendi ita graecas reddant figuras, ut ne primarius quidem ille quem nostrates theologi litteralem nominant, sensus percipiatur ab lis qui graece nesciunt.Quis enim illud in Psalmoinlelligat : Et peccatum meum contra me est semper, nisi graeca legerit? quae sunt liujusmodi, xal r\ àfjLapTta ^jLOy ÈvwTTiov ^JLOU èoTt ô'.aTtavTo?. Hic mihi theologus quispiam longam texuerit fabulam quomodo caro cum Spiritu pugnel assidue, praepositioui?, scilicet contra, deceptus ampliibologia, cum illud èvwTriov

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pontifes ont approuvé ces études, et riiumanistc on appelle déjà au concile df Vienne conrime à unn garantie certaine df' l(;ur valeur et de leur nécessité.

Cette j)rcmière fièvre d'F>asme pour la théologie aboutit à la publication, en 1505, des Adnotationemli: Laurent Valla. Forme et fond, elles devaient exercer une influence décisive sur l'esprit de l'hunnanistc. Lorsqu'il les découvrit dans la bibliothèque du monastère du Parc, près Bruxelles, il cherchait c^ttainement encore sa voie. Comment aborder l'étude du Nouveau Testament de fa(;on à satisfaire aux exigences de la nouvelle science? La forme de la glose, soit courante, soit interlinéaire, était consacrée. Mais cette méthode représentait trop bien l'esprit du moyen âge pour s'accommoder aux exigences présentes. Elle avait une empreinte scolastique qui la condamnait. Les expositions sous forme dialoguée jouissaient d'une grande vogue. Erasme leur devait déjà de beaux succès littéraires. Elles répondaient aux tendances pédagogiques des esprits et à Tindividualisme de la renaissance. Pourtant on ne pouvait guère les employer en cette matière. Elles excluaient la citation directe, textuelle. Puis, Érasme les réservait à des usages trop profanes pour oser les appliquer à la science sacrée. L'exemple de Lucien, qu'il imitait déjà si bien, ne pouvait guère se recommander aux maîtres et docteurs. Les annotations au contraire ne devaient choquer personne. Elles permettaient léla-

non pugnam sed situm significet perinde ac si dicas eregione id est iii conspectu : ut signiflcarit Propheta culpam suam usque adeo silji displicere, ut ejus mcmoria nunquam ab eo recederet. Sed semper veluti praesens observaretur. »

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boration philologique du texte sacré directement. Surtout elles brisaient la chaîne logique qui jusquelà faisait de toute théologie un système. Elles éparpillaient la doctrine au gré des énoncés scripturaires, sans mélange aucun d'ordre dialectique, sans l'envahissement obligatoire de l'argumentation aristotélicienne. Elles donnaient l'illusion d'un contact direct avec la pensée des auteurs sacrés. Aussi Erasme s'emprcssa-t-il de saisir le modèle qui lui était offert. Il s'y tint fidèlement toute sa vie.

11 ne comptait cependant pas faire accepter d'emblée cette méthode. Il eut donc soin d'enrichir le livre de Valla d'une lettre préface, adressée à Christophe Fisher, où il justifiait tout à la fois l'auteur et l'entreprise. Il n'ignorait pas les attaques de Poggio ni les suspicions dont Valla avait été l'objet. Mais n'avait-il pas entrepris, sciemment et courageusement, une œuvre qui devait lui attirer bien des déboires? Cet homme ingénieux n'ignorait pas qu'il s'attaquait à un mal dont la guérison exigeait le fer et le feu et paraîtrait cuisante à bien des esprits. C'était là la raison même pour laquelle il s'était montré parfois si virulent. Et en ceci l'exemple des grands écrivains de l'antiquité, profane ou sacrée, l'excusait pleinement. Qu'ont fait autre chose Aristote et Cicéron, saint Jérôme et saint Augustin? Le travail auquel il se livrait, voulait, pour réussir, ces traits vifs et acérés, cette violence de langage qui ont mérité justement à leur auteur le titre de papêapo- (xàaTi^. De plus il n'était pas nécessaire de lui prendre ces traits. On pouvait profiter à ses leçons sans pour cela lui ressembler en tout. N'est-ce pas ainsi qu'ont agi Cyprien à l'égard de Tertullien, Jérôme

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vis-à-vis (l'Origène et Augustin pour Tyconius * ? Mais ce n'est pas Tauteur seulement qu'il faut défendre, c'est l'œuvre elle-môme. Le titre ne va-t-il pas déchaîner la fureur des ennemis de la science? Et les théologiens, à qui s'adressent les Adnotationes, ne seront-ils pas les premiers à les attaquera Vontils supporter qu'un grammairien, après s'être essayé à toutes les disciplines, s'en prenne à la science sacrée? Mais qu'a fait autre chose Nicolas de Lyre? 11 a emprunté à saint Jérôme, puis aux auteurs plus récents, et enfin aux juifs eux-mêmes les éléments dont il a composé ses gloses. Valla ne fait pas autrement. La vraie théologie ne se plaindra donc pas d'être aidée par la grammaire. Au contraire. Celle-ci rétablira la vérité du texte que les injures du temps ont corrompu. Ici on objectera peut-être qu'il est interdit de changer quoi que ce soit à la Sainte Ecriture, sous prétexte que les moindres accents y cachent des mystères. C'est pourtant ce qu'a fait saint Jérôme sur l'ordre du pape Damase. De plus Valla ne prétend pas imposer ses conclusions. Il donne ses corrections à titre privé. Et qu'on n'invoque pas ici les Décrétales. On tire d'ordinaire d'un texte

1. p. s. Allen, I, p. 407 ssq. Voici le passage le plus caractéristique. « Non ferenda, inquient, temeriias, liominera grammaticum post vexatas disciplinas oranis ne a sacris quidem litteris petulantem abslinere calamura. Atqui siNicolaus Lyra auditur, noa dico indoctus, sed certe recens, HleronjTiium yspovTaYtoyôJv multaque convellens tôt jam seculorum consensu consecrata, idque ex Judaeorum libris (unde ut (lonamus nostrara haucmanare editionem, tamen haud scio an studio depravatis), quod tandem flagitium est, si I.aurentius coUatis a!i(|uut vetustis atque emendatis Graecorum exemplaribus quaedam annotavit in Novo Testamenlo, quod sine conlroversia totum ab illorum fontibus niaiiat, quae vel dissonenl, vel dormitante interprète parum commode reddita videantur, vel quae significantius ab illis dicantur; postremo si quid apud nosdepravatum appareat? An dicent non idem esse juris Vallae grammatico quod Nicolao theologo'^ »

cité par Gratien la conséquence que les exemplaires latins sont plus corrects que les grecs et ceux-ci que les hébreux ^ Or, le texte invoqué dit tout juste le contraire. Enfin Erasme, pour terminer, fait de nouveau appel au concile de Vienne, qui a ordonné, pour les théologiens, l'étude des trois langues sacrées.

Jusqu'ici Erasme est resté sous l'influence de Colet. Ce sont les idées du groupe d'Oxford qu'il tente de réaliser et qu'il défend. S'il attaque parfois les récents théologiens, s'il veut un renouveau de la science sacrée par l'étude de l'évangile en son texte original, il n'établit pas encore d'incompatibilités entre cette méthode nouvelle et celle des scolastiques. Il ne se permet encore que d'innocentes plaisanteries à l'endroit des maîtres du moyen âge. On sent qu'il ne veut pas rompre la chaîne et qu'il désire transformer insensiblement, par la douceur et la ténacité, par la mesure aussi de ses critiques, l'enseignement des saintes lettres, comme il veut le faire pour l'enseignement des belles lettres. Est-ce le démon de la satire, dont il était possédé, qui lui fit changer son programme? A-t-il été poussé dans une autre voie, plus agressive et plus dangereuse, par les expériences qu'il ne manqua point de faire, au cours de son voyage en Italie? Plus tard, quand il eut à se défendre sur ce point, il excusa ses vivacités de plume en invoquant l'exemple des Pères de l'Eglise. Il déclara, comme il avait fait pour Valla, avoir voulu s'attaquer seulement à quelques théologiens rétrogrades, qui mettaient la religion tout entière dans les cérémonies et dont tout le savoir consistait à les défendre. Il regretta d'avoir

1. Grvtif.n, I, 9. Le texte, attribué à saint Augustin, est de saint Jérôme, Ep. 71, D.

19i LES ORKilNES DE LA TIIKOLOOIE MODERNE.

si librement exprimé sa pensée et peut-être aussi reconnut-il (ju'au lieu d'avancer les afîaircs de la nouvelle science, il lui avait créé d'inextricahlcs dillicultés. La publication de \Eniomium Moriic est en clîet le point de déport des résistances que vont opposer les jiartisans de la tliéolo^^ic telle qu'on l'entendait jusqu'alors, aux tentatives des novateurs. Les poursuites contre Colet, contre Heuclilin, contre Erasme lui-même, datent de ce livre célcbre et s'expliquent par lui^

Les théologiens d'ancien style avaient quelques raisons de se plaindre. Si les moines font les frais des pages les plus mordantes de VEncomium, la ligne serait bien subtile à tracer qui les distinguerait nettement des théologiens. Du reste, leurs différentes espèces sont dépeintes avec un vrai souci de la variété dans l'unité. « Voici venir les philosophes, messieurs que rend respectables leur barbe et leur manteau, qui se vantent d'être les seuls sages alors que tous les autres ne sont que des ombres éphémères. Sans rien savoir, ils affirment cependant tout connaître. Bien qu'ils s'ignorent eux-mêmes et ne voient seulement pas le fossé ou la pierre qui leur barrent la route, en raison de leurs yeux brouillés et de leurs absences intellectuelles, ils se font forts de percevoir les Idées, les Universaux, les Formes séparées, les Substances premières, les Quiddités et les Heccéités, — toutes choses tellement subtiles que des yeux de lynx ne pourraient les saisir... Ils sont armés dune

\. L'Encomimn Moriae fut publié très prubableraent en juin 1M1, et non en 1510, comme on Tadmettait jusqu'ici. P. S. Allen, I, p. 459, a élucidé l'histoire littéraire de cet ouvrage. Sur sa valeur et sa signification religieuse, Stichart. JS/asmus von Rotterdam, 1870, p. 77 ssq., a écrit d'excellentes pages.

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telle foule de définitions magistrales, implicites et explicites, de conclusions, de propositions, ils entassent tant d'échappatoires, que Vulcain lui-même avec ses réseaux ne pourraient les fixer et qu'ils trouveraient moyen de s'évader, grâce à quelque distinction, capable de délier le nœud le plus serré mieux que le glaive le plus aiguisé. » Ces philosophes que vise Erasme sont les mêmes qui prétendent imposer leurs rêveries à la science sacrée. Le Christ a-t-il jamais parlé pareille langue? S'est-il complu en ces arguments dont on ne sait s'il faut blâmer davantage la prétention ou la sottise?

Mais sa critique va plus loin que cette satire. Après avoir énuméré les écoles qui se partagent les préférences des théologiens et qui toutes prétendent posséder l'unique vérité révélée, après avoir opposé réalistes et nominalistes, thomistes et albertistes, ockamistes et scotistes, il ajoutait : « Tous ces gens possèdent une telle science et une telle importance, que les Apôtres, s ils voulaient discuter avec cette nouvelle espèce, auraient besoin d'un second Esprit Saint. Paul mérite toute foi. Mais quand il a dit : La foi est la sûre confiance en ce que l'on espère et la certitude de ce que l'on voit, il n'a pas voulu donner une définition magistrale. Paul a fait preuve de quelque charité. Mais dans le treizième chapitre de la première épître aux Corinthiens, il n'a ni distingué, ni décrit dialectiquement la charité. Les apôtres ont pieusement consacré le pain et le vin. Mais si on leur avait demandé quel était là le terminus a quo et le te? minus ad quem, ce qu'était la transsubstantiation, de quelle manière une substance pouvait être en divers lieux, quelle différence entre le corps du Christ

lOr, LES ORIGINES DK LA THÉOLOGIE MODERNE.

au ciel, sur la croix et dans reucliaristie. à quel moment se produisait le changement du pain et du vin, et le reste, je pense qu'ils n'auraient pas si Lien répondu que les scolistes, lesquels s'entendent à expliquer et à définir. » Et limpitoyable railleur ne respecte aucun enseignement. L'immaculée conception de la Sainte Vierge, le pouvoir des clefs de saint Pierre, le baptême en esprit et en vérité, le culte des images provoquent des remarques destructives et des appréciations qui semblent atteindre non seulement la forme, mais le fonds môme de la doctrine. Erasme mettait le comble à ses ironies en déclarant que de semblables vétilles servaient de prétexte aux accusations d'hérésie, et qu'au nom de cette fausse science on condamnait les hommes les plus sincères et les mieux intentionnés.

Une attaque aussi vive et directe, limprécision, peut-être intentionnelle, de critiques qui semblaient pénétrer jusqu'au dogme lui-même, devaient soulever les passions dogmatiques et provoquer une inévitable réaction ^ L'humaniste avait beau jeu de protester qu'il ne visait point les vrais théologiens, qu'il stigmatisait l'abus et non l'usage de la dialectique. La distinction était trop subtile pour le sauver du reproche d'impiété. De ce jour il compta, pour bien des esprits, même modérés, parmi les ennemis secrets de

i. M. P. DE NoLHAc, dans son Erasme en Italie, Conclusioji, constate qu'il est difficile, sinon impossible, de retrouver, dans VEloge de la Folie, la moindre trace d'une allusion directe à la situation de l'Église en Italie et à Rome en particulier. Les abus que l'humaniste critique sont présentés comme universels. Aucun ne porte de marque spécifiquement péninsulaire. Par là on voit combien sont conjecturales les hypothèses sur les sources réelles de l'Encomiiim, et quelle valeur il faut attribuer au parallèle qu'on établit souvent entre Erasme et Luther à ce sujet.

PIIILOSOPHIA CHRISTI. 197

la foi et les destructeurs de toute religion. De ses admirateurs les uns faisaient la part des choses et rétrécissaient la portée de ses critiques aux abus de la scolastique ; les autres, plus violents, leur donnaient toute l'ampleur qu'elles comportaient et justifiaient ainsi les accusations d'hétérodoxie. Voici comment Wimpheling, l'humaniste alsacien, appréciait l'acte d'Érasme. « J'estime certainement que la noble philosophie, la logique subtile, la métaphysique d'Aristote et les théologiens récents ne sont pas inutiles, pour les intelligences encore jeunes et peu formées, soit à fin d'exercer la pointe de l'esprit, soit à fin de repousser les hérésies.

« Cependant, passer toute sa vie jusqu'au dernier jour à les étudier de façon exclusive et négliger les enseignements du Christ, de Paul et des quatre lumières de l'Eglise, voilà ce que je ne puis approuver. Un amour aveugle des auteurs récents, surtout, pour les moines, de celui qui appartient à leur ordre, emprisonne absolument certains esprits; il en éloigne certains autres d'Augustin, de Grégoire, de Léon, de Guillaume de Paris, de Jean Gerson, à tel point qu'ils paraissent être inutiles pour l'étude de l'histoire, pour l'intelligence du droit pontifical, pour l'éloquence sacrée et même pour la pratique de la piété. Pour les choses mêmes, soit civiles, soit ecclésiastiques, où ils seraient le plus nécessaires, pour les contrats, la possession des bénéfices à charge d'âme, pour les causes à traiter dans les conciles généraux, on en est venu à ce point, que personne ne peut employer leurs œuvres avec quelque chance de succès ^ . »

1. J. Wimpheling à Erasme, de Strasbourg, AO août i5H (Ai.len, I, p. 473). • Neuio tibi persuadeat, Roiterodame dulcissime me in Defen-

LMiumanisto veut bien que ces docteurs exposent des (jucations, organisent des disputes, poussent jusqu'au bout leurs arguments. Il admet encore que chaque ordre ait une certaine préférence pour ses théologiens. Mais il repousse l'idée d'un oubh total où on laisserait les gloires de l'Église et les flambeaux de la foi. Et il cite à ce sujet Aulu-Gelle et Platon, Œcolampade et Gcrson. Ce dernier n a-t-il pas manifesté ouvertement sa réprobation à l'égard de ceux qui veulent faire de la science sacrée une <• chimérique géométrie », qui invoquent Aristote, Averroès et Avicenne et qui laissent de côté l'évangile et les apôtres. Ainsi se rouille au fourreau le glaive toujours victorieux que le ciel lui-même a donné aux chrétiens pour combattre leurs ennemis et pour défendre la vérité. Ainsi ces théologiens ne veulent pas se souvenir que la science laissée à elle-même a été condamnée par Dieu, qui la déclare un foyer d'orgueil, tandis que la charité seule, en calmant cet esprit disputeur, en donnant quelque intelligence des idées dautrui. en attribuant à chacun quelque responsabilité dans l'erreur de tous, prépare la seule voie possible d'un

sione theologiae neothericorum ctuUra Philomusum (Loclier) Moriam tuam taxare voluisse. Nam etsi junioribus et adliuc ingénia vegetiis nobilem philosophiam et subtilem logicam Aristotelis ejusque nietaphisicam ac theologos neothericos existimem lum ad acumen ingenii exercitandum tum ad elidendas haereses non esse prorsus inutiles, eis tamen solis tota vita usque in sepulclirum involui et iraplicari, Christi Paulique ac quattuor ecclesiae luminarium doctrina neglecta probare non possum ; cum tamen caecus amor in neothericos, in unum praesertim sui ordinis, quosdam Vulcanum perferre coegerit, quosdain ab Augustino, Gregorio, Leone, Guilhelmo Parisiense Joanneque Gerson adeo avellat, ita ut nec ad liistorias nec ad Décréta Pontiijcum nec ad conciones, sed neque ad orandum scriptisque aut ore persuadendum idonei satis esse videantur. Et cum maxime opus esset ad res civiles aut ecclesiasticas, ad négocia contractuum. praebendarum regiminis animae et ad causas in generalibusconciliis pertractandaseorum opéra nemo faeliciteruti possit. »

PHILOSOPHIA CIIRÏSTI. 199

accord intellectuel. L'émiettement des écoles et des discussions, l'oubli des lignes générales de la doctrine, l'importance exagérée attribuée à des questions secondaires, portait ainsi son fruit. Et Wimpheling voyait avec satisfaction le chef désormais incontesté des humanistes réclamer avec vivacité contre toutes ces causes d'abaissement et de servitude, contre cette infériorité où on laissait croupir la reine du Savoir. Chez les amis d'Angleterre, le livre d'Érasme trouvait le même accueil. V Encomium avait été écrit sous le toit hospitalier de Thomas More. Bientôt celui-ci prendra la plume pour défendre les intentions qui l'ont dicté. A Rome même, dans l'entourage de Léon X, ses railleries autour des choses saintes n'enlevaient rien à la renommée de leur auteur ^ 11 en profitait pour préparer les voies à son entreprise. Son retour en Grande-Bretagne marque en effet une reprise dans la préparation plus active de l'édition du texte original du Nouveau Testament. Il collationne des manuscrits. 11 revoit la traduction latine et

\. Dans sa réponse à Van Dorp, après avoir défendu VEncomium Moriae, Erasme ajoute : « li (les honnêtes gens) quoties apud eos sunt apud quos fas libéras animi voces depromere, déplorant hoc recentius theologiaegenus mundo invecturaet vêtus illud desyderant. Quid enim eo sanctius, quid augustius, quid aeque resipiens ac referens illa celestia Christi dogmata? At hoc, ut omittam barbari faclitiique sermonis sordes et portenta, ut omittam omnium bonarum litterarum inscitiam, ut imperitiam linguarum, sic Aristotele, sic humanis inventiunculis, sic prophanis etiam legibus est contaminaium, ut haud sciam an purum illum ac syncerum Chrislum sapiat. Fit enim ut, dum ad humanas traditiones nimium avertit oculos, minus assequatur archetypum. » (P. S. Allen, II, p. 90 ssq.) Lettre de fin mai 1315. Van Dorp répondit à ce reproche : « Ceterum non video cur adeo pestilensesse dicas et studiiset moriijus novum hoc theologorum genus. Ergo pestilentes fuerunt ecclesiae Dei tôt viri sancli, Thomas, Bonaventura, Altissiodorensis, Hugo et alii permulti? Ergo pestilentes iiem fuerunt quicumque mille abhinc annis sacra Iractaverunt? Atqui ecclesia istos pestilentes catalogo sanctorum ascripsit et divum Tiiomam quidem ob doctrinae divinitatem quamdam. » /d., p. 129 ssq.

la corrige. Il Jil les Pères grecs dont il utilisera les loxtes scripturaires. Surpris par la publication du commentaire de Lefèvre sur saint Paul, il lui fait des reproches amicaux sur sa trop grande discnîtion et l'avertit qu'il pourra bien n'ôtre pas toujours d'accord avec lui. \'A certes, en ceci, Ihumaniste ne croyait pas être si bon prophète. Il s'occupe d<'jà de ses arrangements avec les libraires aussi bien jiour saint Jérôme que pour le Nouveau Testament. Il apprend qu'une édition s'en prépare en Espagne, sur l'initiative du cardinal Ximénès. 11 se hâte pour la prévenir. Les questions d'organisation extérieure de l'ouvrage le travaillent déjà. Faut-il imprimer à part le texte, à part la traduction et les commentaires? Les lettres qu'il adresse aux quatre coins de l'Europe chrétienne rappellent opportunément la publication prochaine. Bref, il ne néglige rien pour tenir son public en haleine et préparer le succès de louvrage.

Mais surtout il sonde le terrain à Rome môme. 11 écrit au cardinal Domcnico Grimani pour savoir si le Pape accepterait la dédicace du saint Jérôme ou du Nouveau Testament. 11 renouvelle une démarche semblable auprès du cardinal Raffaele Riario. Enfin il ose s'adresser à Léon X lui-même. Au milieu des flatteries que comporte un si grand personnage, perce chez l'humaniste le désir de mettre son audacieuse* tentative sous le patronage du chef même de la chrétienté. Quel succès ce serait pour ses idées de se présenter au public à l'ombre de ce nom sacré? Pourtant, dans cette première lettre, Erasme parle seulement de saint Jérôme, comme s'il craignait de découvrir à la fois toutes ses batteries et de trop demander en un coup. Il eut plus de succès qu il n'espérait. Les

protecteurs de rhiimaniste étaient certainement intervenus auprès du pape. A la lettre d'Erasme Léon X répondait par un bref louangeur, qui faisait allusion, non seulement à saint Jérôme, mais encore au Nouveau Testament. Il encourageait le savant dans son œuvre et d'avance en recommandait l'esprit et le dessein. Il allait plus loin encore. Dans un autre bref, daté du même jour, Léon recommandait son protégé au roi d'Angleterre, Henri VIII, et ne lui ménageait aucun éloge. Il le présentait comme le rénovateur des belles lettres et de la science sacrée elle-même. Erasme pouvait désormais affronter le grand jour de la lutte qu'il pressentait depuis longtemps. Elle devait être plus longue et plus mêlée qu'il ne l'avait pensé.

Ce n'étaient là en effet que des escarmouches avant le combat. L'édition princeps du Nouveau Testament grec n'avait pas encore paru et déjà sa publication suscitait de vives controverses. Humanistes et théologiens assistaient attentifs aux préludes d'Erasme et d'avance, les uns et les autres prenaient parti. Mais ce fut bien autre chose, quand, dans les premiers jours de mars 1516, le célèbre éditeur de Baie, Frobenius. mit en vente cette première édition « ad graecam veritatem », qui se présentait avec un deces titres pleins de promesses, tels qu'Erasme savait les trouver. Dans cette publication, le prince des humanistes gardait l'altitude qu'il avait prise dès son premier ouvrage religieux de quelque importance. \J Enchiridion mililis

christiani drcluraii que la source authentique de toute vraie théologie était rKcriture. Son édition réalisait (;elte pensée, et dès le titre', il en avertissait son lecteur. Le mot « Inslrumentum » y romplaf.ait en eiïct le traditionnel « Testamenlum ». C'était dire qu'il offrait en ce volume, comme lui-même s'en exi)liqua plus tard, les « documents » de la foi chrétienne. 11 reprenait cette expression dont TertuUien particulièrement s'était servi en plusieurs textes caractéristiques 2, pour bienmonirer qu'il faisait œuvre Ihéologique. Afin de ne laisser aucun doute sur ses intentions, il terminait la longue énuméralion des autorités critiques sur lesquelles, prétcndait-il, reposait son œuvre, par cette claire invitation : « Quisquis amas veram theologiam, lege. »

Le titre du reste n'était point menteur, et le contenu de cet in-folio répondait aux prétentions d'Erasme. Dans la dédicace à Léon X, le Pape était sollicité de faire « réapprendre aux chrétiens les commandements de leur Maître dans les écrits évangéliques et apostoliques ». Un appel au lecteur renouvelait cette idée. Une autre introduction, intitulée « Methodus », qui devait plus tard devenir un ouvrage spécial, le

i. Novum Instrumentum omne, diligenter ab E. R. recognitum et emendalum non solum ad graecam vcritalem, verum eliam ad inultorum utriusque linguae codicum eorumque veterum simul et emendatorum fidem, postremoad probatissimorum auctorum citalionem et interpretationem praecipue Origenis Clirysostomi Vulgarii Hieronymi Cypriani Ambrosii Hilarii et Augustin! una cura annotationibus quae lectorem doceant quid qua ratione mutatum sit. Quisquis igilur amas veram theologiam, lege.

2. Voyez surtout TertuUien. De PraescHptione. éd. Preuscuen, Freiburg i. B., 1892, i^ 38. La première édition, incomplète, de TertuUien, fut donnée àBàle en 1521 par l'ami d'Érasme, Beatus Rhenanus. Mais il connaissait ces textes avant leur pubUcation d'après les manuscrits. Sur le sens et l'emploi du mot Inslrumenlum, voyez Tu. z.uin, Geschichte des NeuleslainenlUchen Kaiwns, I, lSê8 ;; l(J(j ssq.

Ratio çerae theologiae, la développait surabondamment. Enfm, une « Apologia » justifiait l'entreprise d'une nouvelle traduction en démontrant son utilité contre les hérétiques. Il était donc impossible d'arriver au texte lui-même sans avoir retrouvé, sous les mille formes que savait lui donner la souplesse littéraire de son auteur, l'idée essentielle de la théologie érasmienne, la nécessité de prendre la foi chrétienne à la source môme d'où elle était sortie, dans les écrits évangéliques et apostoliques.

Erasme ne s'en tenait pas là. Au texte grec\ il avait joint, après bien des hésitations, une nouvelle traduction latine. Depuis l'cfllorescence du cicéronianisme italien, les humanistes étaient devenus très chatouilleux sur la question de forme littéraire. Ils ne pouvaient passer du beau latin de leurs auteurs favoris à la « barbarie » de la Vulgate, sans éprouver l'impression désagréable d'intelligences raffinées mises en face de la rudesse et de la grossièreté populaires. Aussi de bonne heure eurent-ils l'idée de corriger ces fautes qui blessaient leur goût et de ramener la vérité chrétienne aux règles de la beauté antique. Comme on l'a vu, Valla avait formé ce projet. Lefèvre d'Etaples tenta même de le réaliser. Mais la suspicion qui s'attachait aux travaux de l'un et de l'autre, jetait le discrédit sur toute entreprise de ce genre. Ce n'était cependant pas une nouveauté. Depuis la lin du xii® siècle, la Biblia Parisiensis s'était imposée comme type, malgré les interpolations et les erreurs

1. Nous n'avons pas à parler de l'origine ni de la valeur de ce texte. On peut en lire l'Iiistoire dans A. Bia:dau, Die bciden ersten Erasmus- Ausrjaben des N. T. und ihre Gegner, Freiburg i. B., 1902, dans les Biblische Studicn, VII, li.

20'i LES ORIGINES DE LA THÉOLOGIE MODERNE.

(|ui la déparaient. Les cxégètes du moyen âge essayèronl d(3 remédier à ce fâcheux état du texte pnr leurs Cnrrerloria^ . Mais au cours du xv*^ siècle, cette liberté de révision s'en était allée avec quelques autres. Non point tout d'un coup cependant. Une bible incunable, imprimée en 1479, on ne sait où ni par qui, porte cet explicit qui prétend à la poésie :

Fontibas ex grecis hehreorum quoquc lihris,

Emcndata salis et decorata simul, Biblia sum presens, superos ego to^lor et aslra.

Est impressa ncc in orbe mihi similis.

Singiila quaeque loca cum concordantiis extant, Orthographia simul quoque bene pressa manet.

Au commencement du xvi^ siècle, cet ornement ne semblait plus de mise. Même de très bons esprits trouvaient que la rage de réformer allait trop loin et se scandalisaient de voir les profanes porter la main jusque sur les textes sacrés. On peut penser quelle dut être l'attitude des héritiers dégénérés, mais d'autant plus tenaces, de la scolastique, à l'égard de ces novateurs, qui, par ailleurs, les avaient si peu ménagés. Le cas d'Erasme leur fournit une belle occasion de manifester leurs sentiments.

Ces bons esprits prompts au scandale n'avaient cependant pas épargné leurs sentiments au téméraire humaniste. Son projet de nouvelle traduction s'était répandu parmi ses familiers et tous ne le voyaient pas sans appréhensions. Un de ses amis de Louvain, van Dorp, avait cherché à l'en détourner. Pourquoi vouloir remplacer cette vénérable traduction que le temps

1. Voyez H. Df.mkle, Die Handschriflcn dcr BibelKorrektorien des 13 Jhs {Ai'chiv f.Lileratur und Kirchengeschichte des M. A., IV, p. 263 ssq., 471 ssq.j.

avait consacrée et que l'Eglise, les Pères, les Conciles avaient unanimement invoquée pendant de longs siècles? Sur quoi se fondait-on pour affirmer que les livres des Grecs étaient plus corrects que ceux des Latins? Etait-on bien sûr de posséder des manuscrits grecs exempts de fautes, alors qu'ils n'étaient pas toujours d'accord entre eux? Au fond, la Vulgate avait tout autant de droit au respect que ces manuscrits. Si Ton voulait entreprendre quelque chose de vraiment utile, il suffisait d'indiquer dans une introduction les passages où le texte original n'était pas rendu de façon suffisamment précise *. C'étaient, mis en la meilleure lumière possible, tous les arguments des tenants de la Vulgate.

Erasme le comprit et voulut répondre immédiatement. Dès le mois d'août 1515 paraissait son Epistola apologetica ad Mart. Dorpium accompagnée, très habilement, des lettres antérieurement écrites au Pape et aux Cardinaux, sur le projet d'édition du iVouveau Testament. La Vulgate, en de nombreux passages, est tout à fait fautive, soit à cause de l'ignorance du traducteur, soit parce qu'il avait devant les yeux des leçons différentes. De plus, le vrai texte de la Vulgate elle-même a été changé arbitrairement par la faute des copistes ou parce que certains demi-savants ont pris la liberté de la corriger. Il faut donc une nouvelle traduction qui rétablisse et les vraies leçons et le vrai sens. Quant à la tentative des théologiens qui veulent telle quelle canoniser la Vulgate, Erasme la juge en demandant à son ami quel Concile

1. La lettre de Van Dorp ne se trouve pas dans l'édition des œuvres d'Érasme, donnée par Le Clerc. Elle a été publiée par Joktin, The life of Erasmus, II, p. 336 ssq. Voyez aussi Blldau, op. cit., p. 34 ssq.

200 LES UllIOlNL.S iJli LA THÉOLOGIE MODERNE.

l'apj)rouva jamais, ou simplement le nom de son auteur.

Van Dorp se déclara convainru et mrmo d'H'cndit ouvertement, dans ses fonctions académiques, la tentative érasmiennc. il n'en fut pas de même de tous ses collègues de Louvain. On le comprend facilement quand on sait avec quelle ardeur certains d'entre eux, comme Jean Briard. d'Ath, fulminaient contre les novateurs. Aussi van Dorp cssaya-t-il encore la conciliation en demandant à l'>asme un supplément d'explications et en lui exposant les nouvelles didicultés que les docteurs belges élevaient contre lui. Cette fois il insistait sur les attaques que Thumaniste s'était permises à Tcndroit des théologiens et dont l'effet naturel avait été la suspicion jetée sur son entreprise. Celui-ci ne sembla point vouloir répondre. Un de ses amis s en chargea, qui n'était autre que Thomas More. Il publia, contre van Dorp. une Apologia pro Moria Erasmi, qiia etiam docetur, quam necessaria sit graecœ linginc cognitio (21 octobre 1515). Il insistait habilement sur le caractère « traditionnel » de l'œuvre érasmienneenla comparant à celle de saint Jérôme. Celui-ci n'avait-il pas entrepris de corriger les exemplaires latins sur le texte grec? Pourquoi ce qui était permis de son temps serait-il défendu aujourd'hui?

Cependant, contre ses ennemis, Erasme n'avait une pleine confiance ni en ses propres raisons, ni en celles de ses partisans. Il les avait résumées à nouveau dans quelques « capita contra moroses quosdam et indoctos », qu'il joignit à toutes les autres préfaces dans la seconde édition (mars 1519). 11 y fit son profit du parallèle établi par More entre son

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œuvre et celle de saint Jérôme. Mais pour cette seconde édition, il voulut prendre une précaution qui lui semblait autrement importante. Par l'intermédiaire du légat Antonio Pucci, il sollicita du Pape un bref d'approbation. Il ne se cachait point du motif qui l'induisait à cette démarche. Ce serait là, pour lui, une arme défensive contre quelques « sycophantes ignorants », qui, comme des roquets, « aboyaient à ses chausses ». Il l'obtint immédiatement, et tel qu'il le désirait. Le Pape disait son contentement de l'œuvre de l'humaniste. C'était un modèle parfait de la nouvelle science, digne des louanges que ne lui ménageaient pas les lettrés. On en pourrait tirer la plus grande utilité pour l'étude de la théologie et le progrès de la vraie foi. Dieu seul donnerait à l'auteur une récompense digne de son mérite. En attendant, son Vicaire lui décernait la louange qui convient à tout fidèle disciple du Christ \

Le bref de Léon X et les approbations pontificales pas plus que le succès extraordinaire du livre ne désarmèrent les ennemis d'Erasme. Ils continuèrent, comme auparavant, leurs attaques et condamnèrent en bloc toutes les tentatives de nouvelle traduction latine opposée à la Vulgate. Les docteurs de Sorbonne trouvèrent, en 1523, une occasion favorable dexposer leurs sentiments. Dans une réunion de Maîtres, on vint à discuter le point des traductions de la Bible. C'était, remarque le Registre des Conclusions, la première fois que pareille chose arrivait. L'un des disputants, un dominicain '^, soutint, comme

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