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Voyez Blidau, op. cit., p. 2G ssq

2. « Magister noster de Novimagio, ordinis Praedicatorum n . Regestum conclusionum, cité par L. Delisle, Notice sur un Registre des Pro-

•/OH LKS OIuniNES DE F.A TIIKOLOCIK MOUERNK

I.cfùvre el comme Krasme, que la Vul^ato qui avait cours n'était pas l'œuvre de saint Jérôme. 11 ajouta que la Bible dont se servait l'Kj^lise était très incorrecte. Cette seconde aflirmation lit scandale et les vieux docteurs réclamèrent vivement. Le syndic exigea du doyen qu'il demandât au téméraire s'il s'en tenait à son assertion. Si oui, on statuerait sur son cas. Le pauvre dominicain, effrayé, céda, et déclara n'avoir ainsiparlé que pour provoquer une discussion (quasi disputative).

La conséquence de tout cela fut une condamnation en règle des fauteurs de nouveautés.

Lorsque tous les docteurs eurent émis leur avis, le doyen Boussart rédigea la conclusion suivante : « Les rîouvelles traductions de la Bible, faites du grec ou de 1 hébreu en latin, celles par exemple dÉrasme ou de Jacques Lefèvre, ne sont pas utiles à l'Eglise, mais nuisibles, selon les excellentes et nombreuses raisons qu'ont apportées les docteurs. Aussi ne doivent-elles être ni permises ni souffertes, mais éliminées de l'Eglise parles prélats de toute façon ^ » Les docteurs ne craignaient donc point de contredire le Pape. 11 est vrai qu'à ce moment l'on était en pleine bataille contre les idées nouvelles et que beaucoup considéraient Erasme comme le chef inavoué mais responsable du mouvement. Et plus tard, lorsque

cès-Verbaux de la Faculté de Théologie de Paris, Paris, 4899, p. 36. Ce registre, retrouvé en 1898, devait être publié intégralement par le P. Denille, qui, mallieureusement, est mort avant d'avoir entrepris ce travail.

1. « Non sunt utiles Ecclesie nove traductiones Biblie que de greco vel hebreo in latinum fîunt, verbi causa per Erasmum et Jacobum Fabrum, sed pernitiose propter optimasnec id quidem paucas, quas adductae sunt a magistris. raciones^ et ideo nuUo modo permiltende aut tolerande, sed per Ecclesie prelatos omni via ab Ecclesia eliminande ». Id., ibid.

l'on mit à l'index ses écrits, l'on déclara que ce bref de Léon X avait été accordé à l'auteur seulement à fin de retenir au bercail, par de belles paroles, la brebis prête à en sortir ^

Mais ce qui, dans l'ouvrage d'Érasme, mit l'émoi au camp des Sorbonnistes, ce ne fut pas tant la nouvelle traduction latine que les annotations dont il accompagnait le texte grec. Ici, l'on voyait clairement où il en voulait venir. La vraie théologie qu'il tirait de l'Evangile était une théologie militante. Elle s'attachait à combattre les abus plus encore qu'à réformer les doctrines. Les sarcasmes contre la scolastique s'y retrouvaient, mais accompagnés d'explications agressives sur les indulgences, le culte des saints, les pèlerinages, les jeûnes et les abstinences, et tout le détail des dévotions que l'auteur avait si souvent déjà persiflées. Il avait pris la peine de ramasser sa pensée en une longue tirade sur le texte de saint Matthieu, xi, 30 : « Jugum meum suave est et onus meum levé ^. » C'est là qu'on trouve le fond de son âme.

« Vraiment le joug du Christ serait aimable,' et léger son fardeau, si les petites institutions humaines

\. « Paternis visceribus pius pastor nutantera oviculam blandis encomiis allicere conatur. » Bludai-, p. 27, n. \.

± M, Bludau (op. cit., p. 34) a donné de cette annotation une traduction partielle. Denifle a fait remarquer qu'elle se trouve seulement dans la seconde édition de l'ouvrage.

n'ajoulaiciil rien à ce qu'il nous a lui-môme imposé. Jl ne nous a rien prescrit, sinon Tamour les uns des autres, et il n'est rien de si amer que n'adoucisse et n'assaisonne la cliaritc. On supporte farilement tout ce qui est selon la nature. Or, rien ne s'accorde mieux avec la nature de l'homme que la philosophie du Christ, dont la fin à peu près unique est de rendre à cette nature tomhée son innocence et son intégrité. Mais comme, chez les Juifs, les constitutions humaines aggravaient une loi déjà pénible en soi, de même il faut se garder de rendre la loi du Christ, aimable et légère en soi, lourde et dure par l'adjonction de constitutions et de doctrines humaines. Celles-ci s'insinuent de telle sorte, que tout d'abord on les néglige, comme étant sans importance. Ou bien des esprits plus honnêtes que clairvoyants les embrassent comme si la piété les recommandait. Une fois reçues, elles s'accroissent, elles augmentent. Démesurément grandies, elles étouffent maintenant et oppriment toute résistance, soit sous le titre de la coutume, dont la tyrannie est si violente, soit sous le couvert de l'autorité des Princes, qui abusent à leur avantage de ce qui fut une fois imprudemment admis et le maintiennent opiniâtrement.

« Combien était pure, combien était simple la foi que le Christ nous livra! Combien lui ressemblait le Symbole à nous transmis par les Apôtres ou les hommes apostoliques! L'Eglise, divisée et tourmentée par les discussions des hérétiques, y ajouta dans la suite bien des choses, dont quelques-unes pouvaient être omises sans préjudice pour la foi, mais dont le plus grand nombre cependant paraissait étroitement dépendre d'elle. Alors voici qu'il y eut autant de sym-

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boles que de personnes : indice de bonne foi en tout semblable à ce que l'on voit dans les marchés. On y définit des clauses nombreuses et circonstanciées sous couleur de parer à tout litige. Or, plus ces clauses sont détaillées, plus, d'ordinaire, elles engendrent de surprises. Enfin, les choses en sont venues peu à peu à ce point que les opinions des scolastiques — ce qu'ils appellent des articles — les systèmes et les rêves de quelques grimauds en mal de nouveauté furent mis à peu près sur le même pied que les articles de foi. De plus, ni les diverses écoles, ni les chefs de la même école ne s'accordaient sur tous les points. Et ces opinions ne sont pas constantes, mais changent au gré des temps. Elles s'étaient d'abord glissées dans ces écoles comme soutenables. Puis franchissant leurs murs, elles se sont produites dans les livres et les prédications publiques. Ensuite il advint que très souvent l'opiniâtreté soutint et accrut ce qu'avait enfanté la rage de définir.

« Or, la plupart de ces opinions sont de celles que l'impiété seule peut engendrer, par exemple, toutes ces doctrines philosophiques sur la raison de l'essence et la distinction des personnes divines. Si nous les employions seulement pour élever nos esprits des basses pensées à de plus hauts sujets, leur étude ne serait pas blâmable. Mais si nous prétendons par là décider sans réplique de choses qui dépassent notoirement les capacités de l'esprit humain, si nous en faisons étalage aux yeux du vulgaire comme d'une science que les Anges eux-mêmes ne possèdent point, c'est chose qui ne me semble ni pieuse ni utile. En tout semblables à ces opinions sont les raisons que nous donnons des Mystères, comme si elles venaient du

ciel, alors que ces derniers doivent tout simplement nous conduire à la sainteté.

« Or, celte audace à tout définir, qui commença chez les Anciens, a tellement progressé qu'elle est devenue insupportable. Il est des hommes qui, grâce à quelque froid syllogisme, ou s'appuyant sur un contre-sens, ou partant de quelque obscur décret disciplinaire, nous forgent des articles de foi. Ils nous déclarent chrétien ou non sur des opinions qui n'ont aucun rapport à la piété. Quelle simplicité, quelle facilité dans la doctrine du Christ, des Apôtres, des Pères apostoliques! Et comme elle est devenue embarrassée, épineuse, pour ne pas dire obscure, depuis qu'elle est mélangée de lois et règlements humains, de rêves et de petites inventions de quelques ambitieux, depuis que la profession de théologien s'est tournée en quelque chose de théâtral et de déclamatoire! Toute une vie d'homme ne suiïit pointa parcourir le labyrinthe des questions vaines et des arguties inutiles. Quels moments consacrer aux soucis d'une vie chrétienne, si, passé quatre-vingts ans, il nous reste encore à douter ? Pour ce qui est de la charge intolérable des règlements humains, qu'est-il besoin d'en parler, alors que déjà saint Augustin, dans sa lettre à Januarius, s'en déclare dégoûté et déplore la situation de rÉglise du Christ, tellement surchargée que la condition des Juifs semble plus supportable que celle des chrétiens? Et ce dégoût s'appliquait à je ne sais quelles petites observances. Que dirait-il s'il voyait le libre peuple chrétien pris au fdct de tant de lois, de tant de cérémonies, de tant de liens? Non point seulement opprimé par la simple tyrannie des hommes, mais courbé sous celle des Princes tempo-

rels, des Evêques, dos Cardinaux, des Pontifes, surtout sous le joug de leurs satellites qui font servir la religion aux intérêts de leurs bas appétits!

« Les sacrements eux-mêmes qui étaient institués pour le salut des hommes, nous en abusons en vue du lucre, ou de la vaine gloire, ou de l'oppression du petit peuple. Il n'était interdit aux Juifs aucune espèce de vêtement, sinon celui qui était tissé tout à la fois de laine et de lin. Et maintenant que de règles à propos du costume ! Quelles superstitions à propos des vêtements et de leur couleur! Combien sont jugés chrétiens sur de semblables bagatelles, qui en ellesmêmes sont indifférentes, qui changent selon les modes, et dont le Christ n'a jamais parlé î Les Juifs avaient peu déjeunes. Et encore personne n'a jamais pensé que ce fût chose grave si l'on ne les observait pas aux jours fixés. Et nous, que d'abstinences nous sont imposées! Et nous n'y sommes pas invités, mais obligés, sous peine, aiïirme-t-on, de damnation éternelle. Il était interdit aux Juifs de manger du poisson et la chair de certains autres animaux. Et nous, pendant une bonne partie de l'année, nous nous rui- * nons la santé à manger du poisson, nous nous laissons mourir de faim. On ne fait aucune attention à l'âge, à la maladie, à moins que l'on n'achète dispense à prix d'argent. Chez les Hébreux, les jours de fêtes étaient peu nombreux. Le temps de saint Jérôme connaissait, en dehors du dimanche, très peu de solennités. Maintenant leur nombre et la façon dont elles se passent sont incroyables. Primitivement elles avaient été établies pour permettre de vaquer à la piété. Maintenant elles devraient être supprimées

pour empêcher les crimes (|ui s'y commcUcnl. Kilos le seraient si 1 avarice des prêtres n'avait plus de souci de ses avantages que de la vraie religion.

« Que dire des liens multiples et inextricables des vœux, dont les uns peuvent être rachetés, à très haut prix, il est vrai, et les autres, non. Nous leur donnons une rigueur de plus en plus grande, alin d'en tirer le ])lus grand avantage pécuniaire possible. Pour le mariage, la condition des Juifs était bien supérieure à la nôtre. Quels ne sont pas les rets et les lacs dans lesquels nous enfermons les unions conjugales, afin de garder intact le dogme scolastique? Le sacrement de pénitence et la confession, de quels nœuds les avons-nous rendus plus stricts ! Par quelles règles humaines sont-ils devenus à peu près impossibles ! Il n'est pas nécessaire d'indiquer la charge des prières qui tous les jours s'aggrave et s'accroît. Comme si les lois et les constitutions décrétales n'étaient pas en nombre suffisant, il s'en envole journellement de nouveaux essaims. Et comme si ce n'était pas encore assez, on veut nous imposer par surcroît je ne sais quel droit coutumier, qui, dune première sottise ou de deux, fait peu à peu une loi. De toutes parts la foudre de l'excommunication gronde et menace, de toutes parts se pressent les irrégularités et les anathèmes. L'autorité sacrosainte du Pontife romain, qui doit uniquement servir à alléger les maux de l'Église, devient un prétexte. De là, les abus dans les absolutions, les dispenses, les remises de peine, les exécutions, en quoi se trouvent bien des choses que les hommes vraiment pieux ne peuvent voir sans gémir. Pour les prêtres eux-mêmes, tout est tellement embrouillé qu'ils apprennent plus

volontiers la philosophie d'Aristote que la pratique du ministère sacerdotal. On explique à peine Tévangile dans les temples. La meilleure part des prédications est accaparée par les commissaires d'indulgences : parfois la doctrine sacrée du Christ est complètement mise de côté et supprimée à leur profit. Les âmes pieuses gémissent en silence à la vue d'un tel spectacle. Ceux qui vivent des maux du peuple, à qui revient la charge du troupeau libéré par le sang du Christ, bien loin de réclamer, s'évertuent à le rendre plus esclave encore et plus opprimé. A leur suite marchent tous ceux qui ambitionnent la récompense de l'obséquiosité ou craignent de perdre leur liberté. Et comme personne ne dit mot, on en vient à perdre le sentiment même de la pudeur. Il est vrai que, selon saint Paul, la charité supporte tout. Je l'avoue. Mais c'est lorsque de tels maux viennent des ennemis du nom chrétien. Jadis, les tyrans impies, les hérétiques faisaient rage. Les évêques étaient là pour consoler, pour s'encourager par de mutuelles exhortations. Le sujet des souffrances était lui-même une part de consolation. Car souffrir pour le Christ n'était plus véritablement souffrir. Mais il est absolument intolérable, comme le dit saint Augustin, que l'Église ait à subir tout cela de la part de ses membres, bien plus, de ses chefs: Ceux-là même tendent des pièges qui devraient délivrer les prisonniers. Pour remédier à tous ces maux, il n'est plus, semble-t-il, qu'un moyen : le concile général. Mais voici que de tels vices se retrouvent chez le chef lui-même de la république chrétienne. Aussi n'est-il plus d'espoir, à moins que le Christ en personne ne réveille et convertisse les

âmes des pontifes et des prinoes aux choses de la vraie piété, à moins que les théologiens et les prédicateurs n'enseignent et ne professent, avec mesure, avec calme, sans flux de paroles bruyantes, une doctrine digne du Christ. 11 no faut pas souhaiter, selon moi, que le Turc ou quelque tyran après avoir tout bouleversé, rétablisse par une telle révolution Tétat de la chrétienté. Je tiens même un tel désir en abomination. Mais nous devons de plus en plus apprendre, selon la doctrine de saint Paul, à embrasser la liberté que le Christ nous a octroyée. Non point pour donner toute licence à la chair et sous ce prétexte nous courber sous le joug du vice ; mais, si nous rejetons le fardeau des lois humaines, c'est pour porter plus volontiers celui du Christ. La charité évangélique commande moins, elle demande davantage. Il faut partout éviter les révoltes, car il vaut mieux supporter de mauvais princes qu'accroître le mal par quelque révolution. Pourtant, nous devons constamment poursuivre le Christ de nos vœux les plus ardents, pour qu'il inspire à ses représentants un esprit à la hauteur des circonstances. Qu'ils oublient leur amour-propre, leur plaisir, leur gain, pour travailler à la gloire et au gain du Christ. Qu'ils préfèrent voir le Christ régner au loin par ses lois évangéliques, et ne se soucient plus délargir leur obscure tyrannie par des décrets humains. »

Une semblable théorie de la décadence progressive dans l'Eglise, de pareilles attaques contre des habi-

tudes anciennes, des coutumes consacrées, de si hauts personnages, — tout cela présenté comme la seule vraie théologie évangélique, — devaient attirer sur l'ouvrage et sa thèse fondamentale l'attention peu bienveillante des scolastiques de tous partis. Ce fut en effet une véritable mêlée qui se produisit autour de ce Nouveau Testament. En Angleterre, en France, en Espagne, aux Pays-Bas, en Allemagne, se renouvellent les scènes qu'on avait eues, quelques années plus tôt, à l'occasion des affaires de Reuchlin. Les hommes aux tendances les plus diverses se coudoient dans cette lutte. Jean Eck y donne la main à Luther, Lefèvre d'Étaples à Jacques Le Masson (Latomus), de Louvain, l'anglais Edward Lee à l'espagnol Zuniga. Tous accusent Erasme des erreurs les plus diverses et souvent des impiétés les plus monstrueuses.

Mais aussi tous s'appliquent, pour répondre à l'humaniste et le convaincre d'hérésie, à pratiquer cette étude de la Bible qu'il avait tant recommandée. Les uns, comme Lefèvre et Zuniga, critiques de profession, acceptent ces discussions sur le texte sacré qui avaient fait la fortune des Annotations de Valla et que Léon X lui-même saluait comme une science nouvelle. Les autres, plus théologiens, Eck, Luther, Le Masson, attaquent les doctrines positives d'Érasme, celui-ci sur Tinerrance de la Bible, celui-là sur la justification, le dernier, sur la scolastique en général et l'autorité de la Vulgate. Ainsi donc, par l'effet même de la discussion à laquelle ses adversaires soumettaient ses idées, Erasme voyait se réaliser le vœu qui, au fond, formait toute sa doctrine : la diffusion de la Bible même parmi le peuple. « Je m'écarte passionnément, avait-il écrit dans sa pré-

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face, de ceux qui voudraient refuser aux ignorants la lecture des Livres Saints traduits en langue vulgaire. Comme si le Christ avait enseigné une doctrine si obscure, qu'à peine quelques théologiens la pussent comprendre! Comme si c était une sauvegarde pour la religion chrétienne de demeurer voilée! Que les secrets des rois restent cachés, rien de mieux. Mais le Christ a voulu répandre le plus possible ses mystères. Je voudrais que les moindres femmes fussent en état de lire les Evangiles et les Epîtres de saint Paul, qu'ils fussent traduits dans toutes les langues et mis à la portée non seulement des Ecossais et des Irlandais, mais des Sarrasins et des Turcs. Le premier point, c'est de connaître. Mettons que beaucoup riraient, du moins quelques-uns comprendraient. Je voudrais que le laboureur à sa charrue en chantât des versets, et le tisserand à son métier, et le voyageur au long de sa route; que les Evangiles fussent le sujet de toutes les conversations quotidiennes. » Personnellement, Erasme ne fit rien pour répandre la Bible en langue vulgaire. L'on peut dire cependant que, sans lui, ni Luther, ni Lefèvre, ni Tyndale n'auraient osé entreprendre cette œuvre.

La renaissance des lettres contribua d'une autre façon encore à ce retour vers la Bible. Ce fut, par voie indirecte, en ressuscitant la tradition des Pères. Ce nouvel élément de Fancienne autorité doctrinale allait devenir lui aussi une simple porte d'introduction à rÉvangile. Grâce encore aux humanistes. Ils avaient été d'infatigables éditeurs. A côté des œuvres classiques du paganisme, ils imprimèrent, en un pêle-mêle pittoresque, les monuments de l'antiquité chrétienne. Erasme encore se distingua dans ce

travail. Après avoir donné son Nouveau Testament grec, il publia successivement saint Jérôme, saint Cyprien, le Pseudo-Arnobe, saint Hilaire, saint Irénée, saint Ghrysostome et saint Ambroise. En 1529, Frobenius imprimait sa belle édition de saint Augustin, et l'année même de sa mort (1536), celle d'Origène.

Mais le grand humaniste avait soin, en chacune de ses préfaces, de déterminer Tautorité qu'il accordait à ces « hérauts de la philosophie chrétienne ». Ce qu'il cherche avant tout, chez ces témoins de la foi, c'est encore et uniquement l'Évangile. Il a deux règles pour juger un auteur chrétien. La première est pour ainsi dire matérielle : c'est son antiquité relative. Plus cet auteur se rapproche des temps évangéliques, et mieux il a ressenti l'action immédiate du Sauveur. « Habes Irenaei commendaiionem ah antiquitale v, écrit l'éditeur à Bernard, évêque de Trente, en lui dédiant son saint Irénée. Auprès de son maître Polycarpe, l'auteur des « Hérésies » ne s'est-il pas pénétré l'esprit des enseignements directs du Christ et de ses disciples ' ? 11 a donc conservé plus pure la doctrine évangélique. L'eau jaillit plus claire à la source même.

Mais il est une autre règle qui le recommande encore mieux. Son livre est tout imprégné de cette antique vigueur de l'Evangile, qui confond à la fois l'envie des judaïsants, l'austérité affectée des Pharisiens, l'autorité des Prêtres, la puissance des Lois et des Rois, les prestiges des Mages, la science des Phi-

1. • Hujus uiri (Polycarpi) de Christo deque Christi discipulis sermones Irenaeus puer auidissimis imbibit auribus. » Opus eruditissimum diui Irenaei^ luS». (Dédicace à TÉvêque de Trente.)

220 LES ORIGINES DE L\ THKOLOGIE MODEHÎfE.

losophes, et — sculomfint enfin — la rcvullf- «les II(''rétique.s '. Cet esprit évang«*lique, sur lequel ^>asnne revient avec une véritable aiîectation, fait tout le prix de ces œuvres vénérables, et doit servir au chrétien de mesure pour les apprécier. De plus, il nous montre comment combattre et vaincre les hérésies. Car, pour Erasme comme pour saint Augustin, le rôle providentiel de celles-ci est de ramener les chrétiens à la source première de l'indéfectible vérité, le trésor des Saintes Lettres^.

Avec la publication du Nouveau Testament, Erasme avait donné sa mesure théologique. Les commentaires dont il l'avait accompagné, les explications que nécessiteront les controverses dont cette œuvre sera l'origine, ne feront que mettre en lumière lidée essentielle de l'humaniste. Lui-même l'a souvent résumée d'un mot. Ce qu'il veut instaurer, c'est la Philosophla Christi. Cette sagesse chrétienne représente l'enseignement même du Sauveur, car elle puise directement, à la source même, sa parole et sa pensée. Elle ne s'inquiète guère, à proprement parler, des dogmes ou de leur interprétation. Les données populaires de l'Evangile lui suffiraient. On sent bien que le commentateur s'arrête pour ainsi dire contre

1. • Spirant enim illius scripta illum priscum euangelii uigorera... spirant pectus euangelicum et martyrii, ut ita loquar, candidatum. » Les lecteurs comprenaient à demi-noot quels étaient ces Judaïsants, ces Pharisiens, ces Prêires. Ils le savaient par lEloge de la Folie, les Adages et les Colloques.

2. « Dum liaereticorum argutationibus agilatur (Ecclesia), magis uli didicit armatura divinarum litterarum, et conllrmala est impugnata Veritas. » /rf., ibid. Frobenius et Eeatus Rhenanus. qui savaient à quoi s'en tenir sur les idées d'Erasme, ont réuni toutes ces préfaces dans le ni« volume de leur édition générale des œuvres de l'humaniste publiée en I5i0.

son gré aux discussions dogmatiques , qu'il essaie de les éviter. La pureté de la foi consiste pour lui non pas à développer le donné scripturaire dans toute sa portée logique et dans ses connexions de droit, mais à rendre cette donnée en une formule classique , exempte de termes techniques et de prétentions dialectiques. Et cela même est pour lui un idéal plutôt qu'une réalité. Quoi qu'il en ait, il est bien obligé de s'attarder aux questions théologiques, de donner son opinion sur le sens d'un mot gros de conséquences pour la foi. Alors tout son effort porte à restreindre le domaine de celle-ci, à écarter, grâce à la critique, l'extension infinie qu'ont prise, à travers les siècles, les vérités révélées. Pour lui, la théologie n'est plus la reine du savoir en ce sens qu'elle absorberait les données de toutes les autres sciences dans une explication suprême. Elle n'est plus pour lui la « science des sciences », à laquelle préparent et vers laquelle convergent toutes les autres études. Elle devient une discipline particulière, dont le champ se restreint à son objet propre, et dont la relation essentielle avec les autres branches du savoir est simplement une relation de dignité. Elle utilise les données des autres sciences sans leur imposer des lois et môme en acceptant intégralement leurs conditions. Telles étaient les conséquences renfermées implicitement dans le concept de la Philosophia Chrisil.

La méthode de travail d'Erasme allait plus loin encore. Elle détruisait de fond en comble l'organisation théologique, telle que le moyen âge l'avait conçue. Pour celui-ci les objets essentiels de la foi se reliaient en une suite et s'exprimaient naturellement en syllogismes. Une telle méthode était parfaite pour

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raeltrc en relief les idées. Mais elle laissait forcément dans l'ombre un autre élément non moins important de la religion : les personnes. Elle voyait dans l<;urs développements spéculatifs les individualités de 1 histoire cvangélique. Le commentaire philologique tel qu'Erasme Tcntendait rapportait au contraire toute pensée à son auteur et ramenait lattention de celle-ci à celui-là. Et par un effet naturel de cette tendance, l'humaniste faisait ressortir chez tous les personnages de l'histoire sacrée le côté humain, qui pouvait servir d'exemple aux fidèles. Le Christ lui-môme n'échappait pas à cette interprétation qui mettait l'accent sur son humanité. Déjà dans sa discussion avec Colet, Erasme avait choisi les formules qui rapprochaient de nous le Sauveur. La controverse avec Lefèvre était une preuve nouvelle de son souci de faire ressortir la communauté de nature entre le Christ et le chrétien qui permettait au premier d'être pour le second un modèle. Contre Eck, l'éditeur du Nouveau Testament soutiendra que des fautes de mémoire chez les apôtres ou les évangélistes sont parfaitement compatibles avec linerrance des Livres Saints. Il semble que ce soit là pour lui une condition d'efficacité de leur vertu, un moyen pour permettre aux hommes de s'approcher davantage, par les premiers disciples, du Christ, et par le Christ, de Dieu lui-même.

Cette voie nouvelle n'était pas moins étrangère à la mystique qu'à la scolastique médiévales. Elle ne favorisait guère le sentiment du néant de l'homme en face de Dieu, qui était le point de départ de toutes les a Imitations » du moyen âge. Ici la fraternité mystique du Sauveur avec Tâme fidèle se développait

dans le donné ecclésiastique, grâce aux sacrements et à l'institution hiérarchique. De plus les relations de maître à disciple, de fiancé à promise, d'époux à épouse, se résumaient dans une unité plus haute encore qui s'épanouissait dans la contemplation. La Philosophia Christi était loin de ces hautes spéculations. Elle présentait bien la piété comme fin de toute pensée. Mais cette piété se résumait pour Erasme à peu près dans un seul mot : la charité. Et celle-ci n'avait guère pour lui que son sens social. C'était la règle suprême des relations entre chrétiens. De vie intérieure il n'était presque pas question. L'idéal du fidèle était de « passer en faisant le bien ». De tous côtés donc l'érasmianisme décelait une dissolution de la pensée chrétienne au moyen âge. Il était incontestablement la démolition du passé.

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