d., 1. 1, ciiap
LES DIRECTIONS TRADITIONNELLES. Si
parle, qui passe, mais conçu, pour qu'il demeure, revêtu de chair et non pas d'air. Qu'il soit pour moi, non seulement perceptible à mes oreilles, mais encore visible à mes yeux, palpable à mes mains, supportable à mes épaules. Qu'il soit pour moi non seulement le Verbe écrit et silencieux, mais incarné et vivant, c'est-à-dire non seulement tracé en figures inertes sur des parchemins morts, mais vivement imprimé en mes entrailles devenues chastes sous sa forme humaine. Et cela, non point par les traits d'un calame sans vie, mais par l'opération du Saint-Esprit. Qu'il se produise en moi de façon telle qu'avant moi il ne s'est jamais produit, telle qu'après moi il ne se produira jamais.
(' Or, jadis, Dieu a parlé par les Prophètes en sortes diverses et multiples, aux uns, dans l'oreille, aux autres, par la bouche. A d'autres même, rapportet-on, le Verbe de Dieu fut déposé dans les bras. Pour moi, je prie qu'il vienne dans mon sein, selon votre Parole. Je ne veux pas qu'il me soit prêché en pompeux discours, ou montré en figures, ou dépeint en rêves imaginaires ; mais qu'il me soit inspiré en silence, personnellement incarné, déposé corporellement en mes entrailles. Ce Verbe qui, en lui-même, ne pourrait être soumis au devenir, qu'il daigne s'y soumettre pour moi, selon votre Parole. Qu'il s'y soumette d'une façon générale pour l'univers entier, mais pour moi d'une façon toute spéciale, selon votre Parole ^ » L'opposition des deux Verbes ressortait
1. Voici le texte, d'ailleurs intraduisible : « Fiat mihi de verbo secundum verbum luum. Verbum quod erat in principio apud Deum fiât caro de carne mea secundum verbum tuum. Fiat, obsecro, mihi verbum non prolatum quod Iranseat, sed couceptum ut maneat, carne videlicet indutum, non aère. Fiat mihi non tantum audibile auribus,
ici avec un remarquable relief. D'un côté, le Verbe écrit et muet, les figures inertes, silencieuses, les parchemins morts, les traits d'un calame sans vie; de l'autre, le Verbe incarné, vivant, personnel, qui naît et grandit dans l'àme du fidèle pour réaliser l'union mystique par laquelle Dieu et l'homme peuvent se confondre en un même Esprit et se pénétrer aussi intimement que le feu et le fer en fusion.
Mais saint Bernard garde encore les justes limites. Cette dépréciation de la Parole divine au profit du Verbe divin restait chez lui toute spéculative, et, si l'on peut dire, tout oratoire. La mystique postérieure devait aller plus loin. Elle se laissa môme entraîner à mettre au-dessus de l'Écriture un mode de connaissance qui rendait pratiquement inutile la lettre des Saints Livres. Chez Tauler, chez Suso, surtout chez leur maître, Eckart, malgré la vénération formelle dont la Bible est entourée, il ne s'agit nullement de mettre en valeur, soit pour l'action , soit pour la pensée, les données de la Parole divine. Ce qu'il faut avant tout avoir en vue, c'est la « genèse » in-
sed et visibile oculis, palpabile manibus, gestabile humeris. Nec flai mihi verbum scriptum et mutum, sed incarnatum et vivum : Hoc est, non mutis figuris, mortuis in pellibus exaratum, sed in forma humana rneis castis visceribus vivaciter impressum : et hoc non mortui calarai depictione, sed sancti Spiritus operatione. Eo videlicet modo fiât mihi quo nemini ante me factum est, nemini post me facieodum. Porro multifariam multisque modis olim Deus locutus est Patribus in prophetis; et aliis quidem in aure, aliis in ore, aliis etiam in manu factum esse vérbum Domini memoratur. Mihi autem orout in utero, fiât juxta verbum tuum. Nolo autem ut fiai mihi aut declamatorie praedicalum aut figuraliter signiûcatum, aut imaginatorie somnialum ; sed silenter inspiratum, personaliter incarnatum, corporaliter invisceratum. Verbum igitur quod in senecpoterat fierinecindigebat, dignetnr in me, dignetur et mihi fierisecundum Verbum tuum. Fiat quidem gcneraliter omni mundo, sed specialiter fiât mihi secundum Verbum tuum. » S. Bernardi Opéra, M., P. L., 183, c. 86 sq. En un autre endroit, saint Bernard appelle le Christ « Verbum abbreviatum ».
time du Verbe dans nos âmes. « Le Père engendre son Fils dans l'entendement éternel, dit Eckart, et aussi le Père engendre son Fils dans l'âme comme en sa propre nature ^ . »
Pour arriver à un tel résultat, les Écritures ne sont pas absolument nécessaires. Elles n'ont plus qu'une valeur indicative, grande sans doute et très appréciable, mais cependant toute relative. La Bible compte au rang des livres qui distribuent aux esprits la vraie sagesse, mais elle n'y tient pas une place spéciale. « J'ai beaucoup lu dans les livres, dit encore maître Eckart, dans les écrivains profanes et les Prophètes, dans l'Ancien et le Nouveau Testament, et j'ai cherché sérieusement et avec tout le soin possible quelle était la vertu la meilleure et la plus haute, par laquelle l'homme peut s'unir le plus étroitement à Dieu. Et plus j'étudie toute Écriture, aussi loin que ma raison peut pénétrer et connaître, je ne trouve d'autre moyen que le complet abandon de toute créature ^. »
Or, il y a une forme intellectuelle du « complet abandon de toute créature », c'est la contemplation. En ses différentes étapes, à ses divers degrés elle donne de Dieu et de ses mystères une connaissance de plus en plus parfaite, d'autant plus parfaite qu'elle est plus immédiate. Ici, plus de moyens empruntés au monde extérieur, plus de ces voiles qui dérobent la réalité suprême aux regards de Fâme extasiée. Plus
1. « Der valter gebirt seynen sun in der ewigen verstentnusz uncl also gebirt der valter seinen sun in der sele, als in seiner natur. » Ch. ScHMiTT, Meister Eckart, dans Th. Studien u. Kritiken, 1839, p. 727.
2. Cité par Preger, Geschichte der deutschen Mystik, I, p. 433 ssq. Denille (Àrchiv fuer Literalur und Kirchengeschichte der Miltelalt., II, p. 526) compte parmi les éléments essentiels de toute mystique les spéculations sur le verbum divinum.
r,i LKS ORIGFNKS OE LA TIIÏ^IOLOOIE MODKRNE.
rien de commun avec le pénible et discursif décliifTrement des mystères divins qu'impose à l'esprit et au cœur des hommes l'interposition entre eux et Dieu du Livre sacré. La contemplation est la science audessus de toute science, car elle so meut dans un domaine tout surnaturel, où viennent s'atténuer puis mourir les défaillances et les infirmités de l'humaine intcllig-ence.
La contemplation est une science sanis mode
Qui reste toujours au-dessus de la raison.
Elle ne peut descendre en la raison
Et la raison ne peut s'élever au-dessus d'elle.
L'absence de mode illuminé est un beau miroir,
Où reluit l'éternelle splendeur de Dieu.
L'absence de mode est sans manière
Et toutes les œuvres de ki raison y défaillent.
L'absence de mode n'est pas Dieu,
Mais elle est la lumière qui le fait voir.
Ceux qui circulent dans l'absence de mode,
En la lumière divine,
Voient en eux une étendue.
L'absence de mode est au-dessus de la raison,
Mais non sans raison.
Elle voit toute chose sans étonnement,
L'étonnement est au-dessus d'elle.
La vie contemplative est sans étonnement ;
L'absence de mode voit, mais elle ne sait quoi,
C'est au-dessus de tout, et ce n'est ni ceci ni cela K
Cette « absence de mode » célébrée parRuysbrœck, ^ comporte évidemment la disparition, dans la pensée, 1| des formules scripturaires, où la connaissance de Dieu se présente en des « modes » parfaitement définis et
i. RuYSBROECK, Dttt boBC VŒU dcn twaelf beghinen, ch. vin, éd. de la Maetschappy der Vlaemsche Bibliophilen, traduction de M. Maeter