‹ Les origines de la théologie moderneChapitre 6 sur 23 · LI.NCK · texte numérisé non relu

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limitatifs des puissances intellectuelles. Celles-ci ne peuvent, en effet, goûter par elles-mêmes « le mystérieux prodige caché dans l'Écriture, dans les Sacrements et dans le Sacerdoce ^ » .

Tel est le point jusqu'où la mystique avait poussé les conséquences de son principe. Il faut ajouter qu'ici encore ces conséquences restaient dans le domaine de la spéculation. Les nombreuses intelligences qui, au xv'' siècle, allèrent puiser aux sources de la mystique ^, surent trouver des accommodements pratiques qui maintenaient aux Livres Saints. une dignité relative. Pour elles, la Bible restait un répertoire de récits et de propos édifiants, comme elle était un répertoire d'arguments pour les Docteurs scolastiques. Mais, par un juste retour, elle profitait de ces lumières nouvelles et s'éclairait de tous les feux de l'intuition contemplative. Ainsi s'établissait un cycle de connaissances dont les différents ordres, de plus en plus élevés, semblaient s'informer les uns les autres, l'inférieur fournissant la matière du supérieur. Comme l'a écrit l'historien de Denys le Chartreux, la science sacrée, « pour être complète, devait embrasser l'étude de l'Écriture, de la théologie et de la mystique : la Bible, les Sentences, l'Aréopagite. Dans l'Écriture, on étudiait le fondement et les sources de la théologie ; dans la théologie, le fondement et les sources delà mystique; dans la mystique, l'âme, assouplie et façonnée par cette longue préparation, re-

i. Ul'ïsrroeck, L'ornement des noces spirituelles, cli. XLvir, traduction de M. Maeteulinck.

i2. Pour Ruysbroeck en particulier, voyez W. Moll, Kerkgeschiedenis van Nederland voor de Hervorming, Arnhem, 1864-1869, P. H, 2, p. 240 ssq. Je note seulement les noms de Tauler et de Denys de Ryckel parmi ses lecteurs et admirateurs avérés.

cevait rilluminalion dernière. Et comme tout se tient dans cette organisation, à ces clartés nouvelles, Écriture et théologie gagnaient en évidence, en précision et en profondeur^ ». Il n'en est pas moins vrai que l'Écriture occupait le rang le plus bas dans cette hiérarchie des sciences sacrées. Dune façon encore inconsciente et timide, s'exprimait, sous une nouvelle forme, la vieille opposition de la lettre et de l'esprit. Ici, cette opposition s'épanouissait en un système complet qui ne cherchait même pas à voiler la réelle dépréciation de l'Écriture au profit de l'intuition spirituelle et de l'extase.

Heureusement, parmi les mystiques eux-mêmes, il s'en trouvait que toute cette métaphysique de la connaissance superessentielle de Dieu ne satisfaisait point, et qui préféraient, aux images fulgurantes et aux subtilités quintessenciées des maîtres d'origine germanique, un développement plus normal des fonctions intellectuelles. Gerson, d'Ailli, Nicolas de Clamenges, représentent une tout autre direction du mysticisme, qui s'accommode mieux des faits existants et ne prétend pas diminuer la valeur des autres sources autorisées de la science de Dieu. L'illustre chancelier de l'Université de Paris s'attacha, plus que tout autre, à faire prévaloir cette doctrine plus modérée et plus sage. Il combattit ouvertement les opinions de Ruysbrœck et montra le danger de ces images et

1. D. A. MouGEL, Denys le Chartreux, 1402-1471, p. 35. Montreuil-sur- Mer, 1890.

de ces subtilités '. Il avait, en effet, trouvé un moyen plus acceptable et plus juste de faire droit à l'expérience intime de Dieu et de ses mystères. Chez lui, la tradition de « l'Imitation » revit et les préoccupations morales prennent le pas sur les spéculations qui retracent la genèse intime du Verbe et ses effets intérieurs. Il peut ainsi relier, sans péril ni exagération, les données scripturaires aux intuitions que lui fournit la contemplation. Dans son système — car les idées sont, chez lui, fortement systématisées — la cognitio Dei expeiimenialis laisse intactes, grâce à d'adroites combinaisons, l'autorité de la Bible et celle de l'Église. Son éducation scolastique n'avait pas été vaine.

Tout d'abord, l'Écriture est la règle de foi. Étant infaillible, parce qu'elle est révélée de Dieu, elle est ainsi suffisante à fonder le dogme et aussi bien la discipline de l'Église. Contre elle, aucune raison humaine, aucune coutume, aucune institution, quelle qu'elle soit, ne peut prévaloir. Elle forme un tout doctrinal dont les diverses parties s'éclairent mutuellement, se confirment les unes les autres, se répètent au besoin en des termes nouveaux, appropriés aux différentes époques et aux circonstances diverses de la vie de l'Église ^. Et Gerson emploie ici une compa-

1. Epistola J. Gersonii ad fratrem Bartholomaeum cartusiensem, super librum J. Riiysbroeck de Ornatu spiritualium nuptiarum. 0pp., éd. Elues Dlpin, I, GO ssq.

'1. « Scriplura sacra est fidei régula, contra quam bene intellectam non est admittenda auctoritas : ratio hominis cujuscumque, nec aliquaconsuetudo, nec constitutio, nec observalio valet, si contra sacram scripluram militare convincatur. » Contra haeresim de communione sub utraque specie {0pp., 1, 457). Voyez, sur ce point, J. H. Schwab, Johannes Gerson, p. 314 ssq. Wïirzburg, 1858; Kropatschek, op. cit., p. 388 ssq. et aussi l'ancienne thèse de Ch. Jourdain, Docïr m a Johannis Gersonii de Theologia mystica, p. 30. Paris, 1838.

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raison qui donne un tour ires net a sa ]»ensée. La I^il)le est pour lui comme unr- plirase conjplexo, renlermaiit plusieurs propositions reliées entre elles de façon à s'expliquer les unes les autres. Ainsi comj)rise, elle fournit la source uni({ue et sufTisanle « usque in linem sacculi » du gouvernement spirituel du corps de l'Eglise et de ses membres. 11 éUiit dillicile, comme on le voit, d'affirmer de façon plus nette et plus absolue le principe de la « Sola Scriptura ».

Mais un mot suffit à Gerson pour établir le vrai caractère de cette autorité. Une telle valeur n'appartient qu'à l'Ecriture bien comprise, « bene intcllecta ». Or, pour bien comprendre l'Ecriture, il ne faut pas seulement employer toutes les ressources des sciences profanes : grammaire, rhétorique, dialectique. Il ne suffit même pas de rester fidèle aux explications des Pères qui ont été aidés dans leur travail d'exposition par des inspirations divines. Il est nécessaire surtout que Texégète possède les qualités morales requises, sans lesquelles une véritable intelligence de lEcriture est impossible. Et ces qualités ne se laissent point seulement énumérer de l'extérieur et acquérir par lexercice, comme il se fait pour les capacités naturelles. Elles sont un don gratuit, une grâce spéciale, sans laquelle on tombe infailliblement dans l'erreur, quand même on prétendrait, comme le font certains hérétiques, pénétrer, mieux qu'on ne lavait fait auparavant, dans le sens de quelques passages de la Bible. L'humilité, la prière, les pratiques mêmes de l'ascétisme deviennent donc une propédeutique qui s'ajoute sans s'y opposer à tous les autres éléments d'intelligibilité des Écritures. Même lorsque cette grâce intérieure produit son maximum d'effet, lorsqu'elle crée dans

rame cette assimilation à la vie divine, dont la fleur est la contemplation, elle ne s'applique point à des objets étrangers à ceux que nous offre l'Ecriture. Les expériences mystiques, telles que les entend Gerson, sont de même ordre, objectivement parlant, que les données discursives fournies par la Bible. La différence essentielle qui les sépare consiste en ce que les unes ont pour siège les facultés affectives, les autres, rintelligence. Mais elles visent au même but et l'atteignent sans qu'il y ait entre elles autre chose qu'une distinction formelle.

Telles sont les formules essentielles de cette mystique adoucie, qu'on retrouve plus mélangée et moins systématisée chez Pierre d'Ailli et chez Nicolas de Clamenges. Elles sont, chez ces derniers, influencées davantage par le nominalisme et les thèses d'Ockam, auxquelles, du reste, elles se laissent joindre assez aisément. Aussi, en considérant par ce côté la théologie, dont les principes sont les vérités de l'Écriture, d'Ailli peut-il écrire que, sous ce rapport, elle n'est pas une science proprement dite^ Des éléments extrascientifiques viennent, en effet, jouer un rôle dans cette connaissance d'une nature spéciale et lui donner son caractère particulier. A cette conclusion aboutis-

i. « Principia Uieologiae sic sumptae sunt sacri canones, i. e., divinaé Scripturae veritates non secundum se formaliter in sacra scriplura contentaé, sed ex contentis in ipsa de necessitate sequentes et non aliae... Inde tlieologiaper discursum theologicum naturaliteracquisifa non est scientia proprie dicta, sed est in anime fidelis quaedam cognitio adtiaesiva... Non est adhaesio cum formidine, sed est quaedam fides firma sive credulilas cum certitudine... In eodem subjecto et respectu ejusdemobjecti non est naturaliter compossibilis scientiae vel opinioni, scilicetactus actui, vel habitus habitui. » Qiiaestiones in Sentenlias, I, q. i, a. 1. Voyez P. TscHACKEriT, Peler von Ailli, p. 349 ssq. Gotha, 1877, et surtout L. Salembier, Petrus de Alliaco, p. 195 ssq., 204 ssq. Insulis, MDCCCLXXXVI.

sait lo mysticisme teinté de nominalismc de l'école française au xv" siècle.

Dans son enseignement sur Tautorité et la valeur de la Bible, la tradition chrétienne présentait donc, à la veille de la réforme, ces trois grandes lignes de sommet : ecclésiastique, scolastique et mystique. Sur leurs versants s'étaient répandus 1rs flots abondants des théories particulières. Mais précisément, leur distinction avait imposé aux esprits un véritable équilibre doctrinal. L'expérience avait été faite que suivre Tune à l'exclusion des autres, c'était risquer quelque chose de la pureté ou de l'intégrité de la foi. L'autocratisme doctrinal était au bout de la théorie ecclésiastique, lorsqu'on la poussait à ses dernières et illégitimes conséquences. Laissée à elle-même, la scolastique confluait dans le rationalisme théologique, et, pour le réel, dans les tentatives qui prétendaient établir au sein de l'Église une féodalité intellectuelle. Bâle et Constance avaient sanctionné, par leur impuissance même, l'échec de ces tentatives. Elles n'en avaient pas moins un retentissement prolongé sur l'enseignement et sur la vie même des fidèles. De la mystique immodérément cultivée à l'individualisme religieux et à Tanarchie des doctrines, il n'y avait qu'un pas trop facile à franchir.

Or, le danger des exagérations, dans l'un ou l'autre sens, avait été conjuré justement par l'existence et la justification traditionnelles de ces trois conceptions qui, par des chemins divers, aboutissaient à la Bible. En effet, celle-ci n'était point une autorité que l'on pouvait opposer à celle de l'Eglise. Ce qui ne l'empêchait nullement, dans son interprétation légitime, de conserver une valeur doctrinale absolue. Et cette

valeur n'excluait naturellement pas les virtualités de grâce et d'édification, telles qu'elles se révélaient dans la méditation personnelle des Saintes Lettres. Sur ces thèmes généraux et essentiels s'était édifiée l'inlinie variété des constructions personnelles. Par- Ibis, ils avaient été formulés en opposition l'un de l'autre, suivant les préférences de quelques esprits dont la profondeur nuisait peut-être à la largeur. Mais ils ne s'étaient jamais choqués en contradictions llagrantes ni en dissonances avérées. Plus souvent, ils avaient coexisté en la même intelligence sans se gêner ni s'exclure. Un saint Bonaventure, un saint Thomas, même un Gerson, n'avaient perçu aucune impossibilité à concilier ces tendances que renfermait la doctrine traditionnelle sur le caractère et l'autorité de l'Ecriture en matière de foi.

11 fallait, pour faire croire à cette impossibilité, pour créer de toutes pièces ces contradictions, une dissolution complète des thèses traditionnelles. Du reste au début du xvi^ siècle, elles étaient loin de vivre dans leur intégralité. Elles se présentaient aux esprits, soit fragmentées, soit liées à d'autres éléments dogmatiques en certains écrits des Pères qui exercèrent alors une incomparable influence. La dissolution fut l'œuvre d'Érasme et de ses disciples. Les théologiens de Wittenberg restent les auteurs malheureux d'un essai de reconstruction, dans lequel ils prirent plaisir à rétrécir les assises patristiques de la doctrine traditionnelle.

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