Cf. Principes, L. I,S. 7, Scholie Final
Newlon aime à s’entourer dans les Principes pour éviter le reproche d'hypothèse arbitraire. Au fond son idée est visiblement que le milieu où se transportent les planètes doit différer extrêmement des milieux matériels. La résistance et l’inertie ‘doivent y être réduites à des proportions si petites qu'il est légitime de le considérer comme un milieu nouveau, un milieu incorporel. C’est seulement pour éviter les querelles de mots, dont il venait de faire la fâcheuse expérience, que Newton exprime, sous forme hypothétique, la possibilité de la matérialité des rayons. En réalité c'est bien une théorie nouvelle, une théorie de l’Ether, qui ressort implicitement du théorème des Principes.
Cette théorie va rencontrer dans la physique newtonienne un terrain particulièrement favorable, et pour une raison qui peut sembler d’abord assez paradoxale : à cause de l'esprit positif dont cette physique est inspirée. Les prédécesseurs immédiats de Newton n'avaient pas la puissance d'intuition qui permet au savant de se passer d'images matérielles. Même des hommes comme Bacon ou Descartes n’ont pas su constituer la physique sans l’encombrer de représentations auxiliaires, empruntées à l’expérience sensible, et destinées à soulager l'effort de l’entendement. Newton au contraire, par l'emploi positif des mathématiques, est parvenu à ériger une physique où l'interprétation des faits joue un rôle accessoire et où la signification importante est dévolue à la forme mathématique des phénomènes. C'est ainsi que lorsqu'un fait naturel suit une loi d'amortissement de forme pendulaire, peu nous importe de savoir si réellement il faut en chercher l'explication dans les oscillations de pendules élémentaires. La formule abstraite suffit, et au-delà il n’y a qu'hypothèse. Lorsque l'étude d’un phénomène simple, la propagation du son ou de la lumière par exemple, avait été entreprise par Descartes ou Bacon, c'est par des analogies matérielles que ces savants cherchaient à se représenter les faits. En optique eten acoustique, quelque chose paraït se propager. Il faut que ce quelque chose soit matériel, il faut que ce soient des corpuscules solides. Newton témoigne plus de réserve. Lorsque nous avons constaté qu'un son ou qu'un rayon se propage, nous ne devons pas nous soucier tout d'abord de rechercher ce qui se propage. C’est là une question
accessoire impliquant hypothèse. Nous devons étudier Les Lois suivant lesquelles la propagation se fait, parce que ces lois sont indépendantes du substrat hypothétique qu'on donne au mouvement.
Il devient possible alors de tenter, comme le fait Newton, l’étude de la propagation en général, que cette propagation soit celle de la matière, de la force, du mouvement, De là l’idée très abstraite, et tout à fait originale chez Newton, que la force, le mouvement, la perturbation quelle qu'elle soit, peuvent se communiquer par le milieu ambiant aussi bien que les molécules matérielles. Quelque chose circule dans le milieu que nous observons, et il suffit que ce quelque chose puisse se désigner soit par un nombre soit par un vecteur pour que nous soyons en droit de l’étudier d'une manière positive‘. Voilà pourquoi on rencontre souvent chez Newton une idée qui eût semblé absurde aux cartésiens comme aux atomistes, l’idée d'une force qui se propage indépendamment de toute masse matérielle. Les perturbations électriques et magnétiques, les forces de gravitation, etc. sont des exemples de propagation réelle et pourtant incorporelle, Tout porte à croire que la propagation de la lumière rentre dans un cas de ce genre. C’est une question que rien ne permet actuellement de résoudre, de savoir « si la lumière est une projection de corpuscules exigus ou si elle n’est qu’un mouvement abstrait, une certaine force qui se propage ». Tout ce que nous savons, c'est qu'elle se meut en ligne droite, et ceci demeure vrai dans toutes les hypothèses?. Il devient donc assez indifférent de rechercher si ce sont des vibrations matérielles ou des vibrations non matérielles qui servent de véhicule au rayon lumineux. Le feu est-il « un corps incandescent au point d'émettre une copieuse lumière ? »°. La lumière ne s’effectue-t-elle au contraire que « par l'intermédiaire de mouvements vibrants » ? Répondons qu'il y a vibration et
1. Ceci est à rapprocher de ce que fera Maxwell lorsqu'il introduira en Electrostatique la considération des « courants de déplacement » qui résultent dela déformation de l’éther.
2. Cf. Lect. Opt., L. LU, P. IE, Prop. VII. « Radii luminis, sive sint illi exigua projecta corpuscula, sive motus solummodo, vel vis aliqua propagata, moventur in lineis rectis. »