Ibid., VIT
que cette connaissance suffit au physicien. On voitque Newton arrive, de par sa méthode, à se libérer de toute comparaison moléculaire, et à laisser ainsi la place ouverte à des comparaisons nouvelles empruntées aux théories de l'éther. Mais on peut prévoir que, de par cette méthode même, les théories de l’éther ne se subsütueront pas chez lui purement et simplement aux théories moléculaires. Sa théorie sera mixte, parce qu'elle prétend demeurer positive.
Après avoir éuuméré les raisons générales qui laissent prévoir l'orientation graduelle de l'optique vers les théories de l'éther, il convient de rechercher les motifs historiques qui expliquent d’une manière plus particulière cette évolution. Nous aurons ensuite à nous demander à quel titre Newton peut être appelé un « partisan de l’éther » et si sa conception garde quelque valeur dans la physique moderne.
Une remarque qui s'impose tout d'abord est que la théorie de Newton se trouvait dans une situation fausse du fait de la confusion, généralement commise de son temps, entre l'optique géométrique et l'optique physique. L'optique géométrique, plus communément désignée par Descartes et ses. disciples sous les noms de Dioptrique et de Catoptrique, est celle qui est fondée toute entière sur la notion de rayon lumineux. Elle comprend la théorie de la réflexion et de la réfraction avec les conséquences géométriques qui en découlent en ce qui concerne la construction des verres, des miroirs et des systèmes grossissants. Dans l'optique géométrique, il est possible de se passer de toute hypothèse. Le fait de la propagation rectiligne est le seul dont on fasse usage, et il n’y est besoin d'aucune représentalion supplémentaire touchant le mécanisme intime de cette propagation ou les causes perturbatrices qui le modifient à la surface de séparation de deux milieux.
Au contraire l’optüique physique touche de plus près à la constitution de la lumière. Ce que nous entendons aujourd’hui sous ce nom, c'est la théorie de la polarisation, des interférences, de la double réfraction, de la polarisation rotatoire. Toutes ces théories impliquent une part d’hypothèse en ce sens qu'elles partent d'une représentation concrète des vibrations elles-mêmes et de la symétrie que les vibrations peuvent présenter par rapport au rayon.
Il est extrêmement remarquable que, même âvant Newton, on ait connu des phénomènes comme la diffraction qui relèvent manilestement de l’optique physique, et qu’on les ait étudiés pourtant à la façon de l'optique géométrique. La double réfracüon elle-même, qui fut découverte du vivant de Newton, et qui est aujourd'hui à la base de l’optique physique, a longtemps été envisagée d'une manière purement géométrique, et sans qu’on cherchât à la rattacher à la constitution du rayon lumineux. Au contraire, s'il est un phénomène voisin de ceux de l'optique géométrique, un phénomène qui a longtemps passé pour une simple aberration de la réfraction, c’est celui de la dispersion des couleurs par le prisme. Les lois de Descartes, la propagalon rectiligne,le caractère géométrique proprement dit continuent à y être vérifiés. On peut dire que des phénomènes de l'optique physique, c’est celui qui semble renseigner le moins sur la nature des ébranlements de l’éther. C’est pourtant de ce phénomène que Newton va partir pour s'élever à la conception de léther. Cene sont pas les franges de diffraction, soigneusement éludiées par Aooke, qui vont conduire Newton àmodifier la théorie de l'émission. C’est la production des couleurs du prisme qui demeure pour lui le problème essentiel, et c’est parce que cette production est en rapport avec la distribution intime de la matière, qu'il va être obligé d'admettre un milieu vibrant en résonance avec cette matière.
Le désaccordentre Hooke et Newton n'avait pas été supprimé par les nombreuses publications de ce dernier. Pourtant il est certain que Æooke avait fait des concessions à l’explication newtonienne. Il avait fini par considérer comme exactes les expériences de Newton, et acceptait en gros l'affirmation de ce dernier, savoir qu’il y a corrélation invariable entre telle couleur déterminée et tel degré de réfrangibilité. Surtout Hooke avait renoncé à sa prétention primitive d'expliquer toutes les couleurs, y compris le blanc, par le mélange de deux couleurs seulement. Il acceptait maintenant qu'il y eût plus de deux cou-, leurs distinctes, et allait même jusqu'à en reconnaitre une infinité. Mais alors Hooke devait renoncer à l’image qui lui avait servi dans sa Micrographie, image d'après laquelle tout rayon lumineux possède deux côtés et deux seulement. Il fallait maintenant ou bien attribuer au rayon une infinité de «côtés »
distincts, ou envisager dans l’état du rayon autre chose que l'aspect extérieur, étudier le mode même dont les vibrations s'effectuent.
C’est à ce dernier parti que se range Hooke!. Dans son rapport sur la diffraction, qu'il présenta à la Société royale de Londres le 41 mars 1675?, Hooke explique pour la première fois l'idée nouvelle qu'il se fait des couleurs. Les couleurs dépendent de l'amplitude et de la vitesse des ondulations de l’éther, et comme celte vitesse et cette amplitude peuvent varier à l'infini, on conçoit qu'il existe une infinité de couleurs élémentaires. La lumière prend son origine, tout comme le son, dans un certain tremblement du milieu. Nous savons que les différences de périodes créent les différences de hauteur du son, et que l'harmonie se compose de sons ayant des intervalles simples. Le même phénomène se passe en optique. Les couleurs se distinguent par leur période, et ce que nous nommons une couleur agréable, c'est un accord harmonique de vibrations convenablement mélangées. Les sons se ressemblent tous, si on les considère objectivement, et ils ne prennent leur valeur individuelle que pour l'oreille qui les perçoit. Il en est de même des couleurs. Prises en elles-mêmes, elles sont des vibrations qui se ressemblent toutes, au degré près. Mais notre œil est différemment affecté par des ordres de fréquence différents. Le rouge, le jaune, le bleu, sont les apparences optiques que prennent pour nous les ondulations de différentes vitesses. Dans une communicalion du mois de mai 16825, Hooke revient sur celte théorie des couleurs, qui semble être demeurée définitivement la sienne.
C'est sur la demande d'Oldenburg et à l’occasion de la polémique avec Linus que Newton, vers la fin de l’année 1675, adressa à la Société Royale de Londres un important mémoire qui devait rouvrir le débat entre Newton et Hooke, bien qu'en réalité ce mémoire marque un rapprochement manifeste entre l'optique de Newton et celle de Hooke. Nous voulons parler de l’'opuscule qui porte pour titre : Théorie de la lumière et des
1. V. Hooke, Posthumous Works, Londres 11705, p. 74-149. 2. Cf. Birch, History of the Royal Society, Nol.IIL, p. 194. 3. Posthumous Works, p. 129.