Délibération du 26 sept. 1720. T. I, p
vancore, pour y acheter des toiles; il devait aussi, suivant les instructions de la Compagnie, demander au Samorin la permission de créer une autre loge sur ses terres, de préférence à Panana ' ; on eut enfin lidée de s'établir à Ghitaye, où les Hollandais avaient une loj^e.
Ainsi, toutes proportions gardées, l'ambition du Conseil ne le cédait en rien à celle de la Compagnie. C'est sous ces auspices que s'inaugurait la nouvelle politique coloniale de la France en Extrême-Orient. Si ce programme se fût réalisé, nous aurions eu dans l'Inde, dès 1721, cinq comptoirs entre le cap Comorin et la rivière de Mahé ; mais la première partie devait seule aboutir au résultat désiré. Faute de moyens d'action, on ajourna dès 1721 le projet relatif à Colèche - ; pour ne pas créer de conflits avec les Hollandais, on renonça à s'établir à Chitaye, où ces derniers venaient de reprendre pied en 1 71 7 ; enfin le Samorin, tout en voulant bien accorder à la Compagnie qu'elle ne paierait que la moitié des droits sur les poivres qu'elle tirerait de Calicut, refusa de nous concéder une seconde loge et le Conseil se hâta d'en informer la Compagnie par lettre en date du 15 février 1721. Le Samorin pensait sans doute, qu'avec tant d'établi'ssements européens en son pays, il courait trop de risques de perdre un peu de son autorité.
Restait l'établissement de Mahé projeté depuis tant d'années. Le pays de Bargaret était alors gouverné par un jeune homme, nommé Addiody, neveu et successeur du Bayanor avec lequel nous avions engagé les pre-
1. Au sujet des intentions do la Compagnie à Calicut, voir pièces annexes n° l et 2.
2. Le projet fut repris en 1740 par le gouverneur Dumas el reçut alors un commencement d'exécution.
mières négociations. Il paraissait aussi bien disposé à notre égard que son prédécesseur. M. Mollandin alla le voir à Mahé au mois de mars 1721, accompagné de M. Morellet, commandant du Saint-Louis * et de ses deux employés, MM. Vlamin et Billard.
Les souverains de Bargaret étaient toujours tirés de la branche féminine de la famille, jamais de la masculine. Le souverain régnant en 1721 avait remplacé son oncle il y a quelques années, comme celui-ci avait remplacé le sien dans des temps plus anciens et la tradition se continuait ainsi en remontant dans le passé. Bayanor, dont le titre signifie « gouverneur des chemins )> dépendait jadis de Colastry ; mais le souvenir de cette dépendance se perdait aussi dans le passé, et Bayanor était en réalité un souverain autonome et maître en ses états. Suivant une tradition de la côte Malabar, il avait un successeur désigné avec lequel il partageait dans une certaine mesure l'autorité ; ce successeur était alors son propre frère. Bayanor avait sous ses ordres, dans les villes ou les ports, des gouverneurs appelés nambiars. 11 gouvernait, assisté d'un Conseil souverain composé du prince qui devait lui succéder et des premiers nambiars ; ce Conseil avait droit de vie et
i. Le S'aJn/-Louis, arrivé à Calicut en novembre 1720, en repartit à la fin de décembre avec une cargaison de poivre, cannelle sauvage et bois de teck d'une valeur de 44.000 roupies. Mais il ne put doubler le cap de Comorin, perdit là son mât de misaine, et vint se refaire à Anjingo, d'où il ne put sortir pendant quelques semaines, à cause des pirates angrias qui tenaient la mer avec deux navires armés de 30 et de 36 canons. Lorsque la mer fut libre, le Saint-Louiti retourna à Calicut où il compléta son chargement, qui fut alors composé de 384.906 1. de poivre, 6.580 1. de cannelle et 80 pièces de bois de différentes grandeurs. Le Saint-Louis fut de retour à Pondichéry le 7 mai 1721 .
de mort sur tous les sujets, il faisait empaler les coupables et distribuait les j^ràces. Les nambiars n'avaient eux-mêmes que peu de pouvoir dans les villes et ports qu'ils administraient. Bayanor avait épousé une sœur de Cheriquel et son frère une sœur de Coyonnaire, il ne sera pas inutile par la suite de se rappeler ces relations familiales.
M. Mollandin demanda à Bayanor et à son frère s'ils avaient toujours l'intention comme leur oncle de donner un terrain à la France pour y bâtir une loge. Ils répondirent qu'ils n'avaient pas changé d'avis et qu'on pouvait compter sur leur parole. M. Mollandin exposa alors qu'il désirait obtenir deux emplacements, l'un au bord de la rivière pour y faire des magasins et l'autre sur la petite montagne qui est à l'embouchure du fleuve pour y faire une loge fortifiée. Bayanor consentit sans peine à ce que M. Mollandin fit des magasins où il le jugerait convenable ; quant à la montagne, (jui était le cimetière des Maures, il lui était impossible de la concéder.
La convention entre Bayanor et M. Mollandin fut signée le 2 avril. En voici le texte :
i° Moy, Bayanor, prince de Barj,^aret, j'accorde à la royalle compagnie de France, de faire une loge à la rivière de Mahé de quelle grandeur on jugera à propos.
2° Je promets de ne point donner de poivre de mes terres à aucun Européen sous quelque prétexte que ce puisse être sans auparavant en fournir la Compagnie de ce qu'elle en aura besoin et le S"" Mollandin y mettra le prix suivant le cours de mon pays.
3" La Compagnie me paiera de droits 13 fanons de Calicut pour le candil de poivre et *2(3 fanons pour le cardamon, sur quoy je leur donneray vingt sous pour cent de bon. A l'égard des marchandises du dehors, elles me payeront suivant la
coutume du pays et jouiront du même privilège comme cydessus.
4° La Compag^nie me donnera des capitaines et des pilotes autant qu'il luy sera possible et passeports pour faire naviguer mes navires sous son pavillon.
5° On ne chagrinera point les brames ni les femmes et on ne tuera point de vaches sur mes terres, et je veux vivre de bonne union avec la Compagnie.
6° Si j'avais la guerre avec mes voisins, la Compagnie m'assistera des forces qu'elle pourra, comme de mon côté si on voulait faire quelque insulte aux employez de la Compagnie, je les assisteray de toutes mes forces.
Signé : Bayanor, prince de Bargaret.
Ont également signé : Mollandin, Morellet, Vlamin et Billard.
Fait à Bargaret, suivant le style du pays le 24 mars de l'année 896, de notre style le 2 avril 1721 '.
Il n'est pas besoin d'insister sur la valeur de cette convention. En promettant de ne vendre de poivre aux étrangers, c'est-à-dire aux Anglais, qu'après que nous aurions pris nous-mêmes les quantités que nous voudrions, Bayanor nous accordait un véritable monopole ; c'était à nous d'avoir les fonds nécessaires pour que les Anglais ne pussent jamais faire le moindre achat.
Bayanor bénéficierait de son côté de droits de sortie, qui allaient constituer le plus sur de ses revenus et nous insistons sur ce point. On peut se demander en effet pourquoi ces souverains indigènes, Bayanor aussi bien que Coyonnaire, que Colastry et que le Samorin luimême, accueillaient si volontiers les étrangers en leurs Etats et les invitaient même à s'y établir. C'est unique-