A. Col. Corr. génér. Ind., 2'' série, t
ment parce qu'il y avait là des marchandises dont ils ne tiraient aucun droit avec leurs sujets, tandis que l'exportation leur créait des ressources certaines, régulières et indépendantes de la bonne ou de la mauvaise volonté de leurs administrés. C'était une façon d'accroître leur puissance. Ils ne prévoyaient pas qu'en autorisant ainsi les étrangers k faire du commerce sur leurs terres et à y construire des loges et même des log-es fortifiées, ils préparaient ainsi leur sujrtion politique; mais k ce moment les Européens ne le prévoyaient pas eux-mêmes.
M. Mollandin, satisfait de ce résultat, laissa à Mahé un interprète et deux topas dans l'endroit qu'il choisit pour les magasins, au bord de la rivière et non loin de son embouchure, puis il revint k Calicut faire l'expédition du Saint-Louis pour Pondichéry.
La convention du 2 avril ayant obtenu l'approbation du Conseil supérieur, M. Mollandin retourna voir Bayanor au mois de juillet pour essayer d'obtenir de lui d'autres avantages et notamment un endroit pour construire une forteresse. Les pourparlers furent un peu plus laborieux qu'au mois de mars ; les Anglais savaient que Bayanor nous avait concédé certains avantages et, pour en paralyser les effets, M. Adam avait envoyé des présents k Bayanor, en le priant de ne point laisser les Français s'établir sur ses terres. Ce n'était pas, disait-il, une nation commerçante, c'était une nation de conquérants ; aussitôt qu'ils auraient pris pied dans le pays, ils ne tarderaient pas à l'jtsservir. Tous ces conseils étaient, bien entendu, des conseils d'amis.
Ils ne parurent pas faire la moindre impression sur l'esprit de Bayanor, qui reçut M. Mollandin avec cordialité. Il y eut seulement une gène lorsque M. Mol-
landin lui fît les présents dusage, corollaire indispensable de toute nég-ociation. M. Mollandin, qui n'avait pas reçu au mois de janvier les fonds qu'on lui avait promis, ne put o(Frir à Bayanor que cent piastres, une demi-pièce d'écarlate et un fusil. Bayanor déclara sans ambages que ce n'était pas assez ; M. Mollandin s'excusa comme il put et promit d'être plus généreux à bref délai. Bayanor parut satisfait de ces promesses et les négociations prirent un cours favorable. M. Mollandin obtint sans peine le terrain qu'il demandait pour y faire une loge et des magasins, où la Compagnie aurait le droit d'entretenir cinquante soldats ; il insista aussi pour la forteresse. Mais Bayanor ne voulut rien promettre, car, disait-il, « ses voisins en auraient de la jalousie et cela pourrait lui causer la guerre » ; il promit seulement de la laisser construire le jour où le commerce se serait développé, parce qu'alors u ses voisins ne seraient pas si jaloux ».
Revenant sur la question des poivres, Bayanor, estimant que son pays pouvait en produire annuellement de 5 à 6.000 candis, eût désiré que M. Mollandin s'engageât à en acheter tous les ans de 3.500 à 4.000 ; avec les droits de douane qu'il aurait touchés, il eût pu disposer ainsi d'un budget régulier pour ses dépenses. Mais, outre que la convention du 2 avril était muette sur ce point, M, Mollandin ne voulut point prendre cet engagement, craignant sans doute — comme il arriva en effet peu après, — de ne pas recevoir assez régulièrement et en assez grande quantité les fonds d'avances qui, dans l'Inde, étaient alors nécessaires pour toutes les opérations commerciales.
M, Mollandin informa le Conseil du résultat de ses
démarches par lettre du 8 août, en mémo temps qu'il lui demandait de l'arj^ent. Cet argent était indispensable tant pour l'achat des poivres que pour la construction des magasins. Ces magasins devaient loger les employés au nombre de quatre et un détachement composé d'un officier, oO hommes et un chirurgien avec 6 pièces de canon, de la poudre et des munitions. M. MoUandin sollicitait cet argent pour le mois de janvier au plus tard ; car à la côte Malabar, il n'était alors possible de faire du commerce que pendant nos mois d hiver : du mois de mai au mois d'octobre, la côte était tout à fait inhospitalière à cause de la mousson du Nord-Est et toute navigation était interrompue. Les derniers bateaux pour l'Europe devaient partir au mois d'avril, sous peine de ne pouvoir charger ou d'être drossés par la haute mer sur une côte rocheuse où il n'y a que des rades foraines. Encore aujourd'hui la navigation est presque impossible dans les mêmes mois de l'année.
Malheureusement, en 1721, les navires de France n'arrivèrent pas dans 1 Inde et le Conseil de Pondiehéry fut dans l'impossibilité de souscrire aux exigences de M. MoUandin, qui d'ailleurs n'était pas complètement fondé à les formuler.
Au début de l'année, des conseillers de Surate avaient
passé à Calicut pour inspecter les livres et 1 un deux,
M. de Grangemont, avait généreusement offert à M. Mol-
landin de lui laisser -jO.OOO piastres pour les besoins de
la loge : M. Alollandin les avait refusées. Lorsqu'il fut
bien certain ([u il ne pouvait plus arriver de France
aucun vaisseau et ([ue l'accord avec Bayanor fut connu
dans tous ses détails, le Conseil de Pondiehéry ne
manqua pas de faire ressortir à M, Mollandin les conséquences de son imprudence. « Pareille chose, lui dit-on, ne serait jamais arrivée à un autre qu'à vous. » C'était la première fois qu'on avait vu un chef de comptoir refuser de l'arg-ent : que pour réparer ses fautes, il montre maintenant qu'« il a du sang aux ongles ». Le Conseil lui prescrit de faire patienter Bargaret comme il pourra et de soutenir la situation actuelle pendant huit ou neuf mois, jusqu'à l'été de 1722, époque où les vaisseaux de France ont l'habitude d'arriver dans l'Inde '.
M. Mollandin maugréa, mais il dut se résigner. Avec les ressources dont il disposait et quelques fonds qu'on lui lit passer de Surate, il put faire commencer en novembre 1721 les installations de Mahé, auxquelles présida M. Vlamin. Mais alors de graves difficultés surgirent avec les Anglais.
M. Adam attachait une importance considérable à détenir le monopole des poivres sur cette partie de la côte ; il fallait à tout prix écarter les Français, La vue des travaux qui s'exécutaient à Mahé l'exaspérait ; mais comment les arrêter? Avant de recourir à la force, il essaya encore une fois de faire pression sur l'esprit de de Bavanor en lui offrant des présents considérables allant jusqu'à 100,000 fanons ; illui proposa même de payer tous les frais que, lui et nous, nous aurions pu
1 . Les vaisseaux de France quittaient généralement la métropole en novembre ou en décembre, pour arriver dans l'Inde du mois de juin au mois d'août. Les premiers voyages de retour se faisaient d'ordinaire en septembre et les derniers au mois de janvier. La vente des marchandises s'efTecluait peu de temps après leur arrivée, en septembre ou en octobre. Mais ces règles étaient souvent contrariées par le mauvais temps ou par des circonstances fortuites.
faire pour notre installation, en évaluant à un fanon chaque pierre de nos magasins; enfin il recourut aux menaces '. M. MoUandin riposta en représentant que la France était une puissante nation, qui saurait bien le défendre ; il lui manquait malheureusement l'argument suprême qui a toujours joué le plus grand rôle dans l'Inde de cette époque : l'argent et les cadeaux.
Il n'est pas humiliant pour l'Angleterre de proclamer que sur ce point elle nous fut toujours infiniment supérieure ; du jour où elle fut convaincue de la faiblesse politique en même temps que de la vénalité des princes indiens, elle s'occupa beaucoup moins de les vaincre que de les acheter. Ce système méthodiquement suivi pendant un siècle lui a valu l'Inde toute entière. Nous, Français, nous avons toujours entendu faire la politique coloniale avec le moindre effort financier, en nous en rapportant soit à la valeur de nos soldats, soit à l'habilité de nos administrateurs ; l'expérience a prouvé que c'étaient des procédés insuffisants. Ceinture dorée vaut souvent mieux quépce bien trempée. Nous n allions pas tarder à l'éprouver à notre tour, à la côte Malabar d'abord, puis dans l'Inde toute entière. Dans le conflit naissant entre M. Adam et M. Mollandin, il n'est cruère douteux que nous aurions évité 1 expédition militaire de 1725 et que nous aurions conquis un puissant empire à la côte Malabar, si la Compagnie en France n'avait réparti les ressources de nos comptoirs avec trop de parcimonie ; elle ne sut jamais faire à temps les sacrifices nécessaires.
La Sirène, arrivant de Surate, passa vers ce moment