‹ Les origines de Mahé de MalabarChapitre 13 sur 86 · Arcli. C. Çorr. génér. Ind., 2* st^rie, t · texte numérisé non relu

Arcli. C. Çorr. génér. Ind., 2* st^rie, t

Avant dexposêr les conséquences de ces suggestions, qui aboutirent à une guerre véritable d'abord entre les Anglais et Bayanor, puis entre Bayanor et la France, il n'est pas inutile de raconter un épisode de nos relations avec Bayanor, qui nous donna à la côte Coromandel l'occasion de nous livrer à une démonstration militaire, audacieuse pour ce temps et qu'il est juste de faire connaître, parce qu'elle fait le plus grand honneur à ceux qui l'ont conçue et exécutée.

Vers le mois de mars 1722, Bayanor, cédant, semblet-il, aux conseils de M. MoUandin, envoya à Saint- Thomé, près de Madras, un de ses bateaux nommé YHédrousse, pour y vendre des marchandises et y acheter douze éléphants. L'histoire ne dit pas ce qu'il voulait faire de cette cavalerie. Les éléphants furent achetés ; mais comment les expédier à la côte Malabar ? Un embarquement parut difficile et chanceux et la conduite des animaux par terre très onéreuse. Le Conseil de Pondichéry, mis au courant de la situation, pensa que le parti le plus sage était de reconnaître qu'on avait fait une faute, et qu'il valait mieux revendre les éléphants et tenir l'argent à la disposition de Bargaret. Il s'entendit à cet égard avec le prince qui fut du même avis, et il envoya un de ses commis, M. Lefaucheur, à Saint-Thomé pour se faire remettre par le Nacodar ou patron de ÏHcdrousse le vaisseau et les éléphants. Le nacodar refusa, prétendant qu'il n'était venu à la côte de Goromandel que pour emprunter 3000 pagodes à la Compagnie et que celle-ci n'avait rien à voir dans la question des éléphants. M. Lefaucheur, ne pouvant exercer une action efficace à Saint-Thomé, dépendance du Nabab d'Arcate, dressa procès-verbal de sa mission et revint à Pon-

dichéry (juillet). Quelques jours après, le nacodiir faisait vendre les éléphants.

Bayanor, mis au courant de cotte situation, commença à craindre pour la perte totale de ses effets et de son vaisseau et envoya à ses gens des ordres pressants pour se conformer aux indications que le Conseil pourrait leur donner. Le Conseil leur écrivit de son côté qu'ils pouvaient venir avec leur vaisseau à Pondichéry et qu'on leur donnerait tous les secours nécessaires.

Rassurés par ces déclarations, ils arrivèrent à Pondichéry le 23 septembre ; le même jour, il y entrait deux brahmes ou régidors envoyés par Bayanor pour prendre à l'égard de ses gens les mesures les plus extrêmes. Il y eut explication par devant le Conseil entre les brahmes et le nacodar ; celui-ci, invité à justifier de ses dépenses, ne put rien affirmer de précis, sinon qu'il avait acheté à un marchand de Porto -Novo pour 3000 pagodes de marchandises, sur lesquelles 2000 étaient payées. Le nacodar n'ayant plus de fonds pour solder la différence non plus que pour les salaires de son équipage, le Conseil, d'accord avec les Brahmes, décida de faire arrêter le nacodar et son écrivain et de confier la conduite de V Hédrousse à un Français nommé Huguet, qui partirait aussitôt pour Porto-Novo, prendrait les marchandises et les transporterait à Calicut. Un autre employé de la Compagnie, nommé Gourton, chargé en temps ordinaire de la loge de Mazulipatam, se rendrait auparavant par terre à Porto-Novo pour y emballer les marchandises et payer au marchand les 1000 pagodes qui lui restaient dues avec les droits de douane et tous les autres frais nécessaires : toutes ces opérations devant se faire en présence des deux regidors

afin qu'il n'y eût dans la suite aucune difficulté avec Bayanor, lorsque M. Mollandin lui demanderait le remboursement de ces divers frais ^Délibération du 6 octobre 17 n).

Hug-uet partit le 10 octobre de Pondichéry, ayant à bord comme prisonniers le nacodar et l'écrivain de YHéd rousse. Arrivé à Porto Novo, Huguet cru devoir compléter son équipag-e par trois macouas qu'il prit à terre et partit de Porto Novo le 22 dans l'après-midi.

C'est alors que se produisit l'incident qui mit en relief la hardiesse et la force du Conseil de Pondichéry et du gouverneur intérimaire, M. Lenoir. h'avaldar ou gouverneur de Porto-Novo, qu'on avait sans doute nég-ligé de consulter ou d'indemniser, prit mal l'afîaire et, pour se venger, il fit arrêter les deux régidors de Bargaret, leur fit donner le chabouc et les mit aux fers. Il voulut aussi faire arrêter M. Gourton, mais les marchands de Porto-Novo lui représentèrent que cette arrestation retomberait sur eux en paralysant le commerce : M. Courton fut laissé libre de retourner à Pondichéry.

La distance de Porto-Novo à Pondichéry n'est guère que de 25 kilomètres ; M. Courton arriva à Pondichéry le 24 à quatre heures du soir. Le Conseil se réunit aussitôt et jugeant que cette insulte, atteignant tout à la fois la Compagnie et Bayanor, pourrait avoir les plus graves conséquences pour notre établissement à la côte Malabar, décida de tirer immédiatement vengeance de l'affront fait à la nation. Il chargea en conséquence MM. Dupleix et Courton de se rendre à Porto-Novo pour demander la mise en liberté immédiate des deux régidors, sans indemnité d'aucune sorte, et en cas de refus

de les enlever de force. Cette force devait «Hre assurée par un détachement de 70 soldats dont GO Français et 10 topas, commandés par le capitaine de la Gevrie, le lieutenant Tancarville et lenseigne Guesdon.

Nous avons dit que M . Courton était arrivé à Pondichéry à quatre heures du soir; le détachement en partait le même jour à huit heures sur des chelingues et arrivait le lendemain matin à sept heures devant Porto- Novo.

Mais déjà l'avaldar était au courant de notre arrivée depuis deux heures et il avait pris quelques mesures de défense. MM. Dupleix et Courton se présentèrent à son Palais ou plutôt à sa maison et lui demandèrent les deux brahmes. Pendant que l'on nég-ociait, un soldat maure s'avisa de tirer son sabre pour couper la tête au lieutenant Tancarville ; celui-ci para le coup avec le canon de son fusil et aussitôt après tua le soldat. Cela fit cesser la conversation et de part et d'autre on en vint aux mains ; nous eûmes deux soldats français tués et trois blessés pendant que l'avaldar avait dixhuit tués et plusieurs blessés.

Il suffit de cet engagement pour que Yavaldar abandonnât la place ; il évacua en hâte sa maison où nos hommes pénétrèrent derrière lui et ne trouvèrent rien qu'un brahme, homme d'alfaires du gouverneur. On le retint prisonnier et les négociations reprirent. Elles aboutirent le lendemain au résultat poursuivi : l'avaldar rendit les deux regidors de Bargaret qui, sans notre intervention, auraient « mal passé leur temps » et les Français remirent à l'avaldar son homme de confiance.

Après cet exploit, le détachement français ne resta

pas à Porto-Novo et revint aussitôt à Pondichéry, mais en utilisant la voie de terre. A son passage à Goudelour, il fut reçu par les Anglais qui le gardèrent pendant deux jours dans la maison de la compagnie et le traitèrent avec les témoignages de la plus grande sympathie. Le chirurgien du Fort Saint-David soigna les blessés. Les Anglais n'étaient pas moins heureux que nous de voir rabaisser l'orgueil de l'avaldar, qui ne cessait de mettre des entraves à leur commerce comme au nôtre ^ .

Il ne convient pas de grossir outre mesure l'affaire de Porto-Novo. Cependant, si l'on songe que jusqu'à ce jour jamais une nation d'Europe n'avait osé attaquer une puissance indigène, que l'avaldar dépendait du nabab d'Arcate et celui-ci du soubab du Dékan, que l'attaque de Porto-Novo pouvait nous attirer des représailles, on devra reconnaître que l'initiative du gouverneur Lenoir n'était pas exempte de dangers. Lui-même s'en rendait compte et, en même temps qu'il engageait l'affaire, il écrivait à M. MoUandin : « Vous voyez que « nous courons risques que les Maures nous déclarent la «guerre ; jamais il n'a été fait pareille chose pour les « affaires de la Compagnie» (Lettre du 9 novembre).

Sans perdre de temps, il écrivit aussi au Nabab et à son divan pour les mettre au courant de la situation. Ceux-ci lui répondirent que le Conseil avait eu tort d'envoyer tant de monde à Porto-Novo, qu'il fallait les en avertir et qu'aussitôt ils auraient fait rendre les deux brahmeset lui auraient envoyé l'avaldar les fers aux pieds. En lisant cette réponse, M. Lenoir jugea sagement que

Page 1