CHAPITRE
l'obstruction des anglais 1722-1725
Dans le courant de Tannée 1722, alors que M. Adam ne pouvait rien obtenir de Bayanor ni par menaces ni par promesses ni même par présents, et qu'il se trouvait lui-même impuissant à intervenir directement dans une lutte qui aurait amené Bayanor à d'autres sentiments, il crut utile de se rappeler que, dans des temps anciens, les états de Bayanor dépendaient de Colastry et il en conclut qu'en nous permettant de nous établir à Mahé, Bayanor avait outrepassé ses droits et que Colastry pouvait lui en demander raison. Or, Colastry et Bayanor unis par des liens de famille vivaient dans les meilleurs terrhes ; mais on sait ce que valent ces liens et même les affinités des peuples, lorsque des questions d'intérêt sont en jeu,
Colastry fut aisément convaincu que Bayanor avait usurpé sur son autorité et, sur les suggestions de M. Adam, il se laissa entraîner non pas à lui déclarer mais à lui faire la guerre. 11 fut suivi dans ce mouvement par le roi de Cotiatte et par les quatre Nanibiars. Les archives que nous connaissons ne nous disent pas ce que fut exactement cette guerre ; mais il semble
d'après les lettres qui nous en parlent d'une façon incidente, quelle ne se traduisit que par des manifestations sans importance. 11 n'est question nulle part d'invasions de territoire, de pillages, de morts ni de blessés. Si les archives de Madras, si bien entretenues par M. Dodwell, conservent des documents plus sensationnels, nous les accueillerons avec le plus grand intérêt. Les lettres de M. Mollandin ne nous disent rien, sinon que les Anglais aidaient secrètement Golastry à faire rentrer Bayanor sous sa dépendance.
Eux-mêmes agissaient sur mer du mieux qu'ils pouvaient. Ils avaient à Tellichéry une petite flotte composée de pâlies, de galvettes, de tonnes et de manchoues, toutes embarcations indigènes d'un faible tonnage. Sous prétexte de protéger le commerce du roi Golastry, leur ami, ils prétendirent empêcher les embarcations des marchands de Mahé de sortir de la rivière et commencèrent un blocus de la côte qui, pour n'être pas continu, n'en fut pas moins gênant pour les transactions. En réalité, M. Adam voulait amener Bayanor à composition sous la pression de son propre peuple, victime de tracasseries presque ininterrompues. Déjà, au mois de mai précédent, le chef de comptoir anglais d'Anjingo avait exigé d'une manchoue portant notre pavillon que l'interprète descendît à terre et reçût un passe-port de l'autorité anglaise. Ce n'était pas la guerre, mais ce n'était plus la paix.
Nous répondîmes aux agissements du chef d'Anjingo par une plainte restée sans réponse au Conseil de Bombay ; quant à Bayanor, ne voulant pas encore entrer lui-même en lutte avec les Anglais, il souleva contre eux le petit chef des États de Coringote ou Coyon-
naire (les Anglais écrivaient Curinghoda), qui se trouvaient, comme on sait, entre Tellichéry et la rivière de Mahé. Ce chef était à cette époque un tout jeune homme et presque un enfant, qui suivant la coutume indigène avait remplacé son oncle au pouvoir. Sa sœur avait épousé le second Bayanor et Bayaiior lui-même était son tuteur.
Nous n'avons pas la preuve écrite que Bayanor ait usé de son influence pour soulever Coringote contre les Anglais, mais il est permis de le supposer, car M. Mollandin reconnaît quelque part qu'il était tout naturel que Bayanor vînt en aide à un membre de sa famille. De là à conclure, comme le fit M. Adam, que Bayanor avait été poussé lui-même par les manœuvres occultes de M. Mollandin, il n y avait qu'un pas, et cette supposition elle-même n'avait rien d'invraisemblable. Xe pouvant se faire directement la guerre, puisque la paix régnait en Europe entre leurs deux pays, il était logique que les chefs des deux loges cherchassent à s'attaquer et à se nuire par personnes interposées.
Le prétexte de la lutte de Coringote contre les Anglais aurait été le fort ou plutôt la montagne de Moilan, qui est entre Tellichéry et Mahé'. Cette colline avait été cédée aux Anglais huit ans auparavant par le vieux
I. Selon M. Adam, Coringote, inquiet du voisinage des Anglais à Tellichéry, aurait armé contre eux et aurait fait empaler un de leurs esclaves, prérogative qui n'appartenait qu'au roi. L'afTaire se serait terminée par un traité, en vertu duquel Coringote aurait cédé aux Anglais Moilan et « le négoce de la terre de tout le pays, à l'exclusion de tout autre peuple et nation ». Ce traité aurait été passé devant Bayanor, les Nambiars et le troisième roi de Colaslry.
Coring-ote. Nous lisons dans des lettres du Conseil de Madras et du Conseil de Bombay, adressées en janvier 1724 au Conseil supérieur de Pondichéry ', que c'est pour reprendre cette montagne que Coringote aurait fait la guerre aux Anglais et nous apprenons par elles que c'est le 2 novembre 1722 que Coringote aurait essayé, vainement d'ailleurs, de reprendre Moilan. Mais nous lisons dans les réponses de M. Mollandin - que cette attaque n'eut jamais lieu et que c'est là une imagination de M. Adam. Lorsque des contemporains s'entendent si peu sur des événements qui s'accomplissent pour ainsi dire sous leurs yeux, comment veut-on que l'histoire rétablisse la vérité ?
11 paraît moins contestable qu'après cette affaire restée douteuse, les Anglais attaquèrent Coringote et lui prirent Puthina ou Pouteny et la montagne de Ponelle, qui sont un peu au sud de Moilan, en se rapprochant de Mahé. S il faut en croire la lettre du Conseil de Madras de laquelle nous tenons ces détails, Coringote vaincu aurait voulu faire la paix avec les Anglais, mais il en aurait été empêché par M. Mollandin qui lui aurait prêté de l'argent et fourni des munitions pour continuer la guerre et lui aurait même promis la prise de Tellichéry.
Nous pensons très fermement, sans preuve du reste, que M. Mollandin a usé de toute son influence pour entretenir Coyonnaire dans des idées d'hostilité contre M. Adam ; mais nous sommes tout aussi convaincus qu'il n'a pu lui fournir ni argent ni munitions ; il n'en avait pas assez pour son propre compte et l'arrivée de
d. A. Col. C2 73, p. 71-7!;.