Les chefs du comptoir de Mahé au xviii* siècle furent
Mollandin 1721-1727
Trémisot 1727-1737 (meurt à Mahé)
Bunel (intérim) 1737-1739
Dirois 1739-1741
Signard 1741-1742 (meurt à Mahé)
Duval de Leyrit 1742-1747
Louet 1747-1761
Domination anglaise 1761-1765
Picot de la Motte 1765-1773
C'« Duprat 1773-1774
de Repentigny 1774-1775
Picot de la Motte 1775-1779
Domination anglaise 1779-1785
Marin (intérim) 1785-1787
Canaples 1787-1790
Le Tellier 1790-1791
Larcher 1791-1793
en France qu'en 17G2, après la chute de tous nos comptoirs et retourna dans l'Inde dès 1765 pour y rester sans interruption jusqu'en 1777. Bussy fut peut-être un de ceux dont la carrière fut la plus courte : 1742 à 1760.
Ce ne fut donc point l'autorité ni l'expérience qui manquèrent à nos chefs ; ce fut l'arg-ent, toujours l'argent. La Compagnie n'en envoya jamais assez ni en temps opportun, et, comme nos établissements, à l'origine du moins, ne se proposèrent que des opérations commerciales, sans ambition politique d'aucune sorte, le commerce venant à manquer, faute de fonds, tout fut compromis ou perdu. A part quelques années de prospérité après 1730, Mahé connut toujours la pauvreté ou la misère. La lecture de la correspondance avec Pondichéry ou avec la France est à cet égard très édifiante et très triste : on souffre de voir sans réponse les appels de détresse les mieux justifiés. Les Anglais au contraire ne cessèrent d'être admirablement pourvus ; ils formèrent 'ainsi des comptoirs prospères, d'où sortit aisément, le jour où il leur convint, un empire politique.
L'histoire de Mahé comprend trois périodes : La première, celle des origines, s'étend de 1721 à 1739. Résolus i\ former un établissement à la côte Malabar pour y acheter du poivre, denrée alors extrêmement chère en Europe, nous nous établîmes à Mahé avec l'autorisation de Bayanor, prince du pays (1721) : les achats, dont nous avions le monopole, devaient se traduire au profit du Prince par des droits de douane proportionnés à l'importance de nos acquisitions. La Compagnie n'ayant pas envoyé assez d'argent pour les faire, Bayanor, poussé par les Anglais de Tellichéry, nous expulsa en 1725. Nous reprîmes la même année notre loge, après une vigou-
reuse attaque de M. Pardaillan (2-3 décembre) ; toutefois la paix ne fut rétablie qu'après une année de guerre, le 8 novembre 1726. Le territoire qui nous fut alors concédé ou plutôt confirmé s'arrêtait au flanc des deux montagnes de Mahé, n'excédant pas une étendue de 50 à 60 hectares. Les Anglais, qui nous voyaient avec peinenous établir à côté de leur comptoir de Tellichéry, essayèrent encore pendant plus de quinze mois de nous créer des difficultés avec les princes du pays; à la fin, ils s'inclinèrent devant les faits accomplis par une convention signée le 20 mars 1728.
Le rétablissement de la paix générale fut le prélude d'une période de prospérité, qui dura quelques années. Pendant ce temps, nous fûmes plus préoccupés de développer notre commerce que d'augmenter notre territoire. On examina pourtant l'opportunité de créer de nouveaux établissements sur d'autres points de la côte et même à Mascate, en Arabie; mais ce désir d'expansion ne paraît pas avoir été très sincère et, en tout cas, il ne fut suivi d'aucun résultat. En 1739, nous ne possédions encore rien en dehors des 50 ou 60 hectares concédés en 1726. Nous occupions, il est vrai, au nord de la rivière de Mahé, certains points stratégiques, tels que Galaycounou et Péringoutour; mais nous y avions été appelés comme auxiliaires par les détenteurs du pays, inquiétés les uns par les Anglais, les autres par des indigènes. Nous n'avions aucun droit sur le terrain.
En 1732, une guerre assez sérieuse, à laquelle prirent part les Anglais et les souverains de la région, éclata au nord de Mahé à quelque 20 kilomètres de nos frontières ; elle nous donna de vives inquiétudes et nous entraîna dans des négociations aussi compliquées que déloyales. Nous fûmes assez avisés pour n'y point participer.
La seconde période de l'histoire de Mahé est celle de sa splendeur, ou si on le préfère, de son épanouissement. Elle dure de 1739 à 1761 et débute non plus par le désir, mais par la ferme volonté du Conseil de Mahé de déborder nos frontières.
Les deux montagnes, qui dominent la ville, continuaient d'être pour nous une cause de souci. De gré ou de force le Conseil voulait s'en rendre maître. Au début de 1740, il fut assez heureux pour se les faire concéder par la régente du pays, gouvernant au nom d'un nouveau Bayanor, alors âgé de onze ans. Cette cession ne répondait pas au sentiment national. Le pays se révolta et nous fûmes entraînés dans une guerre, qui dura de juillet 1740 à janvier 1742. Elle se termina par une intervention navale et militaire de La Bourdonnais, gouverneur des Iles de France et de Bourbon. Les deux montagnes et quelque terrain vers l'Est nous furent abandonnés par un traité du 22 janvier 1742. Dix ans plus tard, les limites orientales n'étaient pas encore déterminées, mais nous étions depuis longtemps en possession des montagnes.
Dans le même temps, nous évacuâmes Peringoutour, considéré comme trop excentrique; mais auparavant nous nous étions fait céder la montagne de Poytara (22 décembre 1739) et les deux montagnes du Grand Calay, le Calayeounou proprement dit et la Montagne Verte (2 janvier 1740). Sur la Montagne Verte, nous élevâmes le fort Saint-Georges. Sur les deux montagnes de Mahé, nous érigeâmes les forts Condé et Dauphin (1744). Ce ne furent point des travaux militaires de grande importance.
Notre comptt)ir de Mahé était ainsi constitué avec les
éléments suffisants mais nécessaires pour le préserver d'une surprise de Bayanor et d'une attaque des Anglais. Les nouvelles limites pouvaient englober 4 à 500 hectares, chiffre trop faible pour un établissement politique ; mais il n'entrait pas encore dans les idées de la Compagnie ni de ses agents dans l'Inde de créer un empire. On continuait à considérer les loges ou comptoirs comme de simples établissements de commerce, dont il convenait de ne pas accroître les dépenses par une pénétration du pays. Les marchandises ne devaient-elles pas nécessairement arriver à la côte ?
C'est dans cet esprit que nous songeâmes en 1740 à fonder un établissement à Colèche, dans le Travancore; un débarquement de troupes fut même opéré. La guerre avec Bayanor, en nous obligeant à concentrer toutes nos forces à la rivière de Ma hé, fit seule échouer cette entreprise, prévue dès 1721.
La paix de 1742 fut^ comme celles de 1726 et de 1728, suivie de quelques années de tranquillité. Les inquiétudes recommencèrent dès 1744, avec la déclaration de guerre entre la France et l'Angleterre en Europe ; mais les deux nations avaient été assez sages en Asie pour prévoir, dans la convention de 1728, que les hostilités européennes, s'il en survenait, ne les atteindraient point. Avec quelque mauvaise humeur, mais beaucoup de prudence, on respecta cette convention jusqu'en 1760, même après la prise de Madras en 1746, même après celle de Chandernagor en 1757. Les désastres de Lally-ToUendal à la Côte Coromandel et la chute de Pondichéry entraînèrent seuls la ruine de nos établissements de la côte malabar. Les Anglais ne se firent alors aucun scrupule pour recueillir les débris d'un empire partout ailleurs anéanti.
Mais en esquissant ainsi nos rapports avec l'Angleterre, nous avons devancé quelque peu les événements. Il nous faut revenir en arrière.
Mahé vécut jusqu'en 1751 avec les agrandissements que nous venons d indiquer. Cette année, le hasard des événements nous entraîna beaucoup plus loin. Un petit souverain du nord de Tellichéry, vassal du royaume de Colastry, le roi de Nelisseram ou Nileswaram, se sentant menacé par le Canara, nous supplia de venir le défendre. Nous répondîmes à son appel et nous tînmes en échec le roi de Canara. En échange de ce service, les rois de Nelisseram et de Colastry nous abandonnèrent un territoire assez étendu avec plusieurs places fortes : Ramataly, Cavoye, Aycoune, Matelaye, Pongoye, le mont Deli. Ce nouveau territoire, dont les limites restèrent toujours un peu imprécises, était quatre ou cinq fois plus étendu que celui de Mahé. Nous l'avons possédé pendant près de dix ans avec des fortunes diverses : Ramataly en était le chef-lieu. Il ne semble pas que les bénéfices commerciaux aient jamais été en rapport avec les dépenses de l'entreprise.
L'établissement de Nelisseram, à la côte Malabar, répondait à la pénétration militaire que Dupleix effectuait dans le même temps à la Côte Coromandel, dans le Carnatic et le Dékan. L'idée de domination politique, attachée à une exploitation commerciale, se présentait pour la première fois. On sait pour quels motifs elle échoua. Lorsque nos revers se précipitèrent sur l'autre côte, après la bataille de Vandischwa, les Anglais nous chassèrent sans peine de Nelisseram et Mahé même tomba entre leurs mains sans résistance. Nous sommes revenus ù Mahé; nous ns revînmes jamais à Nelisseram.
Mahé resta sous la domination anglaise de 1761 à 1765. Après le traité de Paris, nous reprîmes possession de nos établissements et une nouvelle période commença pour Mahé, celle de la décadence et de l'oubli.
Le pavillon français fut restauré le 20 octobre 1765. Après nos désastres ayant détruit jusqu'à nos espérances, il ne pouvait plus être question pour la France de restaurer sur une côte ou sur l'autre l'empire un instant entrevu par Dupleix ; nous nous contentâmes de faire du commerce, en nous tenant autant que possible à l'écart des ambitions politiques qui pouvaient se produire à nos côtés et il y en eut de terribles.
En 1766, Haïder Ali, l'illustre usurpateur de Mysore, fît la conquête du Malabar. Tous les souverains locaux fuirent épouvantés devant lui ; le Samorin fut étranglé à Galicut, en voulant cacher ses trésors. On ne nous troubla point dans notre établissement, mais nous dûmes refuser toute hospitalité et tout concours même indirect à notre voisin, le roi de Gartenate, devenu l'héritier et le successeur de Bayanor.
Haïder Ali ne fit que passer. En 1768, attaqué du côté de l'intérieur par les Anglais, il dut évacuer la côte. Nous eûmes alors de sérieuses difficultés avec Gartenate, qui ne nous pardonnait point de ne pas l'avoir secouru. Nous lui devions d'ailleurs de l'argent. Néanmoins, tout s'arrangea au bout de quelques années.
Le Gomte Duprat, en 1773, eut l'idée plus ambitieuse que réalisable de restaurer notre prestige à la côte malabar et il occupa Galicut pendant quelques jours. Un geste d'Haïder Ali réprima ces ambitions.
Le Grand Indien n'avait pas renoncé au Malabar. Il en reprit possession en 1776 et, pour témoigner ses bonnes
intentions à la France, il nous céda cette même année les aidées de Pallour, Chambara et Pandaquel. Ces acquisitions portèrent notre territoire à 2.600 hectares, dont 415 en contestation avec Gartenate '.
Cette même année, les Anglais reprirent Pondichéry et Mahé; ils nous le rendirent en 1785, en exécution du traité de Versailles.
Nos revers répétés à la Côte de Goromandel semblant indiquer que nous ne pouvions nous y garder contre une attaque, certaines personnes eurent alors l'idée de transporter à Mahé le siège de nos établissements, et le Ministre en France prescrivit à cet égard une consultation officielle. Il y a dans les archives de nombreux rapports pour et contre cette opinion. Elle ne prévalut pas ; la rade de Mahé est inutilisable pendant quatre mois de l'année, en raison de la mousson trop agitée et trop violente.
La mort d'ilaïder Ali, survenue en 1783, amena au trône son fils Tippou. Ce prince, courageux, mais cruel et imprévoyant, ne sut pas continuer la politique tortueuse, mais souvent libérale de son père. En 1788, il perdit le Malabar, après une insurrection de tous les princes et de tous les peuples coalisés contre son général Abdallah, plus cruel encore que son maître. La chute de la domination mysoréenne fut suivie d'une profonde anarchie, qui permit à Mahé de vivre en dehors de toutes les compétitions, mais sans puissance et sans éclat. Les assemblées électorales créées par la Révolution Française com-
1. A la suite de cette acquisition, M. de Bollecombe, gouverneur de Pondichéry, fit dresser une carte de notre établissement par M. du Ranger, ingénieur. Une copie conforme de cette carte, établie le 4^'"mars 1817, se (ronvo aux Arciiives de Pondichérv.
mencèrent de fonctionner en 1790; on rédigea de nombreux procès-verbaux. Quand la ville retomba sous la domination anglaise en 1793, ce fut un nom qui disparut dans notre domaine colonial, ce ne fut pas une force.
Nous ne raconterons que la première partie de cette histoire, celle des Origines. La seconde est pourtant la plus intéressante et les documents ne manquent pas. Mais le temps pour développer le récit tout entier nous est strictement mesuré. Nous souhaitons vivement que quelqu'un le reprenne après nous. Ce n'est pas sans émotion que nous avons retrouvé sur le terrain la trace de ceux qui nous donnèrent Mahé, quelques-uns au péril de leur vie; nous sommes convaincus que l'écrivain qui voudrait mettre en lumière la splendeur éphémère de notre comptoir y trouverait intérêt et satisfaction.
Pour composer cet ouvrage, nous n'avons utilisé qu'un volume imprimé: les Mémoires du Chevalier de la Farelle *, se rapportant à la prise de Mahé en 1725 et à la guerre qui suivit en 1726. Les autres documents auxquels nous avons eu recours sont tous des manuscrits. Les uns sont en France, d'autres à Pondichérv, d'autres enfin à Madras. Ils ne forment ni les uns ni les autres un ensemble complet, permettant de suivre au jour le jour tous les événements sans en oublier aucun; même quand rien ne paraît manquer, il y a quelques lacunes. Ce sont les inconvénients de toute histoire.
1. Mémoires du Chevalier de la Farelle sut la prise de Mahé, 1725, mis en ordre et publiés par E. Lennet de la Farelle. Paris, Challaincl, 1880, 24 X 13, 156 pages.
Les documents de France se trouvent aux Archives du Ministère des Colonies dans les registres cotés G -^ 65 à G^ 74. Ce sont ou des lettres ou des rapports artificiellement réunis les uns aux autres d'après un ordre à peu près chronologique. A eux seuls, ils seraient insuffisants à reconstituer la physionomie de cette époque ni la suite des événements ; ils sont comme le ciment qui unit toutes les pierres d'un édifice. En dehors de ces registres, les Archives du Ministère contiennent dans un carton, numéroté 457, une série de documents diplomatiques avec cette mention : Inde. Firmans, Paravanas et titres indiens. Nous devons la conservation de ces documents à une demande qui fut faite en 1773 par le Gontrôleur général des finances à l'abbé Terray. On rechercha alors dans les Archives de la Compagnie des Indes tout ce qui pouvait avoir rapport aux établissements français de la côte malabar et c'est ainsi que ces papiers sont parvenus jusqu'à nous. Quelques-uns furent communiqués à Law de Lauriston, lorsqu'il partit en 1764 pour prendre possession du Gouvernement de l'Inde. Certains d'entre eux figurent également dans les registres précités.
Les Archives de Pondichéry nous donnent, soit en originaux soit en copies du xix® siècle, la correspondance du Conseil de Mahé avec le Conseil supérieur de Pondichéry et avec la Compagnie en France, ainsi que les réponses. Il n'y aurait pas de documents plus précieux, si nous les possédions tous. Mais si nous avons la majeure partie des lettres du Conseil supérieur, nous n'avons, de 1721 à 1739, que très peu de lettres du Conseil de Mahé ou de la Compagnie. Avec des documents aussi réduits, nous sommes dans la situation d'un homme qui, dans une conversation, n'entendrait qu'un
des interlocuteurs. Les documents de Pondichéry sont contenus dans les registres 60, 61 et 62 : Lettres du Conseil de Pondichéry au Conseil de Mahé.
Les Archives de Madras qrii nous concernent, se trouvent dans le Tellichery's Factory Diary, où sont relatés au jour le jour les délibérations et les actes du conseil anglais. Nous avons parcouru plus particulièrement les registres 9972 et 9981, qui sont consacrés aux événements de 1726 à 1728. Ils précisent et éclairent beaucoup de points restés obscurs dans les documents français.
Avec cet ensemble de documents, nous voudrions pouvoir donner à nos lecteurs la certitude qu'à eux seuls, ils suffisent pour reconstituer toute l'histoire de Mahé. Nous ne le pouvons pas ; nous sommes au contraire convaincus que, les uns étant totalement perdus et les autres cachés dans quelque bibliothèque publique ou privée, d'où ils sortiront comme par hasard, nous avons passé plus d'une fois à côté de la vérité absolue. En matière coloniale, les historiens de l'avenir ont devant eux un champ illimité.