LA CÔTÉ MALABAR EN
Mahé de Malabar est aujourd'hui une petite ville douce et tranquille, enfouie sous les arbres, arrosée du côté du Nord par une rivière aux eaux sinueuses qui descend des hauteurs peu lointaines du Wynad. Les cocotiers, qui bordent cette rivière, dissimulent tout à la fois les habitations éparses et les collines environnantes. Si l'on arrive du côté de la mer, la même ligne ininterrompue de palmiers svcltes et gracieux cache presque complètement la ville. Le pays est fort beau et lorsque, du haut de la petite colline qui domine l'embouchure de la rivière, la vue se porte au loin sur la côte toute sombre de verdure, sur la barre où déferlent sans cesse les flots
qui viennent de la haute mer et sur la rivière elle-même qui se perd non loin delà sous un mur de feuillages, on éprouve, dans cette simple harmonie de la nature, une impression de bonheur et de paix.
Quand on pénètre un peu dans l'intérieur du pays, les collines apparaissent, les unes couronnées de verdure, les autres rouges et argileuses, comme le sont presque toutes les terres de l'Inde. Entre ces collines courent des vallées dont les contours se devinent aux lignes de feuillages, qui vont en zigzag dans toutes les directions.
Le naturel des habitants répond à cette douceur du pays. Les Mahésiens passent pour une population intelligente, raisonnable, éloignée de tous les excès, à l'abri aussi des grands enthousiasmes. L'histoire ancienne de l'Inde étant peu connue et fort difficile à reconstituer, il est permis de supposer que cette population dut accepter successivement, sans trop protester, toutes les dominations qui lui vinrent du dehors, tant par terre que par mer. Dans la très courte période où nous pouvons suivre les révolutions de la côte Malabar avant le xv!!!*^ siècle, on ne voit pas que le nom de Mahé ait jamais été associé à la moindre entreprise. Gomme les peuples heureux ou les peuples voués à tous les despotismes, Mahé n'avait pas d'histoire, lorsque les hasards de notre politique ou la fatalité de nos ambitions nous conduisit à vouloir fonder un établissement à la côte Malabar en 1721.
Mahé s'appelait alors Mayé, nom que les indigènes lui donnent encore aujourd'hui. Elle appartenait à un prince dit prince de Badagara ou de Bargaret, dont la capitale était au bord de la mer, à trois lieues au Sud. J'imagine assez volontiers que la ville était aussi paisible qu'elle l'est aujourd'hui, que la nature était aussi aimable et
que les habitants désiraient aussi peu les révolutions ; mais dans la rivalité des peuples, combien valent les aspirations des individus ? Mahé allait connaître à son tour les horreurs de la guerre et en subir les inévitables conséquences.
Après avoir placé Mahé dans le cadre que lui assigne la nature, il n'est peut-être pas inutile de la situer aussi dans le cadre politique où allaient s'exercer nos ambitions.
Le district anglais de Malabar, où se trouvent aujourd'hui englobés la ville et le territoire de Mahé, s'étend depuis la rivière de Nileswaram au Nord, jusqu'aux Etats de Gochin, au Sud, sur une étendue d'environ 200 kilomètres. Mais, au xviii^ siècle, la côte Malabar avait un sens plus étendu. La rive de l'Océan Indien comprenait deux parties principales : la côte de Konkan au Nord, entre Surate et Bombay et la côte Malabar au Sud, entre Bombay et le cap Comorin. Sur cette dernière s'échelonnaient une multitude de principautés ou de royaumes plus ou moins puissants, plus ou moins asservis les uns aux autres. Comme les destinées de Mahé n',ont jamais été mêlées qu'à celles des royaumes du Sud, nous citerons simplement ceux-là, en commençant par le royaume de Bednour ou de Ganara.
Bednour est aujourd'hui une petite ville située au pied des Chattes occidentales, dans le bassin supérieur de la Krischna. Elle était au xviii*' siècle la capitale d'un état assez puissant qui avait débordé de l'intérieur vers la côte et s'était annexé le Canara, dont Mangalore était l'ancienne capitale. C'était un royaume mal uni. Le Canara ayant autrefois possédé dans le
Sud des territoires plus étendus, Bednour les réclamait par droit de suite, sans avoir des forces suffisantes pour faire valoir ses titres.
Au Sud du Canara, s'étendait un royaume qui par ses dénominations diverses a donné lieu à certaines confusions. C'était le pays que les Anglais nomment Kolattunad ou Kolattiri et que nos écrivains au xviii® siècle nommaient Gartenate ou Colastry. Toutes ces dénominations étaient indifféremment employées. Le pays de Gartenate, jadis soumis à une autorité unique, était au début du xvni® siècle partagé entre cinq chefs appartenant à la même famille et qui administraient chacun une partie du territoire sous l'autorité nominale de l'un d'entre eux appelé Gheriquel ou Ghirakkal. Gheriquel était un titre et non un nom propre. Gomme il arrive en beaucoup de pays orientaux, le titre n'avait pas tardé à se confondre avec le nom du pays lui-même et dans tous les écrits duxviii'' siècle, on emploie à volonté Gheriquel et Golastry pour désigner le royaume ou le roi. Gheriquel exerçait encore à la fin du xvn*^ siècle un pouvoir assez étendu sur la côte et ses états confinaient au Sud à ceux duSamorindeGalicut, Mais, en 1721, ce pouvoir était très affaibli et l'on peut dire que depuis Gannanore jusqu'aux montagnes tout le pays était devenu indépendant.
On trouvait d'abord au bord de la mer le sultan de Gannanore, qui était un musulman. Son titre, qu'il porte encore aujourd'hui mais sans en exercer l'autorité, était celui d'Ali-Raja, qu'il faut se garder de prendre pour un nom d'homme^. Ali- Raja n'avait guère de puissance sur
i. Lorsque le sultan mourait, il était remplacé dans la ligne collatérale par le membre de la famille le plus âgé, sans distinction de sexe : neveu ou oncle, nièce ou tante. Si c'était une
terre en dehors de la ville même de Gannanore où il n'avait commencé à construire un fort qu'en 1712; mais il avait sur mer une grande autorité. Il était roi des îles Laquedives et à ce titre avait des flottes qui faisaient la loi tant dans ces îles qu'à la côte Malabar depuis Mang-alore jusqu'à Calicut. Les rois des îles Maldives le reconnaissaient comme suzerain.
Gontigu à l'Etat de Gannanore et se développant du côté des montagnes, se trouvait le royaume de Gotiatte ou Kottayam qui était gouverné par un raja, dont la famille passait pour être d'origine étrangère. Il touchait à la mer par l'île de Darmotte ou Darmanpatnam. Gette île, très récemment encore possédée par Gheriquel, avait été peu à peu occupée par Ali-Raja au nord et par le roi de Gotiatte au sud : Ali-Raja détenait la plus grande partie. Gheriquel n'en persistait pas moins à considérer Darmotte comme l'une de ses provinces.
A l'Ouest et au Sud du Kottayam, se trouvait le petit pays de Tellichéry, distrait du royaume de Golastry, en 1699, par une cession peu régulière d'un prince nommé Pallicolotte et appartenant aux Anglais depuis cette époque. Il avait trois kilomètres d'étendue sur la côte et de deux à trois dans l'intérieur.
Après le pays de Tellichéry se trouvait celui d'Iruvelinad ou Iruvenattou, qui allait jusqu'à la rivière de Mahé avec une étendue de côtes de six kilomètres et une superficie de huit à dix dans l'intérieur. Il appartenait à plusieurs seigneurs dont les plus importants étaient Goringote ou Goyonnaire ou même Goguinaire
femme, elle régnait avec le titre de Biby : Biby signifiant Reine, La même procédure de succession au pouvoir se reproduisait au moment de la mort de la Biby,
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2 Les quatre Hamfclars
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CARTE DES ETATS VOISINS DE MAHE en 17 20
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CARTE DES CÔTES DE CANARA MALABAR et TRAVANCORE
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et les Quatre Nambiars. Coringote jouissait sur eux d'une certaine suprématie. En 1719, à la suite d'une guerre, il avait cédé aux Anglais le long de la mer une bande de terre qui comprenait Moilan et Ponelle et prolongeait de trois kilomètres vers le sud l'établissement de Tellichéry. Les Français, qui avaient occupé Ponelle quelques années auparavant, revendiquaient également cette possession.
Les Nambiars étaient une caste religieuse à laquelle une certaine souveraineté territoriale avait été accordée dans des temps assez éloignés. Ils occupaient avec Coyonnaire un pays montagneux et sillonné de profondes vallées. Coringote et les Nambiars dépendaient nominalement du roi de Colastry.
Au sud de la rivière de Mahé était l'Etat de Bayanor, Bayanor n'était pas non plus un nom d'homme ; c'était un titre donné aux deux régents qui gouvernaient entre la rivière de Mahé au Nord et celle de Cotte ou de Kotta au Sud. Le pays qui est compris entre ces rivières se nomme aujourd'hui Kodattunad. Il s'appelait au xvni° siècle Bargaret ou Bargarais, avec le petit port de Badagara ou Bargaret comme capitale. Ce pays, comme tous ceux que nous venons de citer, appartenait anciennement au royaume de Colastry et des liens de famille l'unissaient toujours à Cheriquel, Il pouvait avoir l'étendue de deux de nos cantons.
Après le royaume de Bayanor s'étendait le long de la côte et très loin dans l'intérieur des terres le royaume, jadis si puissant, des Samorins ou rois de Calicut. D'après des traditions très vraisemblables, ces rois auraient été au moyen âge les maîtres de toute la côte que nous venons de décrire et peut-être le royaume de Gochin et celui de
Travancore étaient-ils leurs vassaux. On montre encore aujourd'hui, dominant Mahé du côté du Nord, des fortifications antérieures à l'arrivée des Portugais et dont la tradition populaire attribue la construction aux Samorins de Calicut ; d'autres, il est vrai, les attribuent aux rois de Travancore K
Après les récits épiques de Camoëns, le nom de Samorin résonne encore à nos oreilles comme celui d'un monarque, entouré d'une pompe extraordinaire, dont la puissance aurait été arrêtée dans son développement par l'arrivée des Européens. Au début du xv!!!*^ siècle, le Samorin n'était plus qu'un roi sans autorité, cherchant un point d'appui entre ses sujets indisciplinés et les nations étrangères, envieuses de ses richesses. Il avait, il est vrai, secoué le joug des Portugais ; mais les Hollandais, leurs successeurs, fortement établis à Cochin, ne le tracassaient pas moins par leurs menaces ou leurs exigences réitérées. Selon l'usage suivi sur toute la côte, le pouvoir était partagé entre deux ou trois Samorins, subordonnés l'un à l'autre, portant le même titre et se succédant en cas de décès. La résidence habituelle du premier Samorin n'était pas à Calicut, mais ù Panana ou Pounany, à quelques lieues plus au sud.
Les états, très riches mais très peu étendus, du raja de Cochin faisaient suite aux états du Samorin. Puis venait le petit royaume de Ponnatour et enfin le grand état de Travancore, qui sortait à peine à ce moment de l'anarchie^ la plus profonde.
Bien qu'ils ne fussent pas établis à la côte Malabar proprement dite, il faut encore citer les Angrias, race de
1. Ces fortifications ont été détruites en majeure partie par Tippou-Sahib au moment de sa première lutte contre les Anglais.
corsaires plutôt que peuple bien défini, qui avaient leur repaire principal à Gheriah et à Chaoul, non loin de Bombay, et s'élançaient de là pour ravager les mers, saisir ou rançonner les bateaux européens et indigènes qu'ils pouvaient rencontrer. Les Portugais et les Anglais leur faisaient souvent la chasse sans pouvoir les atteindre. Les Angrias poussaient leurs expéditions jusqu'au cap Comorin, jetant toutes les villes de la côte dans une perpétuelle alarme, et parfois l'on vit des vaisseaux de commerce européens ne pas oser sortir des ports ou rester pendant des mois entiers cachés dans des anses propices plutôt que de s'exposer à tomber entre les mains de ces forbans.
Il est toujours délicat, en matière historique, de vouloir établir des comparaisons régulières entre peuples ou institutions des pays les plus opposés : ces comparaisons ne sont jamais complètement exactes. Après l'exposé ci-dessus, on reconnaîtra pourtant qu'il n'y a pas de différences fondamentales entre l'état politique de cette partie de l'Inde au xviii^ siècle et notre ancien régime féodal. Des pays existent avec leur nom propre et leurs limites ; mais en aucun de ces pays il n'y a d'autorité prédominante. Le souverain principal règne au milieu d'une foule plus ou moins considérable de princes et de seigneurs qui se font entre eux la guerre et se disputent des lambeaux de territoire. Parfois ces seigneurs deviennent assez forts pour prétendre à l'indépendance effective ; sans constituer encore un état autonome, ils ne relèvent plus cependant d'aucune autorité, sinon d'une autorité nominale. Leur pouvoir se brise à leur tour en d'autres fragments, qui finissent par former une poussière de nationalités. Suivant le système méro-
vingien, le gouvernement est divisé entre les membres de la même famille et ces familles sont à leur tour divisées contre elles-mêmes. L'Inde prouvait de la sorte que l'anarchie est, elle aussi, un système de gouvernement.
Tous ces états étaient indépendants des puissances européennes, qui n'avaient pas encore eu l'idée d'associer une politique territoriale à leurs entreprises commerciales. Les Européens, à cette époque, ne se considéraient que comme des marchands tolérés dans leurs comptoirs et tenus à infiniment de respect pour les autorités indigènes réputées pour être invincibles à la côte et inattaquables dans l'intérieur. Les guerres civiles étaient leur plus grave souci : nul ne songeait à les faire naître ni à les entretenir, la guerre paralysait les affaires et arrêtait tout commerce. Les Anglais et les Hollandais poussaient même la crainte des complications au point de ne faire de commerce avec les indigènes que par l'intermédiaire de marchands indiens ; ils se contentaient pour tout bénéfice des droits de douanes dont ils frappaient les marchandises quand elles entraient dans leurs établissements.
Les premiers venus parmi les Européens furent, comme on le sait, les Portugais qui, à partir de loOO, jouirent pendant un siècle et demi d'un monopole commercial absolu. La suprématie leur fut ensuite disputée par les Hollandais qui leur enlevèrent successivement les factoreries de Gochin (1661), Cranganore (1662), Gannanore et quelques autres comptoirs moins importants ; mais ces établissements ne tardèrent pas à paraître trop onéreux aux vainqueurs ; en 1720, ils ne possédaient plus
à la côte Malabar que Cochin, Chitwaye ou Chitaye et Gannanore. Les Anglais, de leur côté, s'étaient établis à Anjingo, dans le Travancore, en 1684, à Galicut et à Tellichéry. Enfin nous-mêmes nous avions fondé une loge à Galicut en 1701.
Le but unique de ces comptoirs était de faire presque exclusivement le commerce du poivre ; ce produit ne s'achète qu'à cette côte et se vendait très cher en Europe. On achetait également un peu de cardamome et, pour compléter les chargements, du k aire ou bourre de cocos, utilisé pour les cordages. Quant aux objets d'importation — comme nous dirions aujourd'hui — il n'y en avait pas ou fort peu. Le commerce à cette époque se faisait contre argent comptant ou plutôt sur des avances de fonds faites au début de chaque saison pour l'achat des marchandises. Si les fonds n'arrivaient pas, on empruntait, si l'on pouvait, de l'argent à gros intérêts à quelque marchand indigène ; sinon, la saison était complètement perdue et il fallait attendre l'année suivante. L'idée d'échange, qui fait aujourd'hui le fond de toutes les transactions commerciales, était presque inconnue au début du xviii*' siècle ; ainsi que le disent tous les rapports du temps, on « tirait » des marchandises d'un pays, on ne lui en apportait pas.
Bien que limité à des opérations d'achat, le commerce n'en soulevait pas moins des rivalités profondes entre les diverses nations européennes ; chacune d'elles aspirait à rester seule dans une région, pour pouvoir y acheter les produits au prix le plus bas possible, la concurrence élevant toujours les prétentions des vendeurs. Aussi toutes les luttes et toutes les guerres du xviu" siècle furent-elles, à leur origine du moins, des guerres com-
merciales ; on ne combattait pas pour la suprématie, mais pour un monopole. Les Hollandais n'avaient pris les comptoirs portugais que pour leur enlever ce monopole ; les Anglais n'étaient arrivés à leur tour que pour ne pas subir les conditions hollandaises et nous-mêmes nous ne nous étions installés à Galicut que pour nous passer de l'intermédiaire de ces deux puissances. Seulement, la région de Galicut n'était pas la plus riche en poivre de toute la côte ; le pays de Bayanor et le royaume de Cotiate en produisaient beaucoup plus. Les Anglais étant établis à proximité des terres de Cotiatte, le Conseil supérieur de Pondichéry résolut de fonder un établissement dans le pays de Bayanor et jeta les yeux sur la petite ville de Mahé.