décembre
Pendant que le Conseil de Pondichéry attendait de France les vaisseaux qui devaient lui permettre de reprendre Mahé par un coup de force, MM. Mollandin et Tremisot, retirés à Calicut, essayaient de tirer parti des inquiétudes que l'ambition des Anglais commençait à faire naître et cherchaient à former contre Bayanor une coalition des princes ou seigneurs du pays.
Ils réussirent à peu près dans leurs efforts. Cotiatte écouta nos propositions d'une oreille favorable ; Coyonnaire nous parla du concours de cinq cents nairs ou guerriers ; trois des nambiars laissèrent entendre qu'ils pourraient aussi prendre notre parti ; l'ensemble de ces forces devait faire une troupe de 5 à 6.000 hommes, et envahir par terre les Etats de Bayanor. Le frère de ce prince continuait de correspondre avec nous dans des termes nous donnant toutes espérances. Enfin, au sud de la rivière Cotte qui sépare Bargaret de Samorin, se trouvait un riche indigène nommé Cottemarquair, un peu pirate de son métier ; il voulait mettre tout à feu et à sang chez Bayanor et nous offrait, pour faire la guerre, toutes ses embarcations et un millier d'hommes.
Ces offres ou promesses étaient assez conditionnelles ; MM. Mollandin et Trémisot n'avaient pas d'ambassadeurs; dans leurs tractations, ils n'employaient que des indigènes, généralement des brahmes, dont le mandat ou le crédit étaient plus ou moins vagues. Ces hommes présentaient les affaires comme il leur plaisait et nul ne pouvait les contrôler. En réalité, parmi les princes qui parlaient de nous soutenir, nous ne pouvions compter que sur Goyonnaire, parce qu'il détestait les Anglais, ses voisins trop immédiats (juin).
MM. Mollandin et Trémisot proposaient encore au Conseil de Pondichéry, d'affamer les gens de Bayanor en utilisant un brigantin, le Triton, qui se trouvait alors à la côte Malabar et en affrétant diverses embarcations qui arrêteraient toutes les manchoues chargées de riz à destination des différents ports de Bargaret. Cela mécontenterait assurément les sujets de Bayanor; mais c'était le but qu'il fallait atteindre. N'était-ce pas en paralysant leur commerce que M. Adam les avait réduits à se plaindre à leur prince et à lui imposer en quelque sorte la paix avec les Anglais? Le Conseil de Pondichéry ne fut pas d'abord de cet avis ; il craignait que le mécontentement fût trop fort et, loin de servir nos intérêts, se tournât contre nous. Mais, sur les observations de M. Périer, il entra dans les vues de M. Mollandin et l'autorisa à prendre toutes les mesures vexatoires qu'il pourrait. Comme suite à ces instructions, M. Mollandin fit mettre à la mer, le 4 novembre, le brigantin et six manchoues pour aller croiser sur les côtes des Etats de Bayanor et empêcher l'entrée des riz, chaux, cordages, bambous et autres objets que M. Adam essayait d'y faire passer.
Ce dernier n'était pas inactif. Bayanor était à sa dis-
crétion elles marchands du pays, quoique un peu inquiets pour l'avenir, paraissaient heureux du rétablissement du commerce, qui leur permettait enfin de réaliser quelques bénéfices. Coyonnaire, entre Tellichéry et Mahé, était une menace; n'ayant pu le détacher de l'amitié française, M. Adam proposa à Bayanor de partager ses Etats du bord de la mer ou tout au moins d'occuper la montagne de Courchy. Mais Coyonnaire était un trop petit prince pour que son action, si active fût-elle, eût une influence sur les événements. M. Adam crut plus utile de mettre le Samorin dans son jeu. Dans ce but, il commença par faire une sorte de convention avec les Hollandais pour se partager le commerce du poivre à la côte Malabar : les Hollandais auraient le sud et les Anglais le nord ; puis, fort de cette entente, il se tourna vers le Samorin pour l'intimider, et d'abord il couvrit d'or tout son entourage. Le Samorin n'avait pas été heureux dans les guerres qu'il avait soutenues, soit contre les Hollandais, soit contre le roi de Cochin; il craignit de se compromettre en nous témoignant même de la courtoisie et, pour ne pas avoir les Anglais et les Hollandais sur les bras, il nous lit savoir que, dans le cas où nos vaisseaux viendraient de France pour reprendre Mahé, il leur était inutile de s'attarder à lui faire visite. Il voulait rester neutre dans nos difficultés éventuelles avec les princes indiens et, pour mieux accentuer cette neutralité, il défendit à Cottemarquaire de nous fournir des embarcations et des hommes pour notre expédition. L'attitude du Samorin étant devenue publique, les princes qui nous avaient pour ainsi dire promis leur concours contre Bayanor, préférèrent attendre l'issue des événements. Le second
Bayanor se rangea plus étroitement du côté de son frère, et le roi de Gotiatte « poussa le temps avec l'épaule jusqu'à ce qu'il vît nos forces ^ » (novembre).
Ainsi, de juin à novembre, la politique s'était de nouveau complètement renversée ; si nous voulions reprendre Mahé, nous pouvions peut-être encore escompter quelques neutralités bienveillantes, mais c'est avec nos forces seules qu'il faudrait agir.
Or, au moment où nous sommes, c'est-à-dire, au début de novembre 1725, ces forces étaient déjà dans l'Inde depuis plus de deux mois.
La Compagnie, en France, avait toujours été tenue au courant de nos difficultés tant par les rapports du Conseil Supérieur que par la correspondance directe de M. MoUandin, et la Compagnie était très optimiste au sujet de Mahé. S'appuyant sur le traité du 2 avril 1721, elle croyait déjà pouvoir exporter de la côte Malabar des quantités infinies de poivre et ruiner ainsi en ces contrées le commerce de la Hollande et de l'Angleterre ; dans cette pensée, aucun sacrifice ne lui paraissait trop grand pour faire de Mahé un établissement de premier ordre. Nous n'avions pas fini nos magasins au bord de la rivière et elle parlait déjà de ne laisser à Calicut qu'un commis et un agent subalterne. C'est elle qui, par lettre du 10 février 1722, prescrivit d'envoyer 80 soldats à Mahé sous les ordres de Sainfond et Varennes, sans se préoccuper des difficultés locales d'exécution. Toutes les lettres ultérieures furent conçues dans le même esprit : « Son A. U. » | le Régent J, écrivait-elle le