LA CONVENTION DU 20 MARS
Le traité du 8 novembre porte la signature de M. Mollandin. Ce fut en quelque sorte le testament du chef de Mahé. Au moment où il apposait sa signature au bas de cet acte diplomatique, M. Mollandin était remplacé dans ses fonctions et nommé conseiller honoraire au Conseil Supérieur de Pondichéry.
Avant de saluer cette figure qui disparaît pour toujours de l'histoire, il nous serait agréable de définir le caractère exact de l'homme qui, pendant six ans, joua un rôle prépondérant à la côte Malabar ; mais au xviii^ siècle on était plus sobre qu'aujourd'hui sur les particularités des hommes publics ; d'ailleurs il ne faut jamais chercher ces particularités dans les actes administratifs, et nous connaissons M. Mollandin seulement par sa correspondance et celle du Conseil Supérieur.
M. Mollandin était au service de la Compagnie depuis plus de vingt-cinq ans et il ne semble pas que pendant cette longue période il soit jamais rentré en France. Quand il fut nommé chef du comptoir de Calicut en 1712, ce comptoir avait un peu plus d'importance que ceux de Balassor, Cassimbazar et Mazulipatam, mais il en avait moins que ceux de Chandernagor et Surate. M. Mollandin occupait une situation réservée d'ordi-
naire aux agents de second ordre. Les hasards de notre politique le portèrent au premier plan ; autant qu'on peut le juger par ses actes, il ne fut pas inférieur à sa tâche. Dans toutes les alîaires qu'il engagea ou conduisit, il ne manqua ni de jugement ni de bon sens et on ne lui reproche aucun acte de faiblesse comme aucune provocation inutile ou dangereu.se. Sa lutte contre M. Adam fut menée avec tact et prudence. Si parfois, réduit à l'impuissance par faute d'argent, il mit en cause d'une façon un peu amère le Conseil de Pondichéry, cette attitude tint moins à son caractère qu'à son ignorance assez naturelle des affaires traitées au chef-lieu. Tous les chefs de comptoirs ont agi de la même façon et, quand Dupleix fut chef de la loge de Ghandernagor, il ne fut ni le moins violent ni le moins injuste contre ses collègues de Pondichéry. AI. Mollandin passe pour avoir été d'une activité très grande dans les premières années de sa carrière et d'une très grande indolence dans les dernières. On attribue ce changement de conduite à une corpulence anormale, paralysant son activité physique et comme, dans la vie des hommes, ce sont généralement leurs derniers actes qui comptent, M. Mollandin n'apparaissait plus depuis 1724 que comme un fonctionnaire fatigué et sans énergie. Luimême sollicitait depuis cette époque son remplacement à Calicut et à Mahé et demandait à être nommé conseiller au Conseil Supérieur de Pondichéry,
C'était une faveur rarement refusée aux vieux serviteurs qui avaient été longtemps chefs de comptoirs ; mais le poste de conseiller n'était pas une sinécure ; chaque membre du Conseil avait une fonction spéciale et exclusive. On estima que M. Mollandin ne pouvant
plus jouer de rôle actif, cette faveur ne pouvait lui être accordée ; on se borna à le nommer conseiller honoraire, sous réserve de ratification par la Compagnie en France. On ne saurait assurément protester contre la mesure prise par le Conseil de Pondichéry ; une administration soucieuse de l'intérêt public ne doit pas fonctionner avec des organes impuissants ; mais l'histoire ne doit se rappeler que les services rendus et à ce titre nous considérons comme un acte de justice de proclamer et d'écrire que M. Mollandin fut un bon serviteur de son pays ^ .
Ce fut par lettre du 25 septembre^, envoyée par terre, que M. Mollandin reçut, avec sa nomination de conseiller honoraire, l'autorisation de revenir à Pondichéry. M. Trémisot, son second, le remplaça dans ses fonctions. On a vu que néanmoins M. Mollandin signa le traité du 8 novembre.
M. Trémisot était à la côte Malabar depuis le début de 1724 ; il connaissait bien toutes les affaires ; on lui repro-
1. M. Mollandin, faute de vaisseau, ne rentra à Pondichéry avec sa femme qu'au mois de mai 1727. Il essaya, sans pouvoir y parvenir, d'être nommé conseiller titulaire au Conseil Supérieur et, pour s'occuper, s'intéressa dans différentes affaires commerciales, notamment avec Surate. Il mourut le 6 août 1733. Son acte de décès, conservé à Pondichéry, nous apprend qu'il était né à Tours.
2. Il n'existe pas d'autres sources de renseignement pour les événements de l'année 1727-1728 que la correspondance du Conseil Supérieur de Pondichéry avec Mahé, contenue dans le registre 60 des Archives de Pondichéry, et quelques délibérations de ce même Conseil publiées parla Société de l'Histoire de l'Inde française. Nous l'indiquons une fois pour toutes, afin de ne pas fatiguer nos lecteurs par des renvois inutiles et répétés. La date des lettres citées permettra de se référer à l'original en cas de besoin.
chait seulement d'être un peu susceptible. Son programme était le maintien de la paix, mais elle dépendait uniquement de l'achat du poivre, or l'argent manquait à Pondichéry.
Le Conseil Supérieur put heureusement réunir en quelques jours une somme de 8.000 pagodes, empruntée à différents particuliers, au taux de 8 et 10 pour cent par an et remboursable avant le 3 janvier 1728. De ces 8.000 pagodes, 4.000 étaient destinées à l'entretien et aux dépenses ordinaires du comptoir de Mahé, et 4.000 au commerce *.
Ce chiffre étant insuffisant pour donner satisfaction à Bayanor et même pour assurer le chargement de nos navires, le Conseil décida que, par exception, les marchands et particuliers pourraient embarquer, à leurs risques et pour leur compte, tous fonds à leur convenance pour acheter du poivre à Mahé ; il était seulement entendu que Bayanor devait ignorer cette participation des particuliers, afin de laisser à la Compagnie tout le bénéfice moral de l'opération. Ces poivres seraient chargés gratuitement à Mahé; à leur arrivée à Pondichéry, le Conseil aurait sur eux un droit de préemption, en les achetant au prix courant de la côte de Coromandel -.
Les marchands ayant commencé par refuser leur concours, le Conseil emprunta parmi ses membres et quelques amis une somme de 6.000 pagodes, dont 4.000 devaient être embarquées sur le prochain navire en partance et 2.000 gardées à Pondichéry pour le prêt du soldat. Mais, on ne sait pour quel motif, les marchands se ravisèrent presque aussitôt et réunirent en peu d'heures