‹ Les origines de Mahé de MalabarChapitre 43 sur 86 · Arch. Mailras, registre 9972. p · texte numérisé non relu

Arch. Mailras, registre 9972. p

politiques n'étaient pas envisagées : elles auraient entraîné trop loin. Déjà, pour garder Mahé, qui n'était qu'un lambeau de terre, les Français avaient 2S0 hommes de troupes blanches. Les Anglais en eurent près de 1.000 à Tellichéry quelques années plus tard pour garder un territoire d'une étendue à peine supérieure. De quelles forces n'aurait-il pas fallu disposer, si l'on avait voulu pénétrer dans l'intérieur? Dans l'ignorance absolue où l'on se trouvait alors de la force réelle des princes indiens, la plus grande circonspection s'imposait. M. Adam lui-même ne semble pas avoir poursuivi une politique d'extension territoriale ; il fut avant tout un commerçant. La Compagnie d'Angleterre estima un jour que, pour soutenir son rôle, il exagérait les dépenses. Elle lui demanda d'abord des explications et, ne pouvant en obtenir de satisfaisantes, elle le remplaça. C'est ainsi qu'agissent encore aujourd'hui les entreprises commerciales.

La côte Malabar était vraiment en ce temps-là un champ merveilleux pour les amateurs de faits de guerre et les chercheurs de petites épopées. Pendant que nous essayions par les procédés les plus conciliants de ne point entrer en conflit avec les Anglais de Tellichéry, nous étions sollicités par le Samorin de partir en guerre avec lui contre le roi de Gochin, et un petit prince des Etats de Travancore, dont nous n'avons pu déterminer le nom, nous offrait un établissement dans son pays.

Cette dernière proposition fut écartée pour ainsi dire sans examen : quant à nos rapports avec Samorin, l'affaire était plus délicate. Depuis que nous étions à Calicut, c'est-à-dire depuis 1701, ce prince n'avait cessé de

voir en nous des auxiliaires du lendemain contre le roi de Cochin et les Hollandais. Nous n'avions jamais encouragé ses espérances et cependant elles étaient toujours aussi viv'es. Lorsqu'il s'interposa dans la paix avec Bayanor, le Samorin comptait sans doute sur notre liberté d'action pour reprendre ses projets et réaliser enfin ses désirs. Pressenti à cet égard dès le mois de décembre 1726, le Conseil de Pondichéry renvoya l'examen de la question au Conseil de Mahé, en le priant d'avoir toujours en vue notre détresse financière et la nécessité de ne pas entrer en lutte avec les Hollandais (lettre du 25 janvier 1727).

D'après la correspondance que nous avons sous les yeux, le roi de France, dans une lettre écrite au Samorin et remise à ce dernier par M. de Pardaillan, aurait promis le concours de la Compagnie contre le roi de Cochin. Le Conseil Supérieur n'avait aucune connaissance de cette lettre et doutait même de son authenticité; si pourtant elle était vraie, il fallait, au moins en apparence, tenir les engagements souscrits. La Badine et la Minerve étaient alors à la côte Malabar; le Conseil invita les capitaines de ces navires à faire quelques mouvements de bateaux dans les rades où ne seraient pas les Hollandais et à donner ainsi au Samorin quelques marques de bonne volonté.

Fin mars, la situation était encore la même. « Comme nous ne sommes pas en état de protéger le Samorin, écrivait le Conseil à M. Trémisot le 27 mars, il convient de s'entretenir avec lui du mieux (ju'on pourra, sans cependant rien lui promettre de positif, afin de nous conserver aussi longtemps qu'il sera possible le privilège dont il nous laisse jouir à Calicut, ne fût-ce que

pour en tirer les choses dont une colonie naissante comme la nôtre peut avoir besoin. »

Malgré la prudence du Conseil Supérieur, les affaires furent sur le point de mal tourner au mois d'avril. Au début de l'année, le gouverneur hollandais de Cochin avait arrêté, en rade de Panana, trois manchoues françaises dont deux étaient chargées de provisions pour Mahé et l'autre de 26 candils de poivre pour la Compagnie. Sur les observations de M. Trémisot, il fit relâcher l'une des premières mais garda les deux autres, bien qu'elles fussent pourvues de passeport et de pavillon français. M. Trémisot écrivit trois lettres pour avoir réparation ; toutes trois restèrent sans réponse. On ne pouvait rester sur cette insulte. Le Conseil Supérieur écrivit le 28 avril à M. Trémisot de renouveler encore une fois sa plainte, et de sommer le gouverneur de Cochin de rendre ses prises ; sinon, on se vengerait à la première occasion en faisant des prises équivalentes. M. Trémisot devait ajouter que, depuis vingt-sept ans, nous faisions du commerce à Panana et que nous n'avions jamais subi de vexations ; si les Hollandais avaient des droits supérieurs aux nôtres, la Compagnie, pouvant tirer ses poivres d'ailleurs, était disposée à abandonner cette rade ; mais elle était non moins décidée à ne pas souffrir d'insulte.

Quelle bonne aubaine pour Samorin, si le conflit s'était aggravé! 11 serait entré en guerre, et de gré ou de force nous aurions été obligés de le soutenir.

L'affaire n'était pas encore réglée au mois de janvier 1728, mais elle était en voie d'arrangement. Le gouverneur de Cochin s'offrait à rendre les 26 candils de poivre enlevés par les Hollandais s'il lui était prouvé qu'ils

appartinssent à la Compagnie de France. Ils furent effectivement rendus le mois suivant et l'affaire fut terminée. Elle n'avait pas duré moins d'un an. Au mois de mai, M. Delorme acheva de régler les dernières difficultés en passant à Cochin pour rentrer à Pondichéry. Revenant alors sur l'accès de mauvaise humeur du mois d'avril! 727, la Compagnie recommanda à M. Trémisot de ne point abandonner le commerce de Panana non plus que celui de Calicut, dut-on y faire seulement 20 à 30 candils. Quant au Samorin, il ne fut plus question de le soutenir dans une guerre quelconque contre le roi de Cochin ou les Hollandais.

Doit-on regretter que la France ne soit pas intervenue plus audacieusement dans les affaires de la côte Malabar? Oui, sans doute, si nous avions eu l'intention d'y fonder un empire. Les circonstances étaient favorables ; les princes indiens sollicitaient notre concours pour faire pencher la balance en leur faveur dans les querelles avec leurs voisins : la querelle terminée, ce concours restait nécessaire pour consolider le succès. Il était ainsi très facile de demeurer dans le pays, même en le faisant contribuer h l'entretien de nos troupes. Dupleix et Clive n'agirent pas autrement. Mais, en 1727, les Européens établis dans l'Inde n'avaient pas cette conception de la politique. La souveraineté territoriale leur apparaissait seulement comme une source de dépenses et de difficultés. Nous l'avons dit plus haut, à propos de l'œuvre considérable et pourtant infructueuse de M. Adam ; nous n'y reviendrons pas.

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