Le Conseil
Ce Conseil, constitué conformément à l'ordonnance royale du 26 janvier 1727, commença à fonctionner au printemps de 1728; il avait tous droits d'administration et de justice et l'autorité militaire en dépendait. Sa principale mission était d'acheter du poivre; tout était subordonné à ce but.
Le Conseil de Mahé ne pouvait en principe correspondre avec la Compagnie que par l'intermédiaire du Conseil de Pondichéry ; les nécessités commerciales en disposèrent souvent d'une autre façon. Il arriva en elfet
très fréquemment que des vaisseaux d'Europe vinrent à Mahé et en repartirent sans toucher à Pondichéry et que la Compagnie et le Conseil de Mahé durent correspondre directement. Celui-ci ne manqua jamais de tirer parti de ces circonstances pour essayer de se créer quelque titre à Tindépendance vis-à-vis du Conseil Supérieur, notamment en négligeant de lui transmettre le double des correspondances échangées avec la Compagnie, comme il était de son devoir de le faire.
L'Indépendance ! Comme ce mot résonne douloureusement dans notre histoire au xviii® siècle. Avec les préjugés d'égalité qui sont propres à notre race, le Conseil de Mahé, comme d'ailleurs les autres Conseils de l'Inde soumis à Pondichéry, ne semble avoir eu qu'un désir et qu'un but : narguer l'autorité centrale, la battre en brèche et la démolir. L'esprit de discipline et de méthode qui, dans la paix, prépare la force des nations, fut tout à fait étranger à la plupart des Conseils qui administrèrent nos dépendances. Dupleix à Chandernagor ne cessa de donner l'exemple de la désobéissance et de la révolte la plus manifeste ; le Conseil de Mahé, dirigé par des hommes plus modestes, M. Trémisot, puis M. Bunel, ne réalisa pas d'aussi hautes ambitions, mais il les eut.
En vertu de sa constitution, il ne pouvait prendre une décision importante, ni trancher une difficulté grave, sans en référer à Pondichéry. Lorsque les réponses ne lui convenaient pas, il se croyait persécuté et le faisait savoir dans des termes généralement exempts de courtoisie et de modération.
Les correspondances sont pleines de récriminations à cet égard.
Le 31 mai 1731, à propos d'une affaire de cordonnerie,
le Conseil de Pondichéry terminait par ces mots une lettre au Conseil de Mahé :
« Nous ignorons quelle raison vous fait parler ainsi ; si nous étions vos subordonnés, vous vous serviriez de termes plus honnêtes. »
Et, dans la même lettre, à propos de chiffres : « Calmez donc cette aigreur dans laquelle vous paraissez être et pensez sur notre compte autrement que vous ne paraissez faire. »
L'année suivante, un conflit assez aigu étant survenu entre le Conseil de Mahé et Tun des fonctionnaires de la loge, le Conseil de Pondichéry fut saisi de l'incident dans des termes qui amenèrent cette riposte. « Si vous étiez capables de quelques sages réflexions, les mauvaises expressions ne vous échapperaient pas si facilement. » (Lettre du 5 avril 1732.)
En 1734, le Conseil de Pondichéry se plaint à son subordonné d'être tenu dans l'ignorance de ce qui se passe à Mahé ; il ne connaît parfois que deux ou trois ans plus tard, — et comme par hasard, parles lettres écrites de Mahé à la Compagnie, — il ignore le plus souvent les opérations courantes du Comptoir. « Tâchez^ lui écrit-il le 19 mars, de nous informer exactement de toutes vos opérations et de ce qui se passe chez vous ; il ne s'agit point de se servir pour cela de grands termes qui ne servent qu'à nous embarrasser et souvent ne disent rien ; un récit simple et naturel est plus instructif et moins sujet aux équivoques. »
Observations inutiles ! Le Conseil de Mahé continue de n'adresser au Conseil Supérieur que les informations qu'il veut bien lui faire connaître ; il ne lui accuse pas réception de ses lettres ; l'arrivée ou le départ des vais-
seaux de France sont aussi des choses qui évidemment ne peuvent intéresser Pondichéry. Le Conseil Supérieur le signale à Mahé par lettre du 12 avril 1736 : « Nous sentons depuis longtemps, dit-il, que la correspondance avec nous et la subordination dans laquelle la Compagnie veut que vous soyez à l'écart du Conseil de Pondichéry vous mortifient beaucoup. Le Conseil Supérieur en a écrit à la Compagnie le 27 décembre 1734 et la prie, si elle croit que cela convienne à ses intérêts, de vous accorder l'indépendance que vous lui demandez, ou bien d'établir cette subordination de façon que vous ne puissiez vous en écarter. )>
La Compagnie, saisie de ces conflits, blâma le Conseil de Mahé d'avoir une correspondance trop peu mesurée avec celui de Pondichéry et lui recommanda de s'enfermer à l'avenir dans des termes convenables à sa subordination. Elle renouvela ses recommandations dans ses instructions générales du 15 janvier 1736 ; mais il ne semble pas qu'on ait beaucoup écouté ses conseils.
La situation n'avait pas changé en 1 738 ; le Conseil de Mahé, en fait d'histoire, en était toujours au temps du gouvernement de la Fronde. Cette année-là, les observations survinrent à propos de la comptabilité. Le Conseil de Mahé devait tous les ans, après le 30 juin, adresser ses livres à Pondichéry, où ils étaient examinés par un employé spécial qui, en ce temps-là, était M. Pillavoine, fils de l'ancien directeur de Surate. Or les livres n'arrivaient que tardivement ou étaient mal tenus. « Est-il possible, écrit le Conseil Supérieur le 29 octobre 1738, que dans ces occasions qui dépendent absolument de votre bonne ou mauvaise volonté, nous ne puissions vous engager à faire ce que le bien du service
et le bon ordre des alfaires demandent ? Cette conduite de voire part n'est pas du tout conforme à ce que la Compagnie exige de vous, qui prétend que vous suiviez exactement tout ce que nous vous marquons sur tout ce qui concerne votre colonie et la régie des affaires qui vous sont confiées. C'est à quoi nous vous recommandons de vous conformer plus régulièrement que vous n'avez fait. » Jusqu'à quel point les personnes elles-mêmes furentelles responsables de cet esprit d'insubordination ? Il est facile de le déterminer. A partir de 1728, deux gouverneurs se succédèrent à Pondichéry, MM. Lenoiret Dumas, et deux directeurs à Mahé, MM. Trémisot et Bunel. Le ton de la correspondance n'a pas varié. Il faut, je crois, attribuer cet amour exagéré de l'indépendance à l'esprit de corps qui, suivant les circonstances, excite le zèle des assemblées languissantes ou pervertit les meilleures sociétés. Ayant peu de travail à faire, il était naturel que le Conseil de Mahé se perdît dans des spéculations subversives.
A Mahé même, les membres du Conseil s'entendaient parfaitement entre eux. A part de très légers incidents, la camaraderie la plus parfaite paraît avoir régné entre la Direction, le Conseil, les sous-marchands et les commis. Aussi l'administration de la Dépendance n'offret-elle qu'une succession de faits sans intérêt ; ce sont des sous-marchands qui succèdent à d'autres sous-marchands, des commis qui succèdent à d'autres commis. Les mouvements se font avec plus ou moins de régularité. Il était admis, en principe, par un règlement de 1734, que le Directeur devait être pris dans le Conseil Supérieur de Pondichéry. Les Conseillers se recrutaient parmi les .sous-marchands d'après leur ordre d'ancienneté dans le
comptoir lui-même. Ils étaient nommés par le Conseil Supérieur. Mais il arriva souvent que la Compagnie nomma directement à ces postes des personnes se trouvant en France et n'ayant encore d'autres titres que d'heureuses recommandations : tels MM. de Martinville et Duval de Leyrit. Ces nominations provoquèrent toujours de la part des autres employés du comptoir de vifs mécontentements et parfois des représentations motivées. Les Conseillers une fois nommés ne pouA'^aient être révoqués par le Conseil auquel ils appartenaient ; mais, en cas de nécessité, celui-ci pouvait les relever de leurs fonctions et les renvoyer à Pondichéry. Le Conseil Supérieur avait qualité pour les destituer.