III. — L'ingénieur des travaux et des fortifications
En dehors du Conseil, des sous-marchands et des commis, la Compagnie était représentée à Mahé par un ingénieur chargé des travaux et des fortifications et par une garnison comprenant d'abord trois, puis deux compagnies de 80 hommes chacune.
M. Deidier fut le premier ingénieur ; arrivé dans la colonie avec le corps de débarquement en 1725, il y resta jusqu'au mois de mai 1728, après avoir restauré la forteresse primitive et dressé un programme de travaux qui devaient être exécutés suivant les circonstances et d'après les disponibilités. Ses services étaient particulièrement appréciés. Lorsqu'il demanda à rentrer à Pondichéry, au mois de décembre 1727, on l'y autorisa ; mais, lui fit-on observer en même temps, si Mahé avait déjà donné beaucoup d'inquiétudes à la Compagnie, l'établissement, désormais privé de ses soins, en donnerait de plus considérables. Il était impossible de lui rendre justice avec plus de délicatesse.
Son adjoint et successeur, M. Lambert, ne semble pas avoir hérité de ses qualités. Il nous apparaît, à travers les correspondances, comme un esprit chagrin, frondeur et vaniteux, ne voulant suivre que ses inspirations et
prétendant méconnaître l'autorité du Conseil de Mahé. Ses rapports avec M. Trémisot ne cessèrent pas d'être aussi mauvais que possible, sans que l'on soit certain toutefois de pouvoir toujours donner raison à M. Trémisot. Ainsi, en avril 1730, M. Lambert fut gravement insulté en présence d'un caporal par un soldat nommé La Tulipe, sans que cette insulte ait ému M. Trémisot. Le Conseil Supérieur en jugea autrement et prescrivit de passer le soldat par les verges, de révoquer le caporal et de le mettre à la suite des troupes.
Ce n'était qu'un incident, mais en 1731 les rapports devinrent plus tendus. Le Conseil de Mahé se plaignait que M. Lambert se fût fait construire une maison par les ouvriers de la Compagnie ; M. Lambert répondait que M. Trémisot avait fait deux grandes installations dans son jardin, M. Bunel deux pavillons et M. Louet deux magasins, en prenant aux travaux publics toute la main-d'œuvre nécessaire. De part et d'autre, on ne recherchait aucune entente.
A la fin de l'année, M. Lambert devait dresser un programme de travaux sur lequel le Conseil aurait d'abord à se prononcer : il ne fit aucune proposition. Sans lui faire d'observation, le Conseil l'informa certain jour que, le surlendemain, des pattemars ou courriers partiraient pour Pondichéry avec le programme des diverses propositions k soumettre à la Compagnie ; M. Lambert n'y joignit pas les siennes et ne s'excusa même pas de l'impossibilité où il se trouvait d'établir un programme en si peu de temps. Il n'envoya pas non plus la justification de ses dépenses pendant l'année. Or c'était l'époque où les derniers vaisseaux allaient rentrer en France, et le retard d un courrier ajournait d'une année l'examen de toutes les questions .
Le Conseil Supérieur, appréciant ces procédés, estima qu'il y avait réellement peu de ménagement de part et d'autre et beaucoup de mauvaise humeur ; il recommanda le bon accord dans l'intérêt de la colonie.
Mais c'était prêcher dans le désert. Dans cette lutte, rendue plus acerbe par une sorte de communauté d'existence, il fallait qu'il j eût un vaincu. Le Conseil de Mahé remporta un premier succès. Le 17 décembre 1731 et le 8 février 1732, il écrivit directement à la Compagnie pour demander le remplacement de M. Lambert, et, sans attendre la réponse, il le révoqua par délibération du 2o janvier 1732. Le Conseil Supérieur fut loin d'être satisfait. « Si vous étiez capables de quelques sages réflexions, répondit-il le 5 avril, les expressions ne vous échapperaient pas si facilement. Comment pouvez-vous vous persuader que votre capacité soit si générale que vous puissiez suppléer par vous-mêmes à ce qui reste à faire et à ce qui serait nécessaire pour votre défense si vous veniez à être inquiétés ? Quand vous n'aurez pas de meilleures raisons à nous donner, nous vous prions d'y faire vos réflexions et de vous exprimer avec plus de modération. »
Dans une lettre personnelle à M. Trémisot portant la même date, le Conseil n'était pas moins catégorique. Il disait : « Vous et ceux qui composent le Conseil de Mahé, vous avez paru dans des dispositions si dangereuses au sujet de vos discussions avec le sieur Lambert et vous y avez fait voir tant de passion et si peu de prudence pour ce qui regarde la sûreté de l'établissement que nous avons cru devoir vous représenter à tous ensemble ce qui était nécessaire pour le bien du service, dont votre haine particulière vous a fait vous écarter ainsi que les
autres. Vous êtes le maître de porter telles plaintes à la Gompag-nie que vous jugerez à propos ; vous pouvez lui envoyer copie de tout ce que nous avons écrit dont vous prétendez avoir raison d'être choqué ; mais en attendant vous vous conformerez toujours aux ordres que nous vous donnerons K »
Le Conseil de Pondichéry ne sanctionna donc pas la décision du Conseil de Mahé. Il fit venir néanmoins M. Lambert à Pondichéry au mois de mai et, après avoir entendu ses explications, le renvoya à son poste au mois d'octobre. Par une sorte de compromis provisoire, il décida que M. Lambert n'aurait plus de rapports officiels avec le Conseil de Mahé, mais qu'il devrait rester subordonné à M. Trémisot et ne rien faire sans son assentiment. Le Conseil recommandait d'oublier tout le passé. Il ne semble pas que ce compromis ait donné toute satisfaction à M. Lambert ; dès le mois de mars 1733, il prétendit ne pouvoir exécuter des travaux ordonnés par M. Trémisot sans être couvert par des ordres supérieurs de Pondichéry. Le Conseil du chef-lieu fut surpris de cette résistance et ce fut le commencement de la défaveur définitive de M. Lambert.
Par lettre du 2 mars 1733, la Compagnie, répondant aux lettres reçues de Mahé, invita le Conseil de Pondichéry à remplacer M. Lambert par un autre ingénieur. Le Conseil de Pondichéry n'ayant personne à sa disposition, pria M. Trémisot le 6 septembre de continuer à se concilier comme il pourrait avec M. Lambert, qu'on ne pouvait alors remplacer.
La situation se prolongea ainsi jusqu'au mois de mai