‹ Les origines de Mahé de MalabarChapitre 59 sur 86 · LES RAPPORTS AVEC LES ANGLAIS ET LES PRINCES LNDIENS · texte numérisé non relu

LES RAPPORTS AVEC LES ANGLAIS ET LES PRINCES LNDIENS

La longue période de tranquillité, qui suivit la convention de 1728, ne fut pas cependant tout à fait vide d'événements étrangers. La paix avec Bayanor, dictée par la lassitude, ne fut jamais maintenue que par la crainte ; nos rapports avec les Anglais, un moment pleins de cordialité, ne tardèrent pas à se ressentir des sentiments de jalousie qui les avaient troublés dès leur origine ; la concurrence dans le commerce du poivre nous fit entrer en relations plus étroites avec le roi de Cotiatte ; les prétentions du roi de Ganara sur les états du Sud nous entraînèrent, à partir de 1732, dans une série de négociations très compliquées pour le maintien de l'équilibre des forces en présence à la côte Malabar ; enfin, nous sentant nous-mêmes à l'étroit dans les frontières qui nous avaient été tracées par le traité de 172(>, nous envisageâmes la possibilité de déborder ces frontières et même de fonder sur d'autres points de la côte des établissements nouveaux.

L'exécution des clauses contenues dans le traité de 1726 et la convention de 1728 ne souleva pas de sérieuses difficultés. Nous avions promis k Bajanor, par un article secret, de lui payer 150.000 fanons comme indemnité de guerre ; une partie lui fut payée comptant et le reste par acomptes successifs ; la dette fut complètement éteinte

en 1730. Le roi de Cotiatte, qui nous avait donné quelque appui pendant la guerre, devait de son côté recevoir 60.000 fanons. M. Trémisot se flatta de pouvoir éviter le paiement intégral de cette somme en usant de patience et, malgré les injonctions du Conseil supérieur, il ne paya rien jusqu'en 1730. Ses efforts furent couronnés de succès ; le roi de Cotiatte, fatigué d'attendre, aima mieux réduire sa créance par une transaction et l'affaire fut conclue pour 18.000 fanons. Nous avions promis aux Anglais de raser le fort avancé de Caricounou, qui les inquiétait ; ils devaient de leur côté raser le fort de Pouteni menaçant pour Mahé. Nous tînmes parole dès 1728; mais à Tellichéry, le nouveau chef du comptoir, M. John Braddyl, se pressa beaucoup moins. Avant de nous donner satisfaction, il préféra savoir si Goyonnaire exécuterait lui-même les conditions qu'on lui avait imposées ; or Coyonnaire mit plus de deux ans avant de s'incliner devant les faits accomplis ; il ne se soumit qu'au mois de juillet 1730. La même année et vers la même époque, le Conseil supérieur ratifia la convention de 1728.

Gomme l'administration de M. Adam avait correspondu à une longue période d'agitations, de guerres, de troubles et de malaises, celle de M. Braddyl, qui dura près de cinq ans, du 10 mars 1728 au 17 décembre 1732, se trouva coïncider dans son ensemble avec une paix à peu près générale. Toute trace des querelles anciennes avait disparu, tout sentiment de jalousie paraissait éteint, on ne se disputait plus pour le poivre et le commerce était florissant.

Nous exposerons maintenant les événements de politique étrangère, généraux ou particuliers, où nos intérêts se trouvèrent plus ou moins directement engagés.

Bayanor-Goa.

Dans une intention dont les mobiles nous échappent, Bayanor avait eu l'idée, en juillet ou en août 1728, de nommer M. Trémisot l'un de ses régidors ou conseillers, et celui-ci, flatté sans doute de ce titre, l'avait accepté. M. Adam était bien rég'idor du Samorin ; pourquoi M. Trémisot ne le serait-il pas de Bayanor? Ce titre lui permettrait peut-être de diriger la politique de ce prince. Le Conseil supérieur craignit au contraire que Bayanor, considéré comme fier, turbulent et hautain, ne se servît de notre autorité morale pour chercher noise à ses voisins ou mieux pressurer ses sujets. Il invita, en conséquence, M. Trémisot à renoncer à toute gloriole et à répudier par avance un rôle de médiateur qui pourrait l'entraîner dans des aventures et, comme le chef de notre comptoir faisait la sourde oreille, il en reçut l'ordre formel par lettre du 31 janvier 1729. 11 est probable que le Conseil fut plus clairvoyant que M. Trémisot.

Les années 1728 à 1730 virent disparaître trois des souverains qui régnaient dans le voisinage de Mahé : Ali-Raja de Cannanor (4728), le Samorin de Calicut (1729) et le roi de Cotiatte (1730). Ali-Raja mourut en allant à la Mecque et sa succession se régla naturellement. Le Samorin fut remplacé selon l'usage par son second, et, selon l'usage également, les Hollandais et les Anglais allèrent aussitôt le visiter avec des présents ; notre représentant attendit plus de quinze mois pour remplir les mêmes formalités, aussi dispendieuses qu'indispensables. En mettant si peu de hâte à s'acquitter de cette mission qu'il savait pourtant nécessaire, M. Trémisot semble s'être surtout proposé d'éviter des conversations directes avec le Samorin sur une question vitale

pour Calicut, quelque fût le roi, c'est-à-dire l'appui contre les Hollandais toujours vainement espéré par le souverain. M. Trémisot reçut l'ordre formel de ne faire aucune promesse de nature à compromettre la paix que nous entretenions avec tous les étrangers.

On se souvient qu'au cours de notre guerre avec Bayanor en 1726, le vice-roi de Goa nous avait prêté quelques secours * ; nous fûmes en situation de lui rendre le même service en 1731. A ce moment, la situation des Portugais dans l'Océan Indien était des plus précaires ; les Marates les menaçaient par terre, les Angrias les inquiétaient sur mer et, dans le golfe d'Oman, sur la côte d'Afrique, ils venaient (début de 1730) de subir un désastre sans précédent. A la suite de violences exercées par le Gouverneur de Mombaz, — qui avait enlevé la femme d'un grand marchand du pays, — la population s'était soulevée ; la flotte envoyée pour la réduire avait péri tout entière, avec 3.000 hommes, dans une tempête au travers des îles Laquedives et l'on n'avait recueilli que des épaves rejetées à la côte malabare. Le danger marate était toutefois pour l'Inde le plus pressant. Le hasard voulut qu'en cette heure critique, M. de la Bourdonnais, au retour d'une expédition commerciale à Moka effectuée pour son compte, passât à Goa. Il offrit au vice-roi d'aller demander des secours à Pondichéry ; sa proposition fut acceptée et il partit aussitôt sur un vaisseau portugais, nommé le Saint-Joseph, dont

1. Il nous a été impossible de déterminer quels furent exactement ces secours; nous savons seulement qu'au début de l'année 1730, le Conseil de Pondichéry, ayant appris par hasard que les matériaux qu'on nous avait prêtés n'avaient pas tous été rendus, envoya le Saint-Joseph à Goa avec 33.225 clous de doublage, de tillac, de pompe et de bordage, 4 barils de poudre et 1200 barils de bray, reçus par M. Baudran de la Mettrie en 1726.

il prit le commandement. Il fut assez heureux pour réussir dans sa mission et repartit de Pondichéry vers le 45 octobre 1731 avec des munitions de toute sorte. Au cours de ce voyage, il devait toucher à Mahé et se concerter avec le Conseil pour lever des lascars ou matelots indigènes et faire provision de bois. M. de la Bourdonnais eut également la permission de prendre à Mahé, sur l'effectif de la garnison, 22 soldats portugais qui s'y trouvaient engagés, 100 soldats topas et 2 canonniers ; mais il ne devait prendre ni officiers, ni soldats euroropéens. Afin de ne pas démunir la garnison, le Conseil supérieur la compléta immédiatement par 122 soldats topas envoyés par \ Entreprenant.

Les officiers furent très mécontents de ne pouvoir faire campagne et nous apprenons, par une lettre du Conseil supérieur du 24 janvier 1732, que cette permission ne fut pas accordée à cause de AI. de la Bourdonnais. Déjà ce dernier commandait plutôt qu'il ne demandait et ses prétentions ne convenaient pas toujours. La lettre précitée est adressée au Conseil de Mahé et non pas à M. Trémisot : « Vous nous dites, est-il écrit, que vous n'avez donné aucun officier, au grand mécontentement de la plupart de ceux de la garnison. Nous ne voyons d'où peut venir ce grand mécontentement, si ce n'est de l'envie ou, pour mieux dire, de l'habitude où l'on est à Mahé de donner aveuglément dans les idées du sieur Bourdonnais. Nous savons que vous n'êtes pas les maîtres de lui rien refuser, tant est grand l'ascendant qu'ila pris sur l'esprit de M. Trémisot. C'est pour cela que nous vous avons dit positivement de ne lui donner ni officiers ni soldats français. »

Grâce aux secours qui lui furent donnés, le vice-roi de Goa put conjurer le danger qui le menaçait.

La guerre du Canara.

La guerre entre le vice-roi de Goa et les Marates se faisait au loin et n'avait aucune répercussion à la côte Malabar; il en fut tout différemment, à partir de 1732, à la suite de difficultés survenues entre le roi de Bednour et Colastry. Le roi de Bednour émit la prétention d'imposer sa suprématie à Colastry ; il n'en fallait pas davantage pour mettre en émoi tous les roitelets du pays et les étrangers eux-mêmes, qui se sentaient du même coup menacés dans leurs établissements.

Nous entrons alors dans une période plus confuse qu'agitée, où la perfidie régna en maîtresse. Les guerres ne sont préparées qu'avec le désir secret de les voir arrêtées par quelque trahison opportune ; on engage des négociations pour les faire échouer, et si d'aventure on arrive à un accord, l'accord est violé du fond du cœur avant même d'être conclu. Ce sont choses d'Orient dont il ne faut ni s'indigner ni s'étonner ; autant qu'elle peut durer, la duplicité est la sauvegarde des peuples sans force et sans cohésion. Et c'était vraiment l'anarchie qui régnait alors à la côte Malabar, Il y avait bien quelques souverains, titulaires d'une vague parcelle d'autorité, mais en fait personne n'obéissait et l'argent manquait toujours. Chacun regardait du côté de Tellichéry ou de Mahé, d'où la corruption et les espérances s'écoulaient avec les roupies et les fanons, et l'on se composait une attitude ou un visage suivant les satisfactions obtenues.

Pour la compréhension des événements, il nous faut remonter en 1727, Vers la fin de cette année, à la suite de démêlés où il semble que la ruse ait eu plus de suc-

ces que la force, Cheriquel tomba entre les mains d'Ali- Raja. Celui-ci ne maltraita point son prisonnier ; mais il profita de la circonstance pour lui arracher d'importantes concessions. Cheriquel, rendu à la liberté, oublia ses promesses comme il était naturel, et ne songea qu'à la guerre. Mais c'est ici qu'apparaît la faiblesse fondamentale de tous ces princes indigènes, chefs de clans plutôt que chefs d'états. Cheriquel ne put associer à sa cause même les membres de sa propre famille. Il dut faire appel aux Anglais. Or, précisément à cette époque, les Anglais avaient besoin de ménager Ali-Raja dans l'intérêt de leur commerce ; ils refusèrent donc tout concours d'hommes et d'argent. Cheriquel finit cependant par obtenir l'appui du roi de Cotiatte, et, dans le cours de 1728, ces deux princes infligèrent quelques pertes à Ali-Raja. C'est vers ce moment que ce dernier partit pour le pèlerinage de la Mecque, où il fut empoisonné, dit-on, par l'un de ses Ministres. La guerre continua sous son successeur avec une force de 14 à 15.000 hommes et elle dura encore plus de deux ans, avec des alternatives de succès et de revers.

Cheriquel, décidé à en finir, sollicita de nouveau le concours des Anglais, qui le lui refusèrent encore une fois. Il ouvrit alors des négociations avec les Hollandais de Cannanor, en leur offrant l'île de Darmotte, dont la possession était nécessaire au commerce de Tellichéry. Plutôt que d'avoir les Hollandais comme voisins, M. Braddyl préféra sacrifier Ali-Raja. Par accord du 2 novembre 1730, il promit à Cheriquel de l'argent et des munitions, moyennant le monopole du commerce dans le pays d'iruvelinad et lîle de Darmotte. On se rappelle que, conformément aux traditions, mais contrai-

rement à la réalité, les Anglais s'obstinaient à reconnaître la suprématie de Cheriquel, non seulement sur ces pays, mais sur l'Etat de Bayanor lui-même. Ali-Raja, enveloppé par des forces supérieures, entra en composition avec ses ennemis et, par traité du 9 juin 1731, consentit à leur payer immédiatement une indemnité de 100.000 fanons et pareille somme quatre mois plus tard. M. Braddyl l'ayant appris, réclama aussitôt le remboursement des sommes qu'il avait avancées ; mais Cheriquel répondit : « Le présent traité n'a été signé que pour me donner quatre mois de répit. »

Avant que ce délai fût écoulé, la guerre avec le Canara était commencée. Nous avons deux versions contradictoires de l'origine de cette guerre. Dans une lettre du 26 mars 17S1, adressée à M. Dupleix, M. Louet, alors chef du comptoir de Mahé, rappelant le passé, raconte que devant l'impuissance oîi il se trouvait de réduire Ali- Raja, et en présence du refus des Anglais de lui prêter le moindre secours, Cheriquel aurait recherché l'appui du Canara, lui promettant subsides et vassalité s'il l'aidait à subjuguer le sultan de Cannanor et les autres petits princes qui, depuis cinquante ans, s'étaient soustraits à l'autorité de Colastryi. ^ W". Logan raconte au contraire dans son ouvrage sur le Malabar (t. Il, p. 362) que Cheriquel provoqua lui-même la guerre contre le Canara. Les emprunts qu'il aurait faits à Tellichéry, notamment ceux du 10 mai 1731, devaient lui permettre de combattre les Canarais aussi bien que les Musulmans.

Ces deux versions ne sont pas inconciliables ; dans les profondeurs de l'âme orientale, il n'est rien qui ne s'as-

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