‹ Les origines de Mahé de MalabarChapitre 60 sur 86 · A. Col., C2 89, p. 49 et siiiv · texte numérisé non relu

A. Col., C2 89, p. 49 et siiiv

socie. Gheriquel avait des griefs particuliers contre Ali- Raja qui l'avait fait prisonnier ; mais il n'en avait pas moins contre les membres de sa propre famille et contre tous les roitelets malabars qui naguère encore le reconnaissaient comme chef et maintenant se moquaient de son autorité. Une diversion extérieure pouvait rétablir sa suprématie soit qu'il réunît toutes ces forces éparses contre l'ennemi commun, soit que, l'anarchie continuant, il s'unît lui-même à l'ennemi du dehors contre ses propres vassaux, et la suite des événements nous apprend qu'il pratiqua ces deux politiques.

Il s'attaqua d'abord au Canara. Ce pays, longue bande de terre riveraine de la mer depuis la rivière de Nileswaram au Sud jusqu'aux environs de Goa au Nord, appartenait depuis près d'un siècle aux rois de Bednour ; il avait été conquis par le grand roi Sivappa Naïak, mort en 1671. Sivappa descendait lui-même d'une famille de riches fermiers qui tenait le Gouvernement de Bednour, sous les rois de Bijanagar, et se rendit indépendante après la célèbre bataille de Talicot (1 o64), où ce royaume disparut. Le titre de roi ou raja fut pris pour la première fois par Sivappa. C'était un de ses arrière-petits-fils, Somasekhara, qui régnait en 1732. Ce souverain n'étai peut-être pas un puissant monarque, mais il avait derrière lui le succès et à ses côtés une grande étendue de pays. Il devait nécessairement triompher de Gheriquel.

La guerre s'engagea dans les derniers jours de 1731. Gheriquel la commença en donnant la course à des embarcations canaraises avec des manchoues empruntées à Tellichéry; les Ganarais, pour punir les Anglais de ce concours, ripostèrent en arrêtant plusieurs bateaux de Bombay, et, portant en même temps les hostilités sur

terre, envahirent le nord du Cartenate jusqu'au mont Delhi, d'où l'on aperçoii Gannanor dans le lointain. Ils arrivèrent en peu de temps jusqu'à la rivière de Viliapatnam à trois lieues au nord de cette ville, la franchirent, et se trouvèrent au mois d'octobre au centre même des possessions d'Ali-Raja.

La situation était critique, tant pour ce prince que pour Gheriquel, unis pour un instant dans une commune infortune. Ce fut pour Gheriquel l'occasion de changer de politique. Avec autant de résolution qu'il avait combattu le roi de Bednour, il ouvrit des négociations avec son général, nommé Ragonatt, et, par accord conclu à la fin d'octobre, promit de céder à son maître le pays entre la rivière de Nileswaram et celle de Viliapatnam. Ge pays ne devait être toutefois que tributaire du Çanara ; mais le Ganara pourrait y occuper trois forteresses, l'une àMadacaura, l'autre à Gavi et la troisième à Nileswaram. Le pays au Sud de la rivière de Viliapatnam, usurpé en partie par Ali-Raja, reviendrait à Gheriquel, qui recevrait en outre assistance contre ses sujets rebelles et notamment contre le Sultan et ses musulmans, nommés sur cette côte les Maplets. En conséquence de cet accord, Gheriquel et Ragonatt marchèrent contre Gannanor au mois de janvier 1733; mais dans deux circonstances leurs troupes furent repoussées avec perte.

La guerre, en se rapprochant, n'était pas sans inquiéter les Anglais et même les Français. Les Anglais se trouvaient les plus menacés ; si les succès de Bednour continuaient, c'était Cotiatte en danger, l'île de Darmotte passant aux mains de l'ennemi et tout leur commerce de poivre compromis. De plus, les Anglais, comme tous les états de cette côte, tiraient presque tout leur riz du

Ganara et la g-uerre leur fermait le marché de Mangalore. Dès 1729, le roi leur avait interdit de tirer de ses états tout approvisionnement; il ne voulait pas que, sous prétexte de nourrir les Européens, le comptoir de Tellichéry pût acheter assez de provisions pour en céder aux indigènes. La consigne, un instant levée en 1731, devint plus stricte après que les Anglais eurent prêté leurs manchoues à Cheriquel, et bientôt la disette se fît sentir à Tellichéry.

Le roi de Ganara n'avait pas à notre égard des sentiments aussi malveillants. Plus éloignés de ces États, nous lui apparaissions, au contraire, comme le contrepoids nécessaire aux ambitions anglaises, et lorsque le commerce de Ganara fut interdit à nos voisins, il nous suffit d'envoyer M . Louet à Mangalore pour qu'il obtînt du roi la confirmation de nos privilèges (fin 1729). Plus tard, au début de 1732, lorsque les Anglais prirent parti pour Gheriquel, le roi de Ganara songea un instant à contracter avec nous une union plus étroite en nous offrant un établissement dans ses Etats. La proposition nous en fut faite comme par hasard, au cours d'un voyage de M. Bunel à Mangalore. Le Gouverneur de la ville, sans doute autorisé par son maître, lui conseilla vivement d'aller jusqu'à Bednour pour s'entendre avec le roi au sujet de cet établissement, lequel, dans sa pensée, devait se trouver entre MoUequin et Barcelor, à l'embouchure d'une petite rivière, où nos embarcations pourraient entrer facilement. Nous y aurions eu les mêmes privilèges que les Portugais, pour y faire commerce de poivre et de riz. Le Gonseil de Pondichéry ne fut pas d'avis d'accepter cette proposition. Pour réussir, il aurait fallu envoyer une députation à Bednour, dépenser beaucoup

d'argent, faire de nombreux cadeaux; le Conseil estima que la création d'un nouveau comptoir ne justifiait pas ces sacrifices. Cependant, si le roi de Canara voulait nous permettre de fonder une simple loge, qui serait plutôt un magasin qu'un comptoir, le Conseil de Mahé restait libre de bâtir une maison et d'y faire résider un employé avec un écrivain et quelques serviteurs.

La guerre battant son plein, notre situation, pour être moins critique que celle des Anglais, n'en fut pas moins délicate. Si, à Mahé nous n'avions encore rien à craindre d'une invasion de troupes du Canara, il nous fallait pourtant envisager la possibilité de succès nouveaux qui compromettraient l'indépendance de notre établissement et il importait en même temps de ne prendre aucune mesure caractérisée qui pût nous fermer le inarché de Mangalore. C'était ouvrir à la diplomatie, comme on l'entend dans l'Inde, les plus belles perspectives et nous ne fûmes pas, à la vérité, inférieurs à Cheriquel en souplesse et en ingéniosité.

M. Braddyl ouvrit le jeu des négociations. Avant même que la rivière de Viliapatnam fût franchie par Ragonatt, il fît des ouvertures à M. Trémisot pour parer aux dangers qui pourraient survenir. Le Conseil de Mahé ne répondit pas aussitôt; il préféra attendre que Ragonatt eût menacé le paj^s d'Ali-Raja et cette prudence fut appréciée à Pondichéry, où l'on estima qu'ayant toujours vécu en bonne intelligence avec le Canara, il ne fallait point précipiter les événements, mais plutôt rester dans 1 expectative. Il nous serait toujours plus aisé, pensait le Conseil, de nous entendre avec le Canara qu'avec les Anglais ; au cas où Ragonatt voudrait aller de l'avant, il y avait peu de chances que son armée, com-

posée surtout de cavaliers, s'avançât jusqu'à Tellichéry, protégé par des montagnes, et encore moins jusqu'à Mahé.

Au surplus, ni à Pondichéry ni à Mahé, on ne semble avoir désiré s'entendre avec M. Braddyl. Depuis un an, les relations étaient devenues difficiles avec ce dernier. Après son remplacement par M. Law, à la fin de décembre 1732, nous commençâmes toutefois à écouter plus favorablement les propositions anglaises. D'ailleurs à ce moment-là, Ragonatt entrait dans les terres d'Ali- Raja.

M. Et. Law n'était point un inconnu pour les Français ; il avait été longtemps membre du Conseil de Tellichéry et passait pour un homme conciliant. « Nous apprenons avec plaisir le départ de M. Braddyl, écrivaiton de Pondichéry à Mahé le 13 février 1733', et que M. Law soit venu lui succéder. Celui-ci étant d'un caractère plus traitable, vous trouverez en lui plus de dispositions à vivre en bonne intelligence. »

Toutefois, avant d'accéder aux propositions anglaises, M. Trémisot, écoutant des suggestions venues aussi bien de Cannanor que de Bednour, essaya d'être le médiateur d'une entente entre le Sultan et le roi de Canara. Ce dernier lui renouvela à cette occasion la proposition de fonder un établissement commercial en ses Etats; mais en faisant cette offre, le roi de Canara avait beaucoup moins pour but de préparer une paix générale que de neutraliser les Français dans la lutte qu'il soutenait depuis quatorze mois et se proposait de poursuivre, au besoin contre les Anglais, jusqu'à la conquête de tous les Etats malabars.

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