‹ Les origines de Mahé de MalabarChapitre 63 sur 86 · Arch. Pond., t. 61, p. 17. — Lettre du 17 juin · texte numérisé non relu

Arch. Pond., t. 61, p. 17. — Lettre du 17 juin

lité sur l'exécution du traité du i" février 1733, Pourquoi, après l'avoir signé, le Conseil de Mahé avait-il cherché presque aussitôt à en éluder les clauses ? Nous en trouvons l'explication dans deux lettres adressées à la Compagnie par le Conseil de Mahé le lo janvier 1735.

Dans lune, M. Trémisot explique qu'après s'être mis d'accord avec M. Law, il s'était aperçu très vite qu'en contribuant pour les deux tiers dans les dépenses communes, il avait signé un accord trop onéreux pour la Compagnie « par la dépense considérable où les Anglais allaient nous jeter par leur peu de bonne foi et pour leur propre et unique intérêt, sous l'ombre du bien commun, sans autres fruits que pour eux, et par l'empire que ce moyen leur faisait prendre sur tous les Malabars à notre préjudice ».

Pour se tirer de l'impasse où il croyait s'être engagé, M. Trémisot proposa à titre de correctif que, dans le cas où, par suite d'une action commune, le Canara serait chassé des Etats de Cheriquel, ce prince paierait une indemnité aux Français. En soulevant cette question, M. Trémisot pensait pouvoir rendre inutile et même gênant pour les Anglais le traité du l"' février. Ses prévisions ne le trompèrent pas. Plutôt que de reconnaître aux Français le principe d'une indemnité, M. Law n'insista plus pour l'exécution du traité et la coalition projetée par lui fut ajournée.

Notre sortie, équivalant à une rupture du traité du l^"" février, ne troubla cependant pas nos rapports avec les Anglais ; ils continuèrent en apparence de rester aussi réguliers et aussi amicaux que par le passé; seulement de part et d'autre la cordialité et la confiance avaient disparu. M. Trémisot restait sur ses gardes et ne

le dissimulait point. Dans sa seconde lettre du 15 janvier 1735, adressée également à la Compagnie, il exprimait en ces termes les motifs de sa réserve : « Aujourd'hui, nous vivons avec les Anglais de façon à ne point leur donner prise sur nous, sans leur rien donner à connaître de ce que nous pensons de leur façon d'agir avec nous, remplie de mauvaise foi et de faux-fuyants dans tous leurs procédés. C'est la véritable et seule manière de vivre avec eux pour ne point être la dupé de leurs manœuvres secrètes et en sous main, sans tant d'alliances ni traités ; car ils ne s'y tiennent qu'autant qu'ils leur sont avantageux et il ne leur manque point de prétextes pour s'en dégager, quand bon leur semble. »

Pendant ce temps, les opérations militaires 'contre Ali-Raja étaient suspendues ou avaient cessé d'être actives. Tel était le résultat de la convention secrète des Anglais avec le roi de Bednour. Les Anglais profitèrent de cette accalmie pour donner suite à une idée qu'ils poursuivaient depuis longtemps : occuper l'île de Darmotte. Cette île, située à environ deux milles au nord de Tellichéry, appartenait à Cheriquel au temps de sa grande puissance ; elle était alors partagée entre Ali-Raja et le roi de Cotiatte. Or, d'après des bruits assez vagues, il était question que Cotiatte cédât ses droits aux Français, et, en effet, à la fin de 1734, des pourparlers furent engagés avec Mahé en vue de cette rétrocession. Le roi de Cotiatte nous demandait seulement de mettre quelques troupes à sa disposition pour garder son palais de Nettour et nous permettait d'avoir deux magasins ou bancassals dans l'intérieur de son pays. La possession de Darmotte et de ces deux magasins était un coup mortel pour Tellichéry. Ajoutons que

l'île de Darmotte passait pour pouvoir produire de 7 à 800 candils de poivre .

Le Conseil de Pondichéry consulté, estima que cette proposition nous était très avantageuse. En dehors de l'accroissement de notre commerce, il y voyait encore un moyen de contenir Bayanor, dans le cas où ce prince voudrait nous créer quelques difficultés. Mais n'était-il pas à craindre que les Anglais, nous voyant si près d'eux dans le Nord et se trouvant à peu près sevrés de tout commerce avec Cotiatte, ne voulussent former contre nous une ligue avec Ali-Raja et le Canara ? Nous aurions été ainsi amenés à la guerre ou du moins à un effort financier qui aurait excédé nos forces. D'autre part, si nous refusions l'offre de Cotiatte, il était à présumer que ce prince se tournerait du côté des Anglais. Toutes choses mises en balance, le Conseil supérieur conclut qu'il valait mieux accepter la proposition de Cotiatte, occuper Darmotte et y mettre garnison.

Mais, pendant qu'il délibérait, les Anglais agissaient. Ils avaient vite percé le secret de nos négociations, et tout étant au mystère, ils avaient de leur côté engagé des pourparlers discrets avec Ali-Raja pour se faire céder les droits qu'il pouvait avoir sur Darmotte (octobre 1734) et, pour intimider Cotiatte, avaient fait avancer l'armée canaraise jusqu'à la rivière d'Anja-Kandri, limite de l'île du côté du Nord. Ce fut le 3 février 1735 que se passa cet événement. Cotiatte craignit d'être envahi et entra aussitôt en conversation avec les Anglais. Ses propositions reçues àTellichéry, le 7 février, à deux heures du matin, furent examinées dans un conseil tenu à huit heures ; elles comportaient la cession de Darmotte, moyennant quoi les Anglais se faisaient

forts d'obtenir le retrait de l'armée canaraise. Dans l'après-midi du même jour, les capitaines Slawghter et Mendoza occupaient l'île avec 400 hommes.

La cession de Darmotte aux Anglais ne modifia pas nos rapports avec Gotiatte ; nous comprîmes aisément que ce prince avait dû se soumettre à la nécessité et nous ne songeâmes pas un instant à lui demander la moindre compensation. Mais elle modifia la politique des Anglais. Jusqu'alors M. Law s'était efforcé d'éviter toute guerre où ils fussent directement impliqués ; il avait même pu, ce qui valait mieux encore, paralyser toutes les opérations militaires, quelles qu'elles fussent. Quand il vit Tellichéry protégé du côté du Nord par la possession de Darmotte, le péril canarais, conjuré par lui avec infiniment d'habileté, lui parut plus redoutable que jamais ; les Canarais étaient en effet toujours dans les environs de Gannanor. 11 reprit alors, avec la volonté de réussir, le projet de coalition conçu deux ans auparavant ; mais l'année \ 735 se passa sans qu'il pût arriver au moindre résultat. Gheriquel, pivot de la combinaison, ne voulait point rompre le premier avec le Canara et cette prudence était compréhensible. Gotiatte, déjà engagé dans la lutte, ne comptait pas ; mais il restait les Français. M. Law vint à Mahé le 31 mars ; il ne put toutefois s'entendre avec M. Trémisot. Tous deux assurément désiraient la paix, mais ils la poursuivaient par des voies différentes : M. Law la voulait à la suite d'une guerre qui eût affaibli et humilié le Canara ; M. Trémisot pensait pouvoir l'atteindre par des négociations où l'indépendance des Etats malabars serait consentie de bonne grâce plutôt qu'arrachée par la force ou la menace. Une médiation pacifique lui paraissait préférable.

Il gagna à ses idées les princes malabars voisins de Mahé: Bayanor, Gotiatte, Goyonnaireet les quatre Nambiars, et, vers le temps même de la visite de M. Law, il parvint à former avec eux une sorte de ligue défensive. Cette coalition lui coûta cher ; il dut avancer à Bayanor 200.000 fanons, remboursables en poivre, et fournir à Cotiattè dans les mêmes conditions 18.000 fardes de riz, sans compter de la poudre, des balles et la promesse de lui donner encore 2.000 fardes de riz tous les mois (mars-avril 1735). Nous ignorons ce que l'on promit à Coyonnaire et aux quatre Nambiars.

En apprenant ces conditions, le Conseil supérieur comprit qu'il eût été préférable de ne pas rompre avec les Anglais l'accord du 1°'' février 1733. Cet accord nous garantissait, en quelque sorte, la paix et, en cas de guerre, nous étions presque assurés, avec leur concours, de pouvoir rentrer dans nos avances et de repousser l'ennemi commun. 11 était, à priori, hors de doute que ni Cotiattè ni Bayanor ne rembourseraient ni directement, ni indirectement la totalité de leurs avances. Un jour viendrait où, sous peine de les mécontenter et d'avoir la guerre avec eux, nous serions obligés de leur faire remise de tout ou partie de leurs dettes. N'eût-il pas mieux valu s'en tenir aux premières proposition s anglaises ? elles étaient plus sûres et moins onéreuses.

Sages prévisions! Nous dûmes en elfet, en 1740, sous l'empire de nécessités extérieures, consentir à une remise définitive de la majeure partie de notre créance au roi de Cotiattè. En attendant, le Conseil, dans l'ignorance des raisons directrices de la politique de Mahé, donna son plein assentiment à l'accord avec Bayanor et Cotiattè, cet accord ayant pour but d'empêcher la guerre.

M. Trémisot réussit en effet à ne point se brouiller avec le Ganara, et, si l'année 1735 ne fut pas tout à fait calme sur les frontières de Gotiatte et de Cheriquel, il ne se passa pourtant aucun fait militaire important ni décisif. Cheriquet avait déchaîné cette guerre, quatre ans auparavant, pour reconquérir sur les états malabars la suprématie perdue. Il n'avait pu y parvenir, malgré l'appui du Ganara. Il chercha donc un autre moyen de triompher. Sur les confins de Gotiatte, de Bayanor et des quatre Nambiars, à quatre lieues et demie au Nord- Est de Mahé, non loin de la rivière, il y avait une petite montagne, nommée Peringoutour, qui commandait le passage entre Golastry et Bargaret : Gheriquel songea à s'en emparer. Mais avant que ses projets eussent reçu un commencement d'exécution, ils étaient déjà découverts et paralysés. Goyonnaire et son père, Narangol Nambiar, suzerains nominaux de Peringoutour, craignant aussi bien Gheriquel que le Ganara, vinrent demander à M. Trémisot de les défendre contre toute usurpation. Le Gonseil de Mahé réfléchit que, s'il n'intervenait pas, les Anglais, poussés par Gheriquel, finiraient par s'établir un jour dans le pays ; tous les poivres qui descendaient à Mahé par la rivière ne pourraient plus y parvenir. Il envoya donc quelques hommes pour prendre possession de la montagne, et, avec le concours d'ouvriers indigènes, fit construire rapidement un petit fort en terre à la façon du pays, peu solide, mais peu coûteux et suffisant aux premiers besoins. Le Gonseil de Mahé ne manqua pas, à cette occasion, de faire remarquer à la Gompagnie que, s'il eût attendu les ordres de Pondichéry, les Anglais auraient eu le temps de prendre Peringoutour comme ils avaient pris Darmotte. La nécessité d'agir

vite est en beaucoup de circonstances la condition essentielle du succès'.

Cependant le Canara commençait à se fatiguer d'une guerre où il n'avait gagné que le pays compris entre la rivière de Nileswaram et celle de Viliapatnam ; encore ce pays était-il entre ses mains une hypothèque sur Cheriquel et non une possession effective. La crainte des Européens l'avait empêché de poursuivre ses succès. A la fin de 1735, lassé de la lutte, il demanda d'entrer en négociations avec le roi deÇotiatte. Ce prince répondit qu'il ne pouvait ni ne voulait traiter sans la médiation des Français. Le général du Canara, nommé Govalaya, envoya en conséquence quelques-uns de ses gens à Mahé pour s'entretenir de la paix ; mais leurs pouvoirs furent jugés insuffisants et les négociations ajournées.

Elles furent reprises peu de temps après parM. Louet, qui se rendit au camp des Canarais. Le général le reçut avec les plus grands honneurs, allant jusqu'à lui donner une garde de 300 hommes de pied et de 100 cavaliers. La diplomatie prenait un caractère solennel. Tout alla d'abord à merveille. Le Canara demandait, comme conditions de la paix, soit que Cotiatte se reconnût tributaire de Bednour, comme d'autres princes du Nord de ce royaume, soit qu'il cédât une de ses forteresses, des éléphants ou une certaine somme d'argent. Donner des éléphants, c'était, d'après les coutumes du pays, s'avouer vaincu ; abandonner une forteresse, c'était accorder au Canara par la voie de la paix des concessions généralement obtenues par les armes. Cotiatte refusa. 11 ne voulut pas davantage se reconnaître tributaire de Bednour ;

Page 1