W. Logan, Malabar, t. II, p
reprit entre le Canara, Gheriquel et les Anglais pour durer jusqu'à la fin de 1738, Ce fut une simple guerre d'escarmouches, où aucun des combattants ne se porta ni ne voulut se porter des coups décisifs. Un nouveau traité, portant la date du 2 janvier 1739 et concj-u à peu près dans les mêmes termes que celui du 20 février 1737, termina définitivement les hostilités.
Quant à nous, fidèles à l'attitude prise dès le début, nous nous bornâmes à enregistrer les résultats obtenus. La guerre ne nous procura d'autres inconvénients que celui de nous faire fermer le commerce de Mangalor au début de l'année 1737. Le roi de Canara eût vivement désiré que nous lui fournissions des munitions contre les Anglais ; le souci d'observer une stricte neutralité nous empêcha d'accéder à ses désirs.
Nous avons raconté avec quelques détails les combinaisons fécondes et variées auxquelles donnèrent lieu les affaires du Ganaru. Il est peu d'exemples dans l'histoire de l'Inde, où, même dans des circonstances plus importantes ou plus graves, l'ingéniosité de la diplomatie européenne ou indigène se soit affirmée avec tant de supériorité. Chacun pratiquait la mauvaise foi. 11 ne nous appartient pas de dire qui la pratiqua le plus habilement ; c'est l'a (faire du lecteur de décider le cas, suivant sa conscience ou ses goûts. La poursuite de l'intérêt national est une chose et la morale théorique en est une autre.
Tanour. Lu liivicre Colle.
La question de Canara est assurément celle qui força et retint avec le plus de continuité l'attention du Conseil de Mahé ; mais elle ne fut pas la seule. La prospérité
dont notre établissement jouissait depuis 1728, le développement des ambitions anglaises qui se traduisait par des résultats décisifs, avaient fait naître dans l'esprit de M. Trémisotet de ses conseillers le désir d'étendre notre sphère d'influence hors de Mahé. Nous avons vu comment on avait un instant songé à s'établir à Barcelor, puis à Darmotte, et comment on avait enfin occupé Peringoutour. Ce ne furent pas les seules visions que M. Trémisot ait entrevues ; il projeta encore de fonder des comptoirs à Tanour et à la rivière Cotte sur le littoral Malabar, et à Mascate dans le golfe Persique ; il prépara enfin l'acquisition des deux montagnes qui dominent Mahé, Caragouroup et Tamanta, et qui constituaient une perpétuelle menace pour notre comptoir.
Tanour était, comme Mahé lui-même, une petite ville de la côte, à quelques kilomètres au nord de Panana. Elle appartenait à un prince vassal du Samorin. Le commerce qui se faisait en ses Etats était ouvert à toutes les nations d'Europe, moyennant le paiement des droits d'usage ; seulement nous n'y participions pas, la concurrence des Anglais et des Hollandais y étant trop puissante. Le prince nous proposa en 1734 d'y fonder une loge. Sans donner à ce projet une adhésion formelle, le Conseil de Pondichéry fut pourtant d'avis de ne point l'écarter. Tanour correspondait avec Panana à l'intérieur des terres par des canaux ou bras de rivières^ par lesquels on pouvait faire venir clandestinement des poivres qui échapperaient au contrôle des Anglais ou des Hollandais ; l'importance d'une loge à Tanour se trouvait ainsi doublée.
Les Anglais, ayant appris les offres qu'on nous avait faites, accablèrent le prince de menaces ou l'assaillirent
de sollicitations pour obtenir le monopole du commerce. Ce dernier, désirant conserver sa liberté d'action, ne nous appelait en réalité auprès de lui que pour garantir son indépendance ; il resta donc sourd aux unes comme aux autres, et maintint ses propositions. En 1735, le Conseil de Pondichéry autorisa la construction d'un bancassal, qui devait coûter o à 6.000 fanons, sans compter 3.000 fanons de cadeaux au prince et à ses conseillers. Il comptait pouvoir retirer du nouvel établissement 300 candils par an et y vendre de l'opium du Bengale.
Cet établissement resta toutefois à l'état de projet. Au moment où on allait le réaliser (1736), les affaires du Canara prirent une tournure inquiétante. Les vaisseaux qui devaient nous apporter de l'argent de France arrivèrent vides ; ceux qui s'en retournèrent partirent peu chargés et le Conseil de Pondichéry dut emprunter 50.000 pagodes aux particuliers pour continuer le commerce. 11 lui parut dans ces conditions que le parti le plus sage était de conserver les établissements déjà formés et de ne point en créer de nouveaux, ni d'envisager des entreprises, dont les premières dépenses seraient inutiles ou perdues, faute de pouvoir les continuer. Il convenait encore de tenir compte de la jalousie des Anglais. D'ailleurs, concluait le Conseil avec une certaine philosophie, si l'on ajoutait toutes les dépenses de l'établissement au prix du poivre, on trouverait que cette graine revient à la Compagnie plus cher quelle ne se vend (12 avril 1736). L'idée de s'établir à Tanour ne fut toutefois définitivement abandonnée qu'en 1738.
Le projet d'installer un comptoir à la rivière Cotte n'eut pas plus de succès. Le Samorin avait accordé à
Cotte marquair, le seigneur Maure dont les terres se trouvaient au Sud de cette rivière, le droit de délivrer des passeports aux embarcations indigènes venant du Nord ou du Sud, d'exiger d'elles comme rémunération quelques rétributions en riz et, comme garantie de paiement, le pouvoir de les visiter. Il n'est pas alors de fraudes ou de subterfuges que les Malabars n'imaginèrent. Mais Cotte marquair n'entendait pas perdre ses revenus ; il arma ses manchoues d'une police de contrôle et, n'étant pas lui-même contrôlé, versa dans la piraterie. Il devint en peu de temps une puissance redoutable. Lorsqu'on venait se plaindre au Samorin, ce prince, sans plus d'enquête, invitait Cotte marquair à lui verser à titre d'amende une partie de ses bénéfices ; il gardait pour lui-même ces amendes et disait aux plaignants qu'il avait fait justice. Or, en 1734, Cotte marquair crut devoir exercer ses droits habituels sur deux embarcations françaises appartenant à la Compagnie et qui apportaient de Mangalor environ 2.400 fardes de riz. Le Conseil de Mahé protesta auprès du Samorin, en prétextant que Cotte marquair avait excédé la mesure. Après plusieurs réclamations restées sans réponse, le Conseil prit le parti de faire contre Cotte marquair une démonstration militaire et l'on débarqua des troupes au port de Bargaret, chez Bayanor : de ce port on menaçait la rivière de Cotte.
Cette démonstration suffit. Avant l'ouverture effective des hostilités, les envoyés de Bayanor et du Samorin s'interposèrent et un compromis intervint : Cotte marquair nous rendait 18.000 fanons, indûment prélevés sur nos manchoues , et nous accorderait une réparation publique en venant lui-même à Mahé et en y envoyant une de ses embarcations avec 1 1 fardes de riz, en guise de soumis-
sion. Ces conditions furent exécutées. Cotte marquair s'obligea, en outre, par un accord personnel, à nous donner comme dédommagement lo.OOO fanons, dont 2.0OO comptant et les 12.500 autres représentés par un terrain où nous établirions un bancassal : seulement ce terrain ne nous serait pas directement concédé. Le Samorin, dont il faudrait obtenir l'agrément pour la régularité de l'opération, pouvait le refuser ou ne le donner qu'à prix d'or. Il parut plus expéditif au Conseil de Mahé de convenir secrètement que ce terrain serait concédé à l'un des interprètes de ce comptoir. Ce dernier, pour ne point attirer l'attention, habiterait la première année une paillotte, ferait construire une maison la seconde et un magasin la troisième. Plus tard, il déclarerait ouvertement n'être qu'un agent de la Compagnie. Le Samorin ne manquerait pas sans doute, à ce moment, de nous prier de nous en aller ; nous n'y ferions pas d'objection, mais nous lui demanderions en échange de nous reml)ourser toutes nos dépenses. Or le prix d'achat du terrain aurait été de 12. oOO fanons et on aurait fait 20.000 fanons de construction. C'était une somme très suffisante pour rebuter même un prince et il est probable qu'on nous laisserait tranquilles possesseurs du bancassal. Il suffirait alors de quelques milliers de fanons donnés aux régidors pour en obtenir la confirmation régulière K
L'intérêt d'un établissement à Cotte résidait surtout dans les facilités f{ui nous seraient accordées pour empêcher la fraude dans l'état de Bargaret. Si, d'après les conventions avec Bayanor, ce prince devait nous fournir tout le poivre de ses Etats, à l'exclusion de toute
i. Arch. Col., C» 7.H. p. 263-272.
autre nation, il n'en est pas moins vrai que cette convention, exécutée dans le Nord, à Mahé même, ne Tétait point dans le Sud où notre contrôle était illusoire. Une bonne partie des poivres nous échappait par le port de Bargaret et par la rivière de Cotte. Pour empêcher cette fraude, nous avions vainement demandé à Bayanor de nous laisser établir un bancassal à Bargaret ; il n'avait pas voulu y consentir, tant pour affirmer son indépendance que pour pouvoir bénéficier lui-même de ces sorties clandestines. Or un établissement chez Cotte marquair assurait l'exercice de toutes nos prérogatives.
Il ne semble pas que les conditions mystérieuses dans lesquelles cet accord avait été conçu en aient favorisé la réalisation ; en 1738 et même en 1740, il était en effet toujours question de fonder un établissement à la rivière Cotte et cet établissement ne fut pas davantage fondé dans les années qui suivirent. Ce comptoir, comme tout autre de même nature, ne paraissait utile au Conseil de Pondichéry que si Ton pouvait s'y procurer le poivre à un prix très avantageux ; sinon, les frais d'installation ou d'entretien risquaient d'absorber tous les bénéfices. On renonça à installer un comptoir à la rivière Cotte comme on avait renoncé à la fondation de celui de Tanour. Les mêmes causes produisirent les mêmes effets.
Mascate.
Nos projets d'établissement à Mascate furent encore plus vagues et plus tôt abandonnés. Nous avions déjà dans le golfe Persique, à Bender Abbas et à Bassora, des comptoirs où nous avions peine à nous maintenir en raison de l'insécurité du pays, et où les transactions
commerciales étaient très difficiles. En 1735, M. Trémisot envoya un vaisseau à Mascate avec quelques marchandises. L'iman du pays, qui était alors un prince très puissant, étendant son autorité sur toute la côte orientale d'Afrique, nous proposa de fonder en sa capitale un bancassal où nous entretiendrions d'abord deux Européens et un interprète. De ce poste, il nous serait possible, en bénéficiant de sa protection, de naviguer jusqu'à Melinde, Mombaz, Zanzibar, la côte de Zanguebar et le canal de Mozambique. C'était un beau et vaste programme. Il plut à M. Trémisot, moins toutefois comme un moyen de développer le commerce trop lointain de Mahé, que pour y faire naître et y favoriser celui de l'île de Bourbon, plus à portée des terres africaines. Un comptoir à Mascate convenait surtout à l'Inde pour servir de lieu de relâche aux navires allant à Bender Abbas et à Bassora. Le projet plut au Gouverneur Dumas et, en 1736, un second navire fut envoyé de Mahé à Mascate ; de là il devait aller sur la côte d'Afrique. Nous ignorons le résultat de ce voyage ; nous savons seulement que le comptoir de Mascate ne fut pas fondée
Les deux montagnes de Mahé. Pcringoutour.
Il ne nous reste plus qu'à parler de nos relations avec Bayanor et de la convention avec Peringoutour.
Depuis le jour où M. Trémisot avait reçu l'ordre formel de cesser d'être régidor de Bargaret, les relations avec ce prince n'avaient plus été que des relations commerciales et n'avaient donné lieu à aucun incident. Les souvenirs de la guerre de 1726 se perdaient peu à peu