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CHAPITRE VIII

Retour de la Mère Patin et des Visitandiaes. — Prises d'habit et première profession. — Description de cette cérémonie. — Lettre de direction du V. P. Eudes.

Au moment où les lettres d'Institution furent données, après dix ans d'existence, la Communauté ne comptait que quelques postulantes ayant à leur tête une novice, la courageuse Marie de l'Assomption de Taillefer. Celle-ci n'avait garde de reculer lorsqu'elle voyait les difficultés aplanies. Sans plus tarder, elle écrivit donc au Vénérable Père pour obtenir la faveur si longtemps désirée de faire sa profession religieuse. Les lettres d'Institution exigeaient pour cette cérémonie le retour des Visitandines, il dût lui répondre :

Ma très chère Fille,

Jésus, le trcs Saint Cœur de Marie soit le notre pour jamais!

« C'est bien mon désir que vous fassiez profession au plus tôt, et si cela était en mon pouvoir, ce serait déjà fait. Mais il est nécessaire que vous ayez des religieuses avec vous auparavant, et voug en aurez bientôt. Demeurez ^ donc en paix jusque-là, ma chère Fille, et vous préparez bien à cette sainte action. Je prie Notre-Seigneur et sa très sainte Mère qu'ils vous y préparent eux-mêmes et qu'ils vous fassent toute selon leur Cœur. C'est en l'amour sacré de ce très Saint Cœur que je suis à vous et à toutes mes très chères Filles. Ma très chère Fille. «

Tout vôtre.

Jean Eudes, Prêtre-Missionnaire.

« P. S. — J'ai présenté à M""^ de la Porte le livre du Cœur, avec le seing et votre lettre, dont elle a témoigné beaucoup de satisfaction. Elle vous écrira, m'a-t-elle dit, pour vous remercier. »

Paris, ce ii mars 1651.

Cette lettre fut écrite pendant la grande mission de Saint- Sulpice, que M. Olier avait démandée au prédicateur bien des fois appelé par lui la Merveille de son siècle.

Le livre du Cœur dont il est parlé est celui qu'il avait cornposé pour répandre sa chère dévotion au Saint Cœur de Marie.

La date encore montre la longueur des négociations qui furent nécessaires pour obtenir le retour de la R. M. Patin. Elle était, à la vérité, déchargée de la supériorité, et rien ne semblait s'opposer à son retour, mais la Mère Dubreuil, alors supérieure et ses Religieuses ne voulaient pas se priver de ses services et de ses conseils, et l'exposer de nouveau à toutes les peines qu'elle avait déjà trouvées à la Charité. La Mère Patin elle-même, toute vertueuse qu'elle était, éprouvait de grandes répugnances à se charger d'un fardeau aussi pesant. Il fallut une intervention divine bien claire, une espèce de miracle pour l'y déterminer. Voici le récit qu'elle-même en fit à une Supérieure de son Ordre quelques années plus tard.

Caen, 22 mars lô^iS.

Ma très chère Mère,

« Puisque c'est votre consolation que je vous dise sincèrement ce qui s'est passé au regard de cette petite maison, en ma personne, je le ferai par obéissance. Voici ce que c'est, selon mon peu de mémoire. Une grande partie du temps que je fus au rang de supérieure à la Visitation, je ressentis de très grandes infirmités et une tristesse extraordinaire ; étant déposée, cela ne me quitta point. Notre Mère fit ce qu'elle put, tant par médicaments qu'autres choses, mais en vain; j'étais presque toujours dans une mélancolie si profonde que je ne puis vous l'exprimer. Cette bonne Mère me vo5'ant en si pitoyable état, me disait qu'elle ne savait que penser. Mes prières et oraisons n'étaient que pour demander à Dieu et à la Sainte Vierge la délivrance de mes peines ; mes applications d'esprit n'étaient que dans le désir d'être délivrée d'une si pesante croix. Enfin mes peines intérieures étaient si grandes que je ne sais qui m'a soutenue ; je ressentais une grande partie de toutes sortes de tentations.

Un soir, après matines, notre Mère entra dans notre cellule, et me voyant en si piteux état, toute baignée de larmes, me dit ce qu'elle put pour ma consolation ; mais en vain. Ayant donc passé la nuit sans avoir, ce me semble, aucunement dormi, sur les trois ou quatre heures du matin, comme je demandais à Notre-Seigneur qu'il me délivrât du tourment où j'étais, lui disant que je ne pouvais plus subsister, je vis à l'instant notre bienheureux Père S' Fran-

çois de Sales, accompagné de deux de nos Sœurs de la Visitation, qui étaient à son côté gauche. Il était en son habit ordinaire, un rochet et un camail violet, et me dit d'une voix douce : « Oui, vous aurez la santé du corps et la paix de l'esprit que vous désirez, non pour vous, mais pour rendre service à Notre-Dame-de-Charité. » Aussitôt ce Bienheureux disparut, et le calme de mon âme revint en un instant, avec la santé de mon corps. Je fus ensuite à Foraison et à tous les autres exercices avec une grande facilité ; notre Mère et plusieurs autres de nos Sœurs étaient dans une grande admiration et me disaient : « Mais que vous êtes joyeuse ! »

« Plusieurs mois se passèrent ainsi, pendant lesquels cette chère Mère me donnait de temps en temps connaissance que quantité de personnes désiraient fort que je retournasse à la Charité ; « mais je vous assure, dit-elle, que vous n'irez pas. » Je gardais pourtant dans mon cœur ce que notre Bienheureux Père m'avait dit, sans en parler à aucun, même je n'en disais jamais mot à notre Mère, pour la laisser en liberté de faire ce qui lui plairait. Quelques mois après, je tombai malade d'un mal de côté avec oppression de poitrine et fièvre continue ; si bien qu'après plusieurs saignées et remèdes, les médecins dirent qu'il n'y avait plus d'espérance, et que j'étais une personne morte. Notre Mère, à ce qu'elle m'a dit depuis et à plusieurs autres, fit vœu que si Notre-Seigneur me redonnait la vie, elle ne mettrait plus empêchement à mon retour à la Charité, sans me découvrir rien autre chose. Je vous avoue que mes sens y répugnaient merveilleusement, ayant tant reconnu de bonté à la communauté pour moi ; car toutes les Sœurs, depuis la première jusqu'à la dernière, me témoignaient de la cordialité. Je croyais pourtant bien qu'il fallait faire le dépouillement, vu ce qui s'est passé et ce que M. de Bernesq m'avait dit, lorsqu'il me vint confesser à l'infirmerie, pendant mon grand mal. Lui ayant demandi*' s'il croyait que Dieu me voulût à la Charité, en cas que je revinsse en santé. « Oui, je pense qu'il vous y veut; » et il n'y avait pas apparence qu'il dît cela par d'autre motif que celui de la volonté de Notre-Seigneur ; car je sais bien qu'il avait une naturelle aversion que j'y allasse.

« Enfin, voilà comme la divine Providence m'a fait acheminer ici. N'étaitil pas juste que je réparasse les manquements que j'avais faits ? Car lorsque je fus élue à la Visitation, les meilleurs sujets en sortirent, et feue notre S'' Anne Espérance, professe de notre monastère de Charolles, en était une. Comme j'allai une fois à la Charité, pendant les trois ans que je fus Supérieure à la Visitation, pour y faire quelques changements de nos Sœurs, selon ma petite dévotion, j'allai saluer la Sainte Vierge, qui est une image en bosse assez grande, tenant le petit Jésus dans son bras gauche et de l'autre un bouquet. Jetant donc les yeux sur elle, elle commença à me regarder d'un œil courroucé, et étendant son bras droit me dit : « Vous faites tort à ma maison d'en retirer les meilleurs sujets. » Je fus tellement surprise que > ne pensais à autre chose par après, qu'au reproche que j'avais entendu. Notre bon Dieu me pardonne, je l'en supplie de tout mon cœur, et me fasse la grâce de me disposer à bien mourir, ne croyant pas que sa bonté me veuille davantage en ce misérable monde. »

Après le vœu de la R. M. Supérieure de la Visitation, la guenson de la Mère Patin fut instantanée, et avec la santé elle recouvra encore la tranquillité d'esprit.

Ces faits bien connus du Vénérable, de ses filles et de leursbienfaiteurs, donnent en partie l'explication de leur persévérance. Ils prouvaient aussi aux Sœurs de la Charité, que leur œuvre était certainement voulue de Dieu, et miraculeusement soutenue de lui. Tous les obstacles étant levés, la Mère Patin retourna au monastère de Notre-Dame-de-Charité le 14 juin 1 651, et le gouverna jusqu'à sa mort, c'est-à-dire pendant dix-sept ans. On lui donna pour compagnes les Mères Angélique Le Comte, Madeleine Angélique de Vimont, et une Sœur converse, Marie Augustine Dubois.

Le 18 de ce mois, M. de Bernesq, vicaire-général, voulut faire lui-même la solennité de l'établissement. Il y vint chanter la messe et exposer le très saint Sacrement, et devant un auditoire composé de l'élite de la ville, il commenta ces paroles de l'ange à la très sainte Vierge : « Dabit illi Dominus Deus sedein David pair is ejus, et regnabit in domo Jacob in œternum. » Les Annales disent :

« Il parla de la sublimité du quatrième vœu ; il fit observer que, dans la maison de Jacob, la belle Rachel représentait l'innocence, et Lia, la pauvre pleureuse, la pénitence. Cette union devait se faire dans cette nouvelle maison. Il s'y accomplira ce que Notre-Seigneur est venu faire sur la terre, les âmes y seront rachetées et rétablies dans la grâce. La ville de Caen doit une grande reconnaissance au pieux fondateur, M. de Langrie, qui lui procure un si utile remède contre la corruption dont elle est infectée. Vous, mes chères Filles, vous devez bien vous humilier de vous voir élevées à un emploi aussi sublime que celui de travailler au salut des âmes. La S''' Vierge sanctifia S' Jean par la visite qu'elle fit à sa mère S'^ Elisabeth. Dieu vous a destinées à retirer comme elle, les âmes de la souillure du péché impur. Vous en ferez de nouvelles Madeleines. Cette pécheresse, une fois sortie de son péché, s'est livrée avec tant d'ardeur à l'amour divin qu'elle a mérité d'être en quelque sorte canonisée de la bouche de Notre-Seigneur lui-même ; elle est devenue sa bien-aimée, comme Marie l'Immaculée était devenue sa Mère, par son amour et son humilité. Travaillez donc, mes chères Sœurs, avec générosité à cultiver ces pauvres âmes. Elles ressemblent à la perle enfermée dans son enveloppe et privée de tout éclat. Dès qu'elle en est dépouillée, elle devient resplendissante et d'un grand prix. »

Pour que la joie de cette maison, si longtemps éprouvée, fut complète, il ne manquait que la présence du saint Instituteur. Il ne crut pas devoir s'y trouver, de crainte d'indisposer le Prélat qui gardait toutes ses préventions contre lui. Bien qu'absent, le bon Père gardait toutes ses sollicitudes pour la Communauté- Vers ce temps il écrivait à la Mère Patin :

« Ma très chère et bonne Mère,

« Jésus, le très saint Cœur de Marie soit le notre pour toujours.

,< Ce m'est un grand plaisir de recevoir vos lettres, mais quand même vous ne m'écririez point, je n'aurais aucun doute sur votre cordiale charité à mon égard. Je vous remercie de tout mon cœur, ainsi que nos chères Sœurs, de la part que vous prenez à mes petites afflictions, et vous prie de m'obtenir de Notre-Seigneur la grâce de les porter en son esprit.

« J'ai confié votre lettre pour Mgr à M. le Tardif. Il est bien instruit de votre affaire, et saura bien dire tout ce qui sera nécessaire et convenable. Il s'est offert de lui-même pour en être le porteur. Priez Dieu qu'il bénisse tout et que son adorable volonté soit accomplie en toutes choses.

(c Je me réjouis de voir nos chères Sœurs marcher si gaiement et si courageusement dans les voies du Ciel par la pratique des solides vertus. Je les conjure de continuer et de s'avancer toujours de plus en plus, surtout en l'humilité, en l'obéissance et charité mutuelle, en l'amour de notre très aimable Jésus, et de sa très digne Mère. C'est en ce même amour que je les salue toutes en général et en particulier, et que je suis de tout cœur, « Tout vôtre,

Jean Eudes, Prêtre-Missionnaire. »

Ces consolants progrès déterminèrent la Mère Patin à faire prendre le saint habit à la nièce du V. P. Eudes, M'"^ Marie Herson, la jeune et fidèle compagne de la S' Marie de l'Assomption. Entrée vers onze ans, elle en avait alors vingt. La cérémonie fut fixée au 8 septembre. C'est à cause de la fête de ce jour qu'elle reçut le nom de Marie de la Nativité. Pour les mêmes motifs que précédemment son saint oncle ne crut pas devoir s'y trouver. Il lui écrivit le 3 septembre la belle lettre suivante :

(' Ma très chère Nièce et Fille en Jésus-Christ,

« Je bénis de tout mon cœur ce très-aimable Sauveur des bons sentiments qu'il vous a donnés en votre retraite, et le supplie qu'il vous fasse la grâce de lui être fidèle dans le bon usage qu'il veut que vous en fassiez. C'est une mortification pour vous et pour moi que je ne sois pas à la cérémonie de votre vèture ; mais la chose n'en ira que mieux et sera plus remplie de bénédictions, puisqu'il est très certain que plus il y a de croix dans les affaires de Dieu, plus elles sont avantageuses. Cela n'empêchera pas que je n'y sois présent d'esprit et de cœur pour supplier Notre-Seigneur et sa très sainte Mère qu'ils daignent employer eux-mêmes leurs divines mains pour vous dépouiller de vous-même et de toutes choses, et pour vous revêtir de leur esprit e; de leurs vertus.

« De votre côté vous avez huit choses à faire : la première est d'entrer dans un grand désir de renoncer entièrement à vous-même et à tout ce qui n'est point Dieu, et de vous donner parfaitement à Notre-Seigneur, afin qu'il ordonne de vous tout ce qui lui plaira sans réserve ;

« La deuxième, est de vous offrir à la bienheureuse Vierge, avec un grand

désir de la servir, honorer et imiter comme votre très chère Mère, et d'avoir une dévotion spéciale à son très aimable Cœur ;

« La troisième, de vous consacrer au Fils et à la Mère, pour vous employer, selon leur très sainte volonté, au salut des âmes perdues qui leur sont si précieuses ;

« La quatrième, est de protester à Notre-Seigneur, que vous voulez faire toutes choses, et spécialement celle que vous avez à faire le jour de la Nativité de la très sainte Vierge, non point pour les récompenses du ciel ni pour les mérites et consolations de la terre, mais pour son pur amour, pour sa seule gloire et pour l'accomplissement de sa très adorable volonté en vous ;

« La cinquième, est de vous ressouvenir que vous avez à faire une action qui a été faite par tant de saints religieux et de saintes religieuses, qui Font faite si saintement, et de vous unir à leurs saintes dispositions et les prier de vous en rendre participante ;

La sixième, est de prier S' Joseph, S' Gabriel, votre bon Ange, les S" Anges Gardiens de la maison et tous les Saints qui ont eu un zèle spécial pour le salut des âmes, de vous assister dans cette sainte action ;

* La septième et la principale est de vous humilier profondément en la vue de votre indignité, misère et bassesse, et de supplier instamment la très sainte Vierge qu'elle vous obtienne de son Fils la grâce de vous regarder et traiter, et d'être bien aise d'être regardée et traitée toute votre vie comme la dernière de la maison. C'est ici, ma chère Fille, ce que je vous recommande particulièrement. Mettez cela si avant dans votre cœur qu'il n'en sorte jamais ; et par ce moyen vous serez une des filles de la Mère d'amour et d'humilité ;

« La huitième, est qu'après que vous aurez fait de votre côté tout ce que vous pourrez pour vous disposer à une si grande action, vous n'ayez aucune confiance et ne mettiez point votre appui sur toutes vos diligences et prépations, mais que vous vous offriez et donniez à Jésus et à Marie, les suppliant de faire pour vous tout ce que vous devez faire, et de vous préparer euxmêmes à leur mode et selon leur très sainte volonté.

« Au reste, tous les sentiments de notre bonne Mère me sont si précieux que je ne puis vouloir que ce qu'elle veut. C'est pourquoi je serai très aise que vous portiez le nom de la Nativité de la très sacrée Vierge, afin que vous regardiez ce jour-là comme le jour d'une nouvelle naissance pour vous, dans une vie toute nouvelle, et qu'en ce jour vous commenciez à vivre, avec la Mère de belle dilection, d'une vie qui soit une image de la sienne.

« Priez notre bonne Mère qu'elle avise à ce qui sera bon de donner à chacune de nos bonnes Sœurs, et tout le reste qui sera convenable, et qu'elle la fasse acheter, et je satisferai à tout de bon cœur.

« J'écris à mon neveu, votre frère, qu'il est bon qu'il vienne ; mais je ne pourrai pas le voir, car je ne puis quitter ma solitude, et il n'est pas à propos qu'il vienne ici. N'oubliez pas de lui demander comment il se comporte, s'il va souvent à confesse et à un même et bon confesseur ; s'il se met à genoux le matin et le soir pour prier Dieu ; s'il va aux catéchismes et prédications. Donnez-lui quelques bonnes instructions : i" de craindre surtout d'offenser Dieu ; 2° de vivre en paix et charité avec tout le monde ; 3" de ne mentir ni jurer jamais en vendant ou achetant ; 4" de mettre toute sa confiance en Dieu ; 5° d'avoir dévotion à la S"' Vierge et à S' Joseph.

« Je salue notre chère Mère et la remercie de tout mon cœur de tous les

soins et peines qu'elle prend pour vous, et je supplie Notre-Seigneur et sa très sainte Mère de Ten remercier pour vous et pour moi. Je salue aussi toutes mes chères Sœurs et me recommande à leurs prières, qui suis, en Famour sacré du très saint Cœur de Jésus et Marie, « Ma très chère nièce et fille en Notre-Seigneur. (( Tout vôtre,

« Jean Eudes, Prêtre-Missionnaire. »

3 Septembre 1651.

Cette lettre renferme évidemment les instructions que plusieurs fois le pieux Instituteur a dû donner en pareille circonstance. Elle respire un grand zèle pour le salut des âmes, un grand esprit d'humilité et d'union à Notre-Seigneur, à la Sainte Vierge, aux Saints. Dans presque tous ses écrits, il veut que ses disciples, avant de faire une action surnaturelle, renoncent à eux-mêmes, se reconnaissent incapables de la bien accomplir et prennent les dispositions de leur divin modèle, Jésus-Christ. Ses lettres reviendront souvent sur cet important fondement de sa spiritualité.

D'autres cérémonies du même genre eurent lieu à intervalles rapprochés, et bientôt la Communauté compta un bon nombre de novices. La prophétie delà S" Marie se réalisait, Dieu donnait à Notre-Darpe-de-Charité les belles pièces d'argent.

Fondée depuis près de dix ans, cette Communauté ne comptait pas encore de religieuses professes ; le fait ne s'est peut-être pas reproduit dans l'Église. Enfin, la S' Marie de l'Assomption de Taillefer obtint de prononcer ses vœux, et la cérémonie fut fixée au 2 juin 1652. Ce jour doit être mémorable pour tout l'Institut. Le V. P. Eudes eut ressenti une grande consolation en y assistant. 11 semble qu'il l'eût pu facilement, puisque Mgr Molé était mort le 2 avril précédent. Mais l'espérance d'un épiscopat plus favorable, et la crainte d'irriter encore davantage l'esprit de ses adversaires, l'empêchèrent d'y paraître. D'ailleurs, la défense d'exercer aucune fonction, et l'interdit porté contre sa chapelle n étaient pas encore levés, car ils ne le furent que le 10 mai 1653. La pieuse Novice vit avec une grande peine l'absence de son bon père dans ce jour si longtemps attendu, mais accoutumée par lui à se soumettre en tout à la divine Volonté, elle lui offrait généreusement ce nouveai» sacrifice.

L'étude du cérémonial de la Profession nécessite la répétition des observations déjà faites à l'occasion de la Vêture. Si l'ordon-

nance générale de cette pieuse cérémonie est à peu près la même à la Visitation et à la Charité, les demandes et les réponses, ainsi que les prières diffèrent beaucoup.

Comme à la prise d'habit, la Novice est amenée processionnellement au chœur par toute la Communauté. Lorsqu'elle s'est mise à genoux devant la grille, le célébrant s'informe de l'objet de sa demande ; il s'assure que c'est bien librement qu'elle vient prononcer ses vœux, qu'elle connaît par l'étude de la Règle les graves obligations qu'elle va contracter, et que déjà, par la pratique, elle s'est exercée à les remplir. Après ses réponses affirmatives, il l'invite à accomplir son pieux dessein.

Si les personnes du monde voulaient seulement se donner la peine de lire ces questions de l'Officiant et les réponses de la Novice, elles ne seraient plus tentées de voir dans les religieuses d'insensées victimes d'une ferveur passagère ou des préjugés de leur éducation, et quelquefois, comme elles le disent, des volontés égoïstes de leurs familles. La plupart des engagements, presque toujours plus pénibles par leurs suites, qu'elles-mêmes contractent, ne sont point pris avec autant de réflexion et d'expérience que les vœux religieux.

Que ces faux amis de la liberté cessent donc de s'apitoyer sur les prétendues victimes du cloître, qu'ils leur laissant la sainte liberté de leurs engagements parfaitement volontaires, et qu'euxmêmes renoncent à ces monstrueux serments des loges maçonniques ; qu'ils imitent surtout, avant de s'engager dans les liens du mariage, la sagesse et la prévoyance de l'Eglise, et la loi du divorce produira de moins funestes effets pour les familles et pour la société.

Pendant que la Novice se prépare à prononcer ses vœux, le chœur chante :

Vota mea domino reddavn in conspectu omnis populi ejiis, in atriis domus domini Dei nostri.

Devant tout le peuple je garderai mes vœux faits au Seigneur, dans les sacrés parvis de la maison de mon Dieu.

La Novice lit alors la formule de ses vœux écrite de sa main, par laquelle elle promet à Dieu pauvreté, chasteté et obéissance, et s'engage à travailler à la conversion des Pénitentes.

Le sacrifice est fait, désormais elle" appartient à Dieu, et elle signe sur le champ ce sacré contrat.

La première professe signa en ces termes :

« Je, Sœur Marie de rAssomption Eustache ai, par la grâce de Dieu, ce jourd'hui, le 2 juin de l'année 1652, célébré mes vœux pour vivre et mourir en Ja Congrégation de Notre-Dame de Charité. Veuille mon Sauveur bénir cette journée et me la rendre profitable pour l'Eternité !

S"" Marie de l'Assomption Eustache. »

C'est encore là, à peu de chose près, la formule universellement employée. Le nom d' Eustache appelle une observation souvent nécessaire dans la suite de ce travail. Les Religieuses de Notre- Dame-de-Charité joignent, dans les actes officiels, leur nom de famille à celui de Religion. Or, au dix-septième siècle, les noms de familles n'étaient pas encore bien fixés. Les mêmes personnes en prennent de différents, suivant les circonstances ; même l'orthographe de ces noms varie aussi. Une religieuse de la Visitation a signé son nom de dix-sept manières différentes. A la Charité, le plus souvent, les Sœurs ne se servent pas de leur titre de noblesse, sans doute par un sentiment d'humilité. La première professe leur en a donné l'exemple, car son nom est Eustache de Taillefer.

Pendant que la nouvelle Religieuse signe ses saints engagements, le chœur chante, avec la modification du mot tribtilationis en celui de Professionis, les premiers versets du psaume Exajidiat te Dominus. Plusieurs théologiens enseignent que la profession religieuse rend une innocence semblable à celle du Baptême. N'est-ce point pour rappeler cette pieuse opinion que ces paroles occupent cette place?

Le prêtre prie alors pour la Professe, et l'oraison qu'il récite reporte l'âme aux noces de l'Agneau céleste et demande pour sa nouvelle épouse la fidélité à son amour. Vient ensuite la bénédiction du voile et du cœur d'argent. A la Charité, la nouvelle Professe de chœur change son voile blanc contre un noir, qui lui rappelle qu'elle ne doit plus voir le monde auquel elle a renoncé. L'image de Marie lui doit faire souvenir, nuit et jour, qu'elle est la Fille de son Cœur immaculé, et qu'elle doit en reproduire les vertus.

La Mère Supérieure et la Sœur Assistante lui arrangent son voile et lui mettent une couronne sur la tête. La nouvelle Professe se lève ensuite et chante :

Hcvc requies mea in sœculum sœcidi ; hic hahitaho qiioniam elegi eam.

C'est ici pour toujours le lieu de mon repos ;je l'habiterai parce que je l'ai choisi.

Le chœur chante ensuite :

Beati mortui, qui in Domino moriuntur.

Bienheureux ceux qui meurent dans V amour du Seigneur.

Et la Professe s'étend sous le drap mortuaire, et le célébrant lui fait entendre quelques-uns des gémissements de Job sur les misères et la brièveté de la vie, sur les horreurs d'une mort sans espérance ; puis il entonne le Libéra que le chœur des Sœurj> continue.

Aux yeux des mondains cette cérémonie apparaît comme une cruauté. Leur sagesse consiste à chasser la pensée de la mort, afin de se livrer avec plus de tranquillité à tous leurs plaisirs. Les abus qu'ils en font épuisent bientôt les sources delà vie, rapprochent l'heure fatale sans satisfaire les passions. Alors, ilsreconnaissent avec épouvante qu'ils se sont trompés : ergo erravimus, toutes les horreurs de la mort les saisissent. La sagesse du chrétien est bien différente. Il considère souvent la mort, afin de s'exciter à ne pas la craindre. Le bonheur de mourir en paix, sans terreur, ne lui paraît point acheté trop cher par la privation de tous les plaisirs des sens. N'est-ce pas à la fois et plus sage et plus courageux ? Aussi que de grandes choses ont accomplies et accomplissent tous les jours ces morts volontaires !

La nouvelle Professe, lorsqu'elle se relève sur l'jnvitation du Célébrant, indique parfaitement le principe de cette vie nouvelle par le chant de ces paroles :

Dominus, illuminatio mea et salus mea, quem timebo?

Le Seigneur est ma lumière et mon salut ^ qui craindrai-je? Ceux qui lui enlèveraient cette vie du corps à laquelle elle vient de renoncer, ne feraient que mettre le comble à sa félicité en l'unissant pour toujours à Dieu, l'unique objet de son amour.

Le Prêtre demande alors à Notre-Seigneur que, devenue véritablement une nouvelle créature par la grâce de sa vocation, elle persévère et mérite d'être reçue dans le sein de sa miséricordieuse bonté. Comme moyen il lui donne un crucifix, et la Professe l'adore et le baise, puis chante doucement le répons suivant :

Absit mihi gloriari nisi in cruce Domini nostri Jesu Christi, per quem mihi mundus crucifixus est, et ego mundo.

Loin de moi la pensée de me glorifier en autre chose qu'en la Croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ. C'est par lui que le monde est crucifié pour moi^ et que je le suis pour le monde.

Le Chœur reprend :

Vivo autem jam non ego, vivit vero in me Christus. Je vis, non ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi.

Ainsi lui est indiquée l'heureuse conséquence de l'union dans le sacrifice avec le divin Crucifié, la complète transfiDrmation en lui.

Il ne reste plus qu'à rendre grâce à Dieu. Après avoir béni une dernière fois la jeune Religieuse, le Célébrant entonne le Te Deum que le Chœur continue. Puis la nouvelle Professe est reconduite en procession au noviciat, dont elle suivra encore les exercices trois ans pour achever sa parfaite formation religieuse.

Bien qu'elle ne soit pas datée, il faut évidemment placer à quelques mois avant l'époque de cette première profession une belle lettre de direction, que le Vénérable écrivit de Coutances à la Mère Patin. Elle est trop remarquable pour n'être pas citée. La vénérée Supérieure éprouvait dans l'oraison de grandes aridités et peines intérieures, le bon Père la console et termine par une question concernant la dot de la S'" de Taillefer.

« Très chère Mère,

" Que fat me bien cordialement en Vamour du très saint Cœur de Jésus et de Marie. Qu'ils soient pour jamais le Cœur de notre cœur!

« Je me suis donné à Notre-Seigneur, et me suis donné à lui pour pouvoir vous dire tout ce qu'il aura pour agréable sur votre état. Voici ce qui m'est venu à l'esprit. Il est vrai, ma chère Mère, que les misères des enfants d'Adam sont infiniment plus grandes que nous ne saurions le dire et même le penser. Nous portons en nous deux abîmes de misères sans fond, l'abîme de notre néant et l'abîme du péché. Dieu vous permet, ou plutôt il vous fait la grâce bien particulière de voir en vous quelque chose de ces deux sources inépuisables de misères pour deux raisons : pour fermer par ce moyen toutes les portes de votre cœur à la maudite vanité, qui cause d'étranges ravages dans une multitude d'âmes, faisant profession de vertu et de piété, aspirant même à la perfection, et qui, hélas ! en précipite plusieurs dans la perdition ; en second lieu, pour conserver, fortifier et accroître en vous la plus nécessaire des vertus, qui est l'humilité. C'est elle qui rend les âmes qu'elle possède semblables au Cœur de Notre-Seigneur et de sa sainte Mère.

« Ces épreuves vous rendent encore conforme à notre très adorable chef qui est Jésus. Il s'est appliqué à lui-même cette parole de Jérémie : Ego vir videns paupertateni meam. Je suis un homme qui ai toujours la vue de ma pauvreté et de ma misère. En effet, son humanité voyait parfaitement et très clairement que d'elle-même, elle n'était rien ; que sortie du néant et d'Adam, SI elle n'avait été préservée par le grand miraCle de l'union hypostatique, elle serait née dans le péché originel et aurait été par suite capable de tomber

dans toutes les misères des enfants d'Adam. Elle pénétrait jusqu'au fond de ces deux abîmes du néant et du péché, et cette vue la tenait dans une humiliation profonde et inconcevable, et lui causait une peine inexplicable.

« Adorez-la, ma très chère Mère, cette divine Humanité dans cet état ; remerciez-la de Tavoir voulu porter pour Tamour de vous ; donnez-vous à elle pour l'accompagner dans ce chemin tant qu'il lui plaira, offrez-lui vos petites peines en action de grâces des siennes qui ont été très grandes ; demandez-lui d'en faire bon usage, enfin abandonnez-vous de tout votre cœur à la divine Providence, afin qu'elle vous conduise comme il lui plaira.

« De votre côté, tenez vous toujours dans l'humiliation et la soumission à la conduite de Dieu sur vous, mais prenez bien garde de ne jamais- vous décourager ; réjouissez-vous plutôt et remerciez Notre-Seigneur pour les grâces qu'il vous fait ; car je vous le dis de nouveau, je vois très clairement que c'est par un don très spécial de Dieu que vous êtes dans l'état que vous décrivez. Bienheureux, dit S' Paul, celui qui ne se juge pas lui-même, selon ce qu'il sent et ce qu'il éprouve, car il arrive souvent que, se sentant fort bien, on est fort mal, et qu'au contraire se trouvant fort mal, on est fort bien devant Dieu.

« Mais laissons-nous et nous abandonnons entièrement au jugement, à la volonté et à la conduite de Celui qui nous connaît et qui nous aime beaucoup plus que nous ne nous aimons nous-mêmes. Demeurons dans notre néant, c'est notre maison ; et attendons en patience, humilité, simplicité et soumission Celui qui n'a besoin que du néant pour faire tout ce qui lui plaît. Je vous donne de tout mon cœur, ma très-chère Mère, â sa toute-puissante bonté et le supplie de vous anéantir entièrement, afin qu'il soit tout en vous. Faites-lui, s'il vous plaît, la même prière pour moi.

« Au reste, je salue très-affectueusement toutes nos chères Sœurs et les encourage à ne pas manquer de visiter tous les jours le très-aimable Enfant- Jésus durant ces quarante jours qu'il demeure dans l'étable de Béthléem. Il faut l'adorer, le louer, l'aimer, se donner â lui, et le supplier de nous donner l'esprit de sa divine Enfance, qui est un esprit d'innocence, d'humilité, de pauvreté, de soumission et de charité.

« Elles doivent aussi saluer sa très-digne Mère, la remercier, se donner â elle, et la prier de leur communiquer l'esprit de son très-cher Fils, et enfin s'adresser à S' Joseph pour lui faire les mêmes demandes.

« Le Père de Montaigu dit qu'il est nécessaire que l'obligation de M. de Taillefer soit ratifiée par ses gendres. Il n'a rien négligé pour y réussir, mais il faut attendre que M. de ïaillefer vienne ici.

« Si vous désirez qu'il vous la renvoie, il le fera aussitôt.

« Je suis de tout cœur en Jésus et Marie, ma très-chère Mère, « Tout vôtre,

« Jean Eudes, Prêtre-Missionnaire. »

L'insistance que met le Vénérable Eudes à recommander la dévotion à la Sainte-Enfance est digne de remarque. C'était une de ses dévotions favorites. Pendant le temps qui lui est consacré, il veut que ses enfants viennent, chaque soir, produire devant l'image de ce divin Enfant les actes dont il parle dans cette lettre.

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