CHAPITRE VII
IS'ovivelles épreuves sous Monseigneur Molé. — Désintéressement du pieux Instituteiir. — Deux de ses lettres. — Lettres d'institution de Monseigneur Molé. — Contrat de fondation de M. de Langrie.
Si les affaires de Notre-Dame-de-Charité n'allaient pas bien à Rome, elles étaient encore plus compromises en France. Mgr d'Angennes était à peine mort, que les religieuses de la Visitation de Caen devant procéder à l'élection d'une nouvelle supérieure, choisirent la Mère Patin. Elles connaissaient trop le mérite de cette bonne Mère, son talent d'administration, sa piété édifiante, pour consentir à faire le sacrifice d'une religieuse ,si précieuse pour leur monastère. Peu^t-être aussi voulurent-elles la soustraire aux embarras sans nombre d'un établissement si traversé à son début. Elles l'élurent d'un commun accord à l'Ascension 1647.
Se voyant élue conformément à toutes les règles, la Mère Patin ne crut pas devoir refuser la charge qui lui était imposée
par ses sœurs. La lettre qu'elle écrivit après son retour à la Charité permet aussi de croire qu'elle ne fut pas fâchée de sortir d'une maison où elle avait déjà éprouvé tant de souftrances, et où l'avenir lui en laissait entrevoir tant d'autres,
I.a perte d'une si sainte et si habile supérieure jeta la consternation dans la petite Communauté. Sous son gouvernement, elle avait commencé à goûter la paix et le repos. Il est vrai que la Mère Patin envoya à 'sa place, la Mère Catherine-Thérèse de Saint-Germain ; mais soit que la nouvelle supérieure n'eût point le même talent d'administration, soit qu'elle n'eût pas su gagner au même degré la confiance des Sœurs, soit plus probablement le mauvais état de sa santé, l'ordre fut compromis dans la Communauté ; il s'y produisit des dissentiments qui auraient pu avoir les plus fâcheux résultats. Peut-être aussi les longues absences du Vénérable contribuèrent-elles à ce funeste état de choses. Il est bon enfin d'observer qu'il ne connaissait probablement pas la nouvelle supérieure. En effet, aucune lettre adressée par lui à cette Mère ne nous est parvenue.
Vers ce temps-là aussi, la pauvreté se fit cruellement sentir à la Communauté. Deux habiles escrocs parvinrent à lui dérober les huit cents livres qui faisaient tout son avoir, et les Religieuses se trouvèrent à peu près dénuées de tout, sans provisions, sans meubles, jusqu'au point de n'avoir pas de chaises pour s'asseoir. L'hiver étant devenu fort rude, elles n'eurent d'autre bois pour leur cuisine et pour se chauffer qu'un arbre mort de leur petit jardin, que le propriétaire voulut bien leur laisser, et cela dans une maison toute crevassée, où le vent soufflait de tous côtés. Toutes les novices et les postulantes n'eurent pas le courage de soutenir ces épreuves ; quelques-unes se retirèrent dans leurs familles, les meilleures avaient déjà suivi la Mère Patin à la Visitation. Cette Vénérée Mère dira bientôt elle-même comment la Sainte Vierge la reprit d'avoir favorisé ce changement de communauté.
Il semblait cependant conforme à la prudence. En effet, ces épreuves intérieures n'étaient rien comparées à celles qui menaçaient dans son existence même cette pauvre maison. Mgr Molé fut nommé à l'évêché de Bayeux vers la fin de 1647, et, bien qu'il ne fût pas encore sacré, il se déclara contre le V. P. Eudes, et contre toutes ses œuvres. Le séminaire de Caen et le monastère de la Charité ne lui semblaient pas établis régulièrement, et il ne cachait pas son intention de tout détruire.
Sacré le 14 février 164g, ce prélat prit possession de son siège au mois de juin suivant. Bientôt il ferma la chapelle du Séminaire, et, prié de permettre à la S' Marie de l'Assomption de faire profession, il s'y refusa absolument et manifesta la résolution de n'y consentir jamais. Cette décision connue finit par décourager les religieuses de la Visitation.
Dans une de ses visites à la Charité, la R. M. Patin trouvant la Mère de S' Germain très-infirme, avait cru ne pouvoir l'y laisser et avait mis à sa place la Mère Marguerite de Foy, sa nièce. A la vue de toutes les oppositions formées à l'érection du nouvel Institut, tant en France qu'à Rome, cette Supérieure et ses Sœurs, malgré leur éminente vertu, résolurent de rentrer dans leur monastère, et c'est à grand peine qu'elles consentirent à rester jusqu'à ce que la S' Marie de l'Assomption de Taillefer et les quelques postulantes fidèles fussent installées dans la maison que M. le Président de Langrie mettait généreusement à leur disposition dans la rue Neuve.
C'était le troisième déplacement de la Communauté. Il eut lieu vers la fin de 164g, et les Religieuses y restèrent jusqu'en 1657. La pauvreté, l'étroitesse étaient les mêmes ; cependant plusieurs incommodités disparaissaient. Mais le personnel était très-réduit ; la courageuse et persévérante Novice restait seule à la tête de la Maison. Plusieurs fois elle fut elle-même tentée d'abandonner l'entreprise. Un jour même la tentation fut si forte, qu'elle prit une échelle pour sortir secrètement. Mais une main invisible la repoussa violemment à terre au moment où elle allait franchir le mur. Ce fait qu'elle ne put jamais s'expliquer, l'affermit dans sa vocation.
Les bienfaiteurs de l'œuvre naissante ne se découragèrent pas non plus. Ainsi, M. et M'"' de Langrie, virent leur fille sortir de Notre-Dame-de-Charité et ne cessèrent de solliciter Mgr Molé d'accepter la fondation qu'ils voulaient faire en sa faveur. Il y a là un fait extraordinaire qui vient de la confiance que toutes ces pieuses personnes avaient en Marie Desvallées. Poussée par une inspiration qui ne pouvait être que divine, elle annonçait toujours le triomphe final.
Vers ce temps^ cette Sœur exposait à Notre-Seigneur les tribulations auxquelles le Vénérable Eudes était exposé, Notre- Seigneur lui dit :
« Qu'il se réjouisse, car nous lui avons donné ma S"" Mère et moi, deux belles palmes à planter dans le jardin de TEglise ; il est nécessaire, pour les
bien planter, de creuser profondément la terre, d'en couvrir la racine de terre franche et de bon engrais. Nous aurons nous-mêmes soin de les arroser, de les faire croître et fructifier, et quand elles auront pris racine, nous planterons aux pieds de belles vignes, qui rapporteront d'excellents raisins.
« Par les deux palmes, ajouta-t-il, j'entends ses deux établissements. Creuser la terre profondément signifie que les œuvres de Dieu se fondent sur l'abaissement et l'humiliation. Couvrir les racines de bonne terre et d'engrais, c'est souffrir avec patience, fermeté et constance tous les travaux et toutes les persécutions de ceux qui s'y opposent. La vigne, c'est la charité. «
Au moment même où la chapelle du Séminaire était fermée, où la Charité était abandonnée par les Visitandines, elle devenait plus affirmative et annonçait la fin prochaine des tribulations du monastère.
Le Vénérable de son côté faisait tous ses efforts pour seconder les desseins de Dieu. Il écrivait à ses Filles spirituelles et, à la manière des saints, il les exhortait à la joie au milieu des épreuves.
Elles lui avaient écrit pour lui souhaiter sa fête, qui alors probablement se faisait à la Nativité de S' Jean-Baptiste. Voici sa réponse datée de Paris :
<>. Mes très chères Sœurs,
« Jésus, le très saint Cœur de Marie soit la vie et la joie de nos cœurs pour jamais !
« Vous m'avez bien réjoui par votre belle et charitable lettre, dont je vous rends mille grâces. J'espère que la communion que vous a\ez offerte à Dieu pour mon intention, en la fête de S' Jean, me sera utile et à vous aussi, puisque toutes mes intentions n'ont point d'autre but que la sanctification de vos âmes et l'établissement du règne de Dieu dans vos cœurs. C'est à cela qu'il nous faut sans cesse travailler ; c'est en cela que consiste tout notre bonheur, et c'est en cela qu'il nous faut mettre notre joie.
« A propos de joie, je vous écris celle-ci, le 5 de juillet, qui est le jour de la fête des Joies de la très sacrée Vierge, notre bonne Mère. Si vous n'y avez pas pensé, je prie notre chère Mère de vous marquer un autre jour auquel vous ferez cette fête, et de vous permettre à toutes la sainte communion, laquelle vous offrirez pour cinq intentions : la première en actions de grâces à la très sainte Trinité pour toutes les joies qu'elle a données à la bienheureuse Vierge, tant en la terre qu'au ciel ; la deuxième, en satisfaction et réparation des douleurs et tristesses que nous lui avons causées par nos péchés, pendant qu'elle était en la terre ; la troisième, en augmentation et accroissement des joies qu'elle possède dans le ciel ; la quatrième, pour demander à Dieu qu'il nous donne la grâce de mépriser et d'avoir en aversion toutes les fausses joies du monde ; la cinquième, pour demander encore qu'il nous fasse la grâce de mettre toute notre joie à suivre en toutes choses et partout sa très aimable volonté et à porter la croix avec notre très adorable Sauveur. Car,
en vérité, en vérité, mes très chères Sœurs, il n'y a aucun véritable sujet de joie en la terre que celui-ci : faire la volonté de Dieu et être méprisé et crucifié avec Jésus-Christ : Oh ! quand sera-ce que nous serons dans les sentiments du B. Jean de la Croix qui, interrogé par Notre-Seigneur sur ce qu'il souhaitait pour les bons services qu'il lui avait rendus, fit cette réponse : Seigneur, je ne vous demande qu'une chose, soufi'rir et être méprisé pour vous. C'est certainement le Saint-Esprit cjui lui inspira de demander le plus grand bien de cette vie.
« Après que vous aurez communié pour les intentions susdites, je vous prie, mes très chères Sœurs, de penser sérieusement, chacune en votre particulier, à ce que vous pourrez faire pour accroître les joies de la très précieuse Vierge. Au reste nous n'omettons rien, le P. Mannoury et moi, de tout ce que nous pouvons faire pour votre maison ou plutôt pour la maison de Notre-Seigneur et de sa très sainte Mère. Mais les affaires de Dieu ne se font qu'avec beaucoup de patience et de résignation. J'espère cependant que nous en verrons bientôt la fin, et qu'elle sera comme vous et nous le souhaitons.
« J'écris cette lettre pour la Mère et les Filles que je salue toutes en général et en particulier. Je vous prie aussi de la cominuniquer à nos très chers Frères, afin que s'ils avaient oublié de faire la fête des Joies de la très sainte Vierge, ils réparent ce défaut, car je n'ai pas le loisir maintenant de leur écrire. »
Je suis de tout mon cœur, mes très chères Sœurs, Tout vôtre,
Jean Eudes, Prêtre-Missionnaire.
Exhorter à célébrer la fête des Joies de la sainte Vierge, au milieu de telles souffrances, c'est bien la folie de la croix, l'originalité des saints, incompréhensibles pour le monde et ceux qui ont son esprit. On y voit comment le Vénérable y insinue la dévotion aux Sacrés-Cœurs. Il les unit déjà. Cette lettre renferme aussi une espèce de prophétie sur la fin des épreuves. Il l'annonce, bien que cet événement paraisse plus impossible que jamais. « J'espère pourtant, dit-il, que nous en verrons la fin, et qu'elle sera comme vous et nous le souhaitons. »
Cette lettre fut écrite en effet après l'échec de toutes ses démarches auprès de Mgr Molé. Plusieurs fois le V. P. Eudes s'était jeté aux pieds de ce prélat pour le prier d'achever ce que son prédécesseur avait si bien commencé au sujet de l'Institut de Notre-Dame-de-Charité. Il n'avait rien gagné. M. et M"' de Langrie avec une persévérance admirable, malgré la sortie de leur fille du monastère, s'offraient toujours à en être les fondateurs et donnaient à cet effet la somme de 10,000 livres; mais comme ce magistrat n'avait point encore paru en personne devant Mgr de Bayeux pour lui en faire lui-même la proposition, l'Évêque s'était toujours contenté de dire que cette somme,
cependant considérable pour l'époque, était insuffisante. Vers la fin de cette année 1650^ ou dans le mois de janvier 1651, Mgr Molé et M. de Langrie se trouvèrent à Paris en même temps. Le Vénérable pria le Président d'aller lui-même renouveler ses offres au Prélat. Il s'y rendit accompagné de M. de la Porte, conseiller au Parlement et du P. Mannoury, qui se trouve toujours mêlé à cette fondation. La seule vue de ce compagnon du Vénérable Eudes émut vivement l'Evêque, et, pour faciliter les négociations, il dut se retirer. Les instances de personnages aussi distingués étaient difficiles à rejeter. Mgr Molé n'osa plus les refuser. Pour couper court à toutes négociations, il demanda que la fondation fût au moins de 14,000 livres, espérant bien que cette somme ne serait jamais donnée.
C'est ici que se place un acte de désintéressement vraiment héroïque du Vénérable Instituteur. Un jeune homme, M. de la Boissière venait de quitter le monde et l'armée pour se ranger parmi ses enfants, et il donnait 4,000 livres pour le séminaire de Caen, dont les besoins étaient très-grands. L'année précédente, en effet, la Congrégation de Jésus et Marie avait acheté la maison accupée par le séminaire et elle était loin d'être payée. En outre, c'était le plus fort de la persécution de Mgr Molé contre cette œuvre. Ces intérêts si considérables furent mis de côté pour assurer l'exîstence de Notre-Dame-de-Charité, et M. de la Boissière, à la prière de son supérieur, prêta cette somme aux Sœurs.
Du reste, quiconque lit les documents, acquiert la conviction que le Vénérable, à cette époque et jusqu'après l'obtention des bulles de Rome en 1666, s'est peut-être plus occupé de ses Religieuses que de ses propres enfants.
M. de Langrie se présenta de nouveau au Prélat pour passer le contrat régulier de fondation, et il devint visible qu'en élevant le chiffre de la somme nécessaire, celui-ci n'avait cherché qu'un moyen de rendre la chose impossible, car il allégua une foule de nouveaux prétextes pour traîner cette affaire en longueur. C'est alors que le Vénérable, n'espérant plus de secours humain, s adressa au Ciel et fit prier avec lui toutes les personnes de piété de sa connaissance. Dieu se laissa enfin toucher. Le mardi, veille de la fête du Saint-Cœur de Marie, Mgr Molé avait encore remis l'affaire jusqu'au vendredi suivant, lorsque le mercredi, jour de cette fête, sans en être prié par personne, il fit mander M. et M'"° de Langrie. Ils convinrent mutuellement des clauses.
du contrat de fondation et le signèrent. Le même jour Mgr draina ses lettres d'institution.
« Edouard Molé, par permission divine et du Saint-Siège apostolique, Évêque de Baveux, conseiller du Roi en ses conseils, Salut.
<f Le désir que nous avons de procurer la gloire de Dieu, le bien du prochain et le salut des âmes, nous fait tenir à bénédiction toutes les occasions que la divine bonté nous en présente. Entre lesquelles nous avons jugé que le dessein d'assister les femmes et les filles qui seraient tombées dans le malheur de rimpudicité, était l'effet d'une très grande charité.
(c C'est pourquoi, après avoir vu et mûrement considéré les lettres patentes du Roi, octroyées pour cet effet au mois de novembre 1642 ; ensemble la requête à nous présentée par Messire Jean Le Roux, chevalier, seigneur de Langrie, conseiller du Roi en ses conseils et Président au Parlement de Normandie, et dame Marie Le Roux, son épouse, de lui dûment autorisée à cet effet, pour Térection et établissement d'ane communauté de filles qui se consacreraient à Dieu par la profession solennelle des trois vœux de Religion, sous la règle de S' Augustin et sous le nom et titre de Filles de Notre-Dame-de-Charité, pour assister, retirer, conduire les filles et femmes notoirement tombées dans le péché d'impudicité. •
« Vu aussi le contrat de fondation et dotation au profit de la dite communauté, fait par le dit seigneur et dame de Langrie, moyennant la somme de 14,000 livres, tant en argent qu'en fonds de terre et constitution de rente, ainsi qu'il est plus amplement porté par le dit contrat passé par devant les notaires du Châtelet de Paris, le huitième jour de février 1651, aux charges et conditions contenues en icelui.
« Nous, après avoir invoqué le nom de Dieu, pour sa plus grande gloire, et pour le secours et conversion des susdites pauvres filles et femmes, avons admis et admettons, approuvé et approuvons la susdite requête des sieur et dame de Langrie et le dit contrat de fondation et de dotation fait par eux aux susdites conditions.
« Et pour l'exécution des susdites requêtes et contrat : avons établi et établissons une communauté de filles, en la ville de Caen, pour y faire corps de Religion, sous le nom et titre de Filles de Notre-Dame-de-Charité, sous notre juridiction, obéissance, visite, et tout autre droit épiscopal, pour nous et nos successeurs en la dignité épiscopale, et sous la règle de S' Augustin; nous réservant de leur prescrire telles Constitutions et Règlements, tant pour elles que pour la direction et conduite des Pénitentes, que nous jugerons raisonnables et à propos.
« Avons permis et permettons aux dites Filles qui seront pour la direction des Pénitentes, de faire les vœux de Religion après deux années de probation, et de noviciat et après vingt ans accomplis, sous la direction de nos très chères filles de la Visitation du monastère de la ville de Caen, ou autres religieuses telles que nous jugerons propres et capables, afin d'être formées en l'esprit de Religion, pour ensirite donner leurs voix et suffrages touchant la profession des dites fiHes ; à laquelle elles ne pourront néanmoins être reçues et admises qu'auparavant elles n'aient été examinées sur leur vocation, capacités, âge et autres conditions requises, par nous ou notre Vicaire général o,u autre par nous à ce député. Entendons aussi que seulement les dites filles et
femmes veuves, de bonnes mœurs et de vie irréprochable, ayant les qualités requises, pourr(3nt être admises à la profession, comme il est ci-devant prescrit.
« Et désirant pourvoir à ce qu'un Institut si saint et si utile soit perdurable, en sorte que les Religieuses qui y seront reçues ne puissent pas se désister de cet emploi si charitable, nous ordonnons et leur enjoignons, sous le bon plaisir toutefois et approbation de Notre Saint-Père le Pape, qu'outre les trois vœux ordinaires de Religion, elles en fassent un quatrième, qui est de vaquer et servir avec la grâce de Dieu à la conversion, instruction, réception et conduite des filles et femmes qui, étant tombées dans le péché, seront entrées ■dans le dit monastère pour changer leur mauvaise vie en une meilleure et y faire pénitence. Et en attendant que Sa Sainteté approuve le quatrième vœu, en qualité de vœu solennel de Religion, nous ordonnons que les susdites Filles, qui feront profession, s'obligent par vœu simple aux susdites fonctions, retraites et conduites, pour laquelle fin la communauté est érigée, approuvée -et reçue par nous.
« Nous déclarons ensuite que, quand il y aura une professe du dit monastère jugée par nous capable, selon les saints canons, d"}' être supérieure, alors les douze premières professes, ou si le nombre n"est pas accompli, toutes les autres professes, en notre présence ou de notre Vicaire général ou autres par nous députés, pourront procéder à l'élection d"icelle pour supérieure, nous réservant de la confirmer, si nous le jugeons à propos. Et ensuite icelle, avec les autres professes de la dite Communauté, qui par nos Constitutions pourront être admises aux élections et auront voix aux chapitres, éliront les autres officières et pourront recevoir des novices et donner leurs voix et suffrages pour admettre à la profession celles qu'elles en jugeront capables en la forme et manière ci-dessus prescrite et conformément aux Constitutions que nous leur donnerons.
« Après quoi, les dites Religieuses de la Visitation de Caen ou d'autres Ordres si elles avaient été par nous appelées, retourneront en leur mo-
nastère, si ce n'était qu'il nous parût encore à propos de les y retenir pendant quelque temps pour le bien, utilité et avantage de la dite Communauté, de manière qu'elles ne pourront se retirer de la dite Communauté sans notre permission.
< De plus, nous déclarons que les susdites Religieuses seront obligées de recevoir et garder toutes et une chacune Constitutions que nous leur prescrirons en la forme et manière qui leur seront données par nous, et qu'elles obéiront non-seulement à nous et à notre Vicaire général, mais aussi au Supérieur dont nous ferons choix, en cas que nous trouvions à propos d"y en commettre particulièrement quelqu'un, et leur confesseur aussi sera par nous ou par notre Vicaire général spécialement approuvé à cet effet.
« Et afin que cet établissement soit stable pour toujours, sans aucun changement ni altération des présentes ; nous ordonnons que copie dûment collationnée d'icelle ensemble de toutes les lettres, contrats et autres pièces concernant le présent établissement, seront mises en notre secrétariat pour y avoir recours quand besoin sera.
« En témoignage de quoi nous avons signé les présentes de notre main et ■à icelles, fait mettre et apposer le sceau de nos armes et contresigner par
notre secrétaire ordinaire. Accordé favorablement à Paris, en notre hôtel de la trésorerie, Tan 1651, le huitième jour de février.
(( Signé : Edouard Molé, Évêque de Bayeux.
Le Prélat ratifia le même jour le contrat de fondation dans son hôtel de Paris ; M'"^ de Camilly y reçut avec M'"'' de Langrie la qualité et les droits de fondatrice en reconnaissance des grands services qu'elle avait rendus : c'est à elle, en effet, que la maison devait, en grande partie, d'avoir échappé à tant de tempêtes. Le christianisme avait alors le droit de se montrer dans tous les actes de la vie publique et privée. Souvent les parlements méconnaissaient les privilèges de l'Église, mais ils conservaient le sens chrétien. Il se montre dans toute sa beauté dans le début du contrat de M. de Langrie.
« Furent présents en leurs personnes Messire Jean Le Roux, chevalier, seigneur de Langrie, conseiller du roi en ses conseils, président en son parlement de Normandie, et dame Marie Le Roux, son épouse, de lui dûment autorisée à l'effet des présentes, demeurant en la ville de Rouen, étant présentement en cette ville de Paris.
Lesquels considérant qu'il y a une plus grande joie au Ciel sur la conversion d'une âme pécheresse que sur quatre-vingt-dix-neuf justes, et que Notre- Seigneur est venu en la terre pour appeler, non pas les justes, mais les pécheurs pour lesquels il a donné son sang et sacrifié sa vie en une croix ; à raison de quoi il n'y a pas d'œuvre plus agréable à sa divine Majesté que de coopérer avec lui au salut des âmes, spécialement de celles qui sont dévoyées ; pour cet effet, désirant contribuer à l'établissement dans la ville de Caen, sous l'autorité, bon plaisir et dépendance de Mgr riUustrissime et Révérendissime Edouard Molé, évêque de Bayeux, suivant les lettres patentes octroyées du roi pour cet effet au mois de novembre 1642, d'une maison et communauté de filles, faisant profession de la règle de S' Augustin, sous le nom et titre de Filles de Notre-Dame-de-Charité ; la fin et Institut desquelles seraient de faire profession particulière de ' Religion, pour travailler au salut des âmes, tout ainsi que font plusieurs aux corps malades, et s'employer à la conversion et instruction des filles et femmes, lesquelles étant hors du chemin de leur salut, se retireraient volontairement dans la dite maison, afin de se convertir et faire pénitence de leurs péchés, et y apprendre à mener désormais une plus sainte vie. Ce qui aurait, depuis le temps que les dites Filles ont commencé un si saint emploi, produit un grand fruit pour la conversion des dites filles et femmes pénitentes, et donné sujet d'en espérer un beaucoup plus grand à l'avenir, si la dite maison et communauté était fondée à perpétuité. A ces causes et autres à ce mouvantes, les dits seigneur et dame de Langrie, pour la dévotion qu'ils ont vers Notre-Seigneur Jésus- Christ, rédempteur des pécheurs, et vers sa sainte Mère, avocate des âmes pénitentes, et patronne de la dite communauté, ont de leur pure, franche et libérale volonté pour eux et leurs héritiers, donné
Viennent ensuite les détails des moyens qui assurent aux Religieuses la somme de 14,000 livres; puis les conditions imposées par les fondateurs : ils réservent le droit de faire recevoir leur fille religieuse dans la Communauté, demandent ensuite quelques messes et la sépulture dans l'église. M. de Langrie, toutefois, se fit ensevelir dans celle du Séminaire de Coutances, par respect pour Marie Desvallées. Aussi les sépultures qui se voient encore dans la chapelle de la Charité à Caen sont celles de M. de Langrie fils et de son épouse.
Le V. P. Eudes était alors à Paris, il serait difficile de dire combien grand fut son bonheur. Nous le trouvons vivement exprimé dans sa lettre du 1 1 de ce même mois à la Communauté.
« Mes chères Filles,
« Jésus, le très saint Cœur de Marie soit notre vie et notre joie pour jamais !
« En voici une grande joie que je vous annonce : mettez-vous à genoux pour la recevoir, non pas de ma part, mais de la part de notre très aimable Jésus et de sa très sainte Mère qui vous la donnent.
<' Enfin, après plusieurs années d'attente et de patience, mercredi dernier, huitième jour de février, fête du très saint Cœur de la bienheureuse Vierge, les lettres de votre établissement ont été signées de Mgr de Bayeux, et le contrat de fon(^ation a aussi été signé par lui et par M. et M'"" de Langrie ; si bien que vous êtes les filles de la Reine du ciel, et vous êtes obligées à honorer et aimer spécialement son très aimable Cœur ; à en célébrer la fête avec une dévotion toute particulière ; à n'avoir qu'un cœur a.vec elle, et les unes avec les autres ; et à exprimer dans vos cœurs une image parfaite de l'amour, de la charité, de l'obéissance, de l'humilité, de la douceur, du zèle du salut des âmes et des autres vertus qui régnent dans son Cœur, afin que par ce moyen vous so3^ez selon le Cœur de son Fils.
« Ne craignez plus rien, votre Communauté et votre Institut sont fondés sur le très sacré Cœur de la souveraine Impératrice de l'univers. Et cela s'est fait, non point par l'industrie des hommes, mais par un ordre particulier du ciel. Car mardi dernier, Mgr de Bayeux, après plusieurs autres remises et difficultés, avait encore renvoyé la chose à vendredi, et au même jour, il fit dire que ce cerait mercredi, ce qui a été ainsi accompli. Grâces éternelles en soient rendues à la très sainte Trinité, à Notre-Seigneur Jésus-Christ, et à sa très précieuse Mère et à tous les Anges et Saints qui y ont contribué. Et que bénis soient à jamais des plus saintes bénédictions du ciel tous ceux et celles qui y ont contribué en quelque façon que ce soit.
M Pour actions de grâces, je suis d'avis, mes très chères Filles, que vous fassiez ce qui suit, à savoir :
« De réciter tous les jours, durant une semaine, toutes ensemble, le Te Deum Jaudamus, l'Ave Cor sanctissimum, et chaque jour, une des huit litanies du très saint Cœur de la bienheureuse Vierge, qui sont à la fin du livre de la dévotion à ce même Cœur, et après l'oraison du S' Cœur, dire
— <yO —
l'oraisoil de S' Joseph, celle de S' Gabriel,^ celle des S'' Anges Gardiens, et celle de tous les Saints qui est au jour de la Toussaint.
« Outre cela, de faire trente-quatre communions, à votre commodité, en action de grâces à la très sainte Trinité, à Jésus, au très saint Cœur de sa glorieuse Mère, aux Anges et aux Saints, et pour Mgr de Bayeux, pour vos fondateurs et bienfaiteurs, et pour tous ceux et celles qui y ont contribué.
« De plus, il me semble que vous devez écrire quatre lettres de remerciement : la première, à Mgr de Bayeux ; la deuxième à M. le Président de Langrie ; la troisième à M"^ la Présidente ; la quatrième à M™^ de la Porte, à qui vous ave.z de très grandes obligations. Je prie notre chère S' Marie de S' François d'écrire ces quatre lettres.
« Surtout, je vous conjure de commencer maintenant à bon escient à vivre comme des véritables filles du très saint Cœur de la Mère de Dieu. C'est en Famour sacré de ce Cœur que je suis et serai éternellement, mes très chères Filles,
H Tout vôtre,
« Jean Eudes, Prêtre-Missionnaire. »
« Attendez à chanter solennellement le Te Derim, que le P. Mannoury et M. de Langrie soient à Caen ; mais en attendant, ne laissez pas de le réciter comme il est dit en cette lettre. »
Cette heureuse nouvelle redonna la vie aux pieuses jeunes filles qui composaient la communauté de Notre-Dame-de-Charité.
La conduite de la divine Providence était si manifeste qu'elles ne pouvaient se lasser de l'admirer et d'en remercier Dieu. Les temps d'épreuves étaient passés, et il allait leur être permis de consommer le sacrifice après lequel leurs cœurs aspiraient depuis si longtemps. C'est donc avec une véritable allégresse que les prescriptions de la lettre du bon Père furent remplies.
Pour comble de bonheur, plusieurs excellents sujets, que les incertitudes sur l'avenir de cette maison avaient fait hésiter jusqu'alors, déclarèrent leur volonté de s'y consacrer au service de Dieu et des âmes. Bientôt le noviciat fut nombreux et plein de ferveur. Ces postulantes prirent le saint habit et devinrent de saintes religieuses.
La Communauté pouvait enfin se constituer régulièrement. Elle n'était pas cependant encore à l'abri de tracasseries du côté du pouvoir civil. En effet, les lettres-patentes obtenues en 1642 n'avaient pas été enregistrées au Parlement de Rouen dans le délai légal, ce qui les rendait nulles. Il fallut solliciter des lettres de surannation, c'est-à-dire qui permettaient de faire cet enregistrement. Le Vénérable ne put les obtenir que le 10 décembre 1657 et les faire enregistrer au Parlement de Rouen que le 9 décembre de l'année suivante. Son journal mentionne à
cette date qu'il ne put y réussir qu'après bien des démarches et que par une intervention bien marquée de la divine Providence. M. de Camilly eut aussi beaucoup de part à cette affaire et paya charitablement une partie des frais d'enregistrement, car de l'accord passé entre les Sœurs et le Séminaire de Caen, peu de temps avant la mort de l'Instituteur, il résulte que près de 2,000 livres furent dépensées par lui pour payer toutes ces coûteuses formalités.
Du récit de ces longues épreuves ne ressort-il pas qu'alors, comme de nos jours, les communautés éprouvaient bien des difficultés à s'établir?