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CHAPITRE IX

Le V. P. Eudes cesse d'être supérieur. — Son héroïque vertu dans cette épreuve. — Il fait enlever les orgues du Monastère.

La joie causée au V. P. Eudes par la profession de la S"" Marie de l'Assomption ne fut pas de longue durée. Tout progrès devait être marqué du sceau de la croix. Celle que peu après eut à porter le pieux Instituteur, fut une des plus pesantes, et elle dura autant que sa vie. Jusqu'alors il avait rempli auprès de ses Filles les fonctions de Supérieur ecclésiastique, Mgr Molé lui-même ne lui avait pas enlevé ces pouvoirs après la fermeture de sa chapelle. Il les exerça aussi, bien qu'avec une extrême modération, pendant la vacance du siège, après la mort de ce Prélat. Mgr Servien n'en usa pas de même.

Cet Evêque prit possession le lo mars 1655. Au début de son épiscopat, très prévenu contre le Vénérable par un Père de l'Oratoire, que sa victime appelle quelquefois Rabajoie en changeant deux Içttres à son nom, il fut sur le point de fermer encore le Séminaire de Caen, et dès le commencement de son gouvernement, il voulut soustraire le monastère de Notre-Dame-de- Charité à l'influence de son saint Fondateur. Les Religieuses reçurent l'ordre de faire l'élection d'un Père spirituel. Leurs cœurs saignèrent, et elles prirent la liberté d'adresser au Prélat la lettre suivante :

Monseigneur,

« Comme nous avons justement sujet d'appréhender que Votre Grandeur soit peu satisfaite du long temps qui s'écoule sans que nous terminions notre élection d'un Père spirituel, nous prenons en tout respect la liberté de vous avouer notre irrésolution, ayant toutes les peines imaginables à nous résoudre d'en choisir un autre que celui que nous avons très-humblement supplié Votre Grandeur de nous accorder, qui est le R. P. Eudes. Nous reconnaissons bien, Monseigneur, nous rendre en cela importunes, mais cependant nous en souffrons plus volontiers la confusion que la douleur qui pèse sur nos coeurs, douleur que nous ne pouvons soulager qu'en vous exposant nos sentiments. Votre bonté ordinaire, Monseigneur, se laissera fléchir à nos importunités, et nous les pardonnera, ayant égard à la juste cause de nos poursuites. Car outre le motif que le R. P. Eudes est notre Père et Instituteur et la connais-

sance que nous avons de ses mérites, nous avons de plus l'entière certitude qu'aucun ecclésiastique dans le diocèse ne le surpasse en respect et en estime pour votre illustre personne, n'a plus de fidélité, de soumission et d'obéissance pour observer et faire observer les ordres de Votre Grandeur. C'est la cause de notre espérance.

Nous ne pouvons nous arrêter à la difficulté de son grand âge et faiblesse corporelle, sachant les fatigues qu'il essuie dans les missions, où il fait autant de travail que les plus jeunes et les plus robustes. Aussi, Monseigneur, s'il vous plaît de nous faire la grâce de nous le donner pour supérieur, nous espérons, moyennant la divine Miséricorde, que notre conduite ne lui sera pas beaucoup à charge, et que nous n'abuserons en aucune manière de votre débonnaireté à nous favoriser et protéger en cette occasion.

Prosternées en esprit aux pieds de Votre Grandeur, nous vous en conjurons avec toute l'humilité et l'instance possibles, vous assurant unanimement de notre profond et très soumis respect. »

La R. M. Patin écrivit en même temps la lettre suivante qui, peut-être, témoigne moins d'attachement au Vénérable Instituteur :

« Monseigneur,

« C'est avec toute l'humilité, la soumission et le respect possibles que je prends la liberté de témoigner à Votre Grandeur, qu'ayant fait connaître à nos Sœurs les difficultés qui s'opposaient à leur désir d'obtenir pour Supérieur notre R. P. Eudes, elles m'ont priée instamment de leur permettre d'exposer leurs sentiments sur ce sujet aux pieds de Votre Grandeur. Je n'ai pu leur refuser cette consolation ; moi. Monseigneur, je ne dois pas m'exempter de me signaler fille d'obéissance, et, dans cette disposition, après vous avoir très humblement demandé le R. P. Eudes, je supplie votre bonté, en cas de refus, de vouloir bien nous accorder M. Vérel, dont nous avons plusieurs fois entendu parler avec estime. C'est le seul sur lequel notre communauté fonde son élection, sous votre bon plaisir et autorité. Monseigneur, vous demandant instamment la continuation de votre insigne protection et bienveillance... »

Mgr Servien ne tint aucun compte de ces deux lettres et désigna pour supérieur M. Le Grand, curé de Saint-Julien de Caen. Lorsque ce Prélat fut revenu ds ses préventions contre le V. P. Eudes, il ne jugea pas cependant à propos de lui rendre tous ses pouvoirs sur le monastère. Les historiens font remarquer que la divine Providence le permit sans doute pour qu'il eiit plus de liberté de ss livrer aux travaux des missions. Nous croyons que son activité n'eût point été gênée par cette direction, pas plus qu'elle n3 le fut par la supériorité des Carmélites de Caen et des Ursulines de Lisieux, qu'il eut plus tard. Cette séparation lui rendit bien difficile la rédaction des Règles et Constitutions.

C'est avec plus de justesse que le P. Martine attribue en grande

partie à cette séparation les belles lettres que nous avons du Vénérable Instituteur. C'est en effet par correspondance qu'il dut traiter toutes les questions relatives aux personnes ou aux affaires du monastère sur lesquelles il était consulté.

Deux lettres en particulier nous font connaître ses sentiments dans cette épreuve et montrent dans tout leur héroïsme sa patience et sa charité. Il était absent de Caen, lorsque Mgr Servien prit cette mesure. Elle impressionna péniblement tous les bienfaiteurs de la maison et en particulier le fondateur temporel, M. de Langrie et le P. Mannoury. Celui-ci en écrivit au Vénérable, lui manifesta l'intention que M. de Langrie et lui avaient de cesser complètement de s'occuper du couvent. Il reçut la belle réponse que voici :

« Je suis bien fâché du mécontentement de M. de Langrie, mais qu'y faire? Si je me laissais aller à mes sentiments, j'aurais aussi grand sujet d'abandonner cette maison, mais il faut nous oublier et ne regarder que Notre-Seigneur et sa sainte Mère et faire tout pour Famour d'eux. Dieu permet toutes choses par bonté pour nous. Il veut nous garantir de la complaisance et vanité, qui peut-être nous feraient perdre le fruit de notre travail.

« On ne m'a point parlé au sujet de M. de S' Julien, tout s'est fait avant que j'en aie ouï parler. Je ne sais si cela est venu de lui seul, ou de lui et de la Mère tout ensemble, mais je ne crois pas que cela soit venu des Filles. Il est bien certain qu'il y a longtemps que la bonne Mère- ne veut point de nous ; [/ il faut avoir palience, s'abandonner à la divine Providence, marcher notre grand chemin, et servir toujours la maison en tout ce que nous pourrons pour l'amour de Notre-Seigneur et de sa sainte Mère. J'ai parlé à la Mère, et je lui ai encore écrit depuis que je suis ici, qu'il est nécessaire d'envoyer un homme exprès à Rome, mais elle ne me répond rien à ce sujet.

« Il est bien assuré que la voie que M. de Saint-Julien veut tenir n'est pas bonne, et qu'on n'y réussira pas. J'écris toutes ces choses à M. de Langrie et je le prie de conserver sa bonne volonté. J'espère faire un voyage dans quelque temps à Caen ; je verrai M. de Saint-Julien pour lui dire mes raisons, je prierai qu'on s'assemble pour résoudre ce qui sera le meilleur... »

Cette lettre est de Coutances, le 29 juillet 1656. Elle commence par l'invocation fréquente à cette époque dans les lettres du Vénérable: Jésus, le Très-Saint Cœur de Marie soit le nôtre pour jamais. Les démarches que le pieux Instituteur voulait faire renouveler à Rome, paraissent avoir été le motif qui faisait désirer à la R. M, Patin un changement de supérieur. ^ Les différences de vue entre les personnes les plus saintes sont si fréquentes qu'il n'y a là rien qui puisse surprendre. Souvent elles amènent des séparations, comme entre S' Paul et S' Barnabé. Ici nous trouvons cette particularité vraiment édifiante,

que les rapports de la plus grande cordialité n'ont cessé d'exister entre le Vénérable Fondateur et sa coopératrice. Elle continue à lui faire parc de ses peines intérieures et lui la dirige et la console.

Sans doute, la S'" Marie de l'Assomption lui avait fait part de sa peine et de ses craintes d'être entièrement séparée de lui. Il lui répond à peu près à la même date :

« Ma très chère Fille,

« Jésus, le très saint Cœur de Marie soit le nôtre pour jamais.

a C'est en Tamour sacré de ce divin Cœur, fournaise de l'amour immortel, que j'aime invariablement et également sans aucune préférence toutes nos chères Sœurs, les Filles bien aimées de ma très honorée Mère. Qui est-ce qui séparera mon cœur de la dilection sainte que je dois avoir pour la très chère maison d'une si bonne Mère ? Sera-ce la tribulation ou l'angoisse, la persécution ou le glaive, où quelque autre chose? Non, non, je suis certain, avec la grâce de Dieu, qui m'a engagé à en prendre soin devant lui, que ni les Anges, ni les Principautés, ni les Vertus, ni la mort, ni la vie, ni aucune créature ne pourront me séparer de la charité que je dois avoir pour Notre-Dame-de- Charité. Tout ce que je. pourrai faire pour le service de cette bénite maison de ma divine Mère, je le ferai toujours. Et quoiqu'il arrive, ni le ciel, ni la terre, ni l'enfer ne m'empêcheront jamais de faire en ce sujet comme en tout autre, la très adorable volonté de mon Dieu ; c'est la très unique chose que je désire, que je prétends et que je cherche.

ce Ce serait de tout mon cœur que je ferais ce que notre bonne Mère et vous, nos chères Sœurs, désirez, mais je suis dans une incommodité qui est telle que je ne puis me mettre en chemin sans péril d'y demeurer malade, comme fit le P. Manchon en venant ici. J'ai grand besoin de prendre remèdes, mais il faut attendre que les jours caniculaires soient passés. Aussi je ne crois pouvoir aller à Caen qu'en septembre, mais je vous assure que ce sera le plus tôt que je pourrai, moyennant l'aide de Notre-Seigneur.

« Cependant je lui recommanderai avec toute l'affection possible, comme je le fais tous les jours, et vos personnes et vos affaires. Offrez-lui aussi, ainsi qu'à sa très sainte Mère, celui qui est véritablement et pour jamais en l'amour de leur très aimable Cœur,

« Ma très chère Fille, tout vôtre,

« Jean Eudes, Prêtre-Missionnaire. «

« Je salue très humblement et très cordialement notre très chère Mère et toutes ses bonnes Filles, et je la prie de vous donner pénitence pour avoir suivi la mode du monde en écrivant, ce que les véritables Filles du très saint Cœur de Marie doivent fuir et abhorrer plus que la peste, en ceci comme en toute autre chose, parce que toutes les modes du monde lui déplaisent beaucoup ainsi qu'à son Fils. »

Ce post-scriptum prouve avec quel soin le Vénérable saisissait toutes les occasions de former à la simplicité ses Filles spirituelles.

Son action sur les bienfaiteurs de l'Institut naissant ne fut pas moins efficace. M. de Langrie lui continua ses libéralités. Quand il venait au parloir visiter la R. M. Patin, si, à sa tristesse, il soupçonnait quelques embarras pécuniaires, il relevait son courage, l'engageait à visiter les troncs de la chapelle. « Peut-être, « disait-il délicatement, la divine Providence vous a-t-elle envoyé « quelque secours inespéré. » M"'= de Budos, abbesse de l'abbaye de la Trinité et M'"" de Camilly ne cessèrent, ainsi que plusieurs autres personnes charitables, de combler de bienfaits ce pauvre monastère.

Parmi les dons de M. de Langrie, il faut rappeler celui d'un orgue. Voici comment les Annales racontent elles-mêmes ce fait:

« Notre illustre Fondateur nous donna un livre de plain-chant et des orgues, afin que nous puissions célébrer les fêtes avec plus de majesté. Quelques-unes de nos Soeurs, ayant d'assez belles voix, s'étaient déjà accoutumées à les joindre à cet instrument, et le faisaient avec tant d'agrément qu'on était excité à les venir entendre. Cependant le P. Eudes s'étant rencontré plusieurs fois à notre chapelle dans les jours de solennités, remarqua que le peuple donnait plus d'attention à cette harmonie qu'à la prière, ce qui lui fit prendre la résolution de les défendre. Il craignait d'ailleurs que cela ne nous éloignât de l'esprit de simplicité, et ne nous fût une occasion de vanité. Il marqua depuis dans nos Constitutions que nous n'aurions point d'orgues et que nous ne pourrions chanter de musique dans notre chœur. On ôta donc ces orgues, sans que M. de Langrie en fit paraître aucun mécontentement, à cause du respect et de la déférence qu'il avait pour le saint homme. »

Comme tous les historiens qui nous ont précédé, nous devions rapporter ce fait. Dans ces derniers temps, plusieurs monastères ayant cru utile d'adopter l'harmonium comme instrument d'accompagnement, nous ne tairons même pas que dans l'Institut les sentiments ont été partagés sur l'opportunité de cette mesure. Ceux qui s'y opposent sont guidés par l'amour de la Règle et des traditions ; rien de plus édifiant que ce respect pour les plus petites observances.

^ Les raisons qui ont porté les autres à solliciter ou à accepter la dispense des supérieurs ont bien aussi leur importance. La fatigue des emplois est bien plus grande que dans les siècles passes et les santés sont plus faibles. Il arrive que des monastères nombreux se trouvent ainsi dans l'impossibilité de chanter i office comme la Règle le prescrit.

Le V. P. Eudes s'est distingué par sa vertu de religion. Comme retormateur du clergé, cette vertu lui était nécessaire. Elle a pour

principal objet le culte divin, dont le chant fait partie; aussi le pieux Fondateur après s'être efforcé d'en inspirer l'amour à ses ûls, s'est écarté dans la formation de ses religieuses de l'esprit de S' François de Sales et de S'^ Thérèse, et leur a laissé le chant ordinaire de l'Eglise. Il exige d'elles dans son exécution, la gravité, la dignité, et surtout la simplicité. L'harmonium, instrument d'accompagnement, est un progrès qu'il n'a pu prévoir et qui favorise ces qualités du chant et diminue la fatigue. Les orgues, au contraire, dans le sens liturgique ordinaire, sont destinées à alterner avec le chœur, aussi l'Église les défend dans les temps de pénitence.

Pour permettre de juger l'esprit du V. P. Eudes, nous citerons le passage suivant d'un manuscrit de Caen. Il renferme ses dernières volontés sur les Litanies et peut être aussi sur la question présente :

« Notre bon Père avait un grand attrait pour qu'on chantât les Litanies de la très sainte Vierge sur un chant beau et dévot. Un jour de grande fête, il vint dans notre église et s'aperçut que nous chantions Compiles assez bien, mais que nous disions les Litanies plutôt en psalmodie qu'en chant. Il ne tarda pas à nous en faire des reproches, et comme nous lui dîmes, pour excuse, que si nous les chantions gravement et si bien, il ne nous resterait presque point d'intervalle entre l'oraison et le souper, il nous répondit sans hésiter : Qu'il valait beaucoup mieux psalmodier Compiles et chanter les Litanies de notre très bonne Mère avec toute la dévotion et la majesté possibles. Depuis ce temps, nous avons suivi exactement la volonté de ce dig^ne Instituteur.

« Une autre fois, on lui montra ces mêmes Litanies notées, que quelquesunes de nos Sœurs trouvaient un peu trop frodonnées, il fut sur le point de nous les interdire, mais ayant un peu réfléchi, il les rendit à notre bonne Mère Marie de l'Enfant Jésus de Bois-David en lui disant : Qu'il fallait tolérer quelque chose en faveur de la Mère de Dieu. »

C'est probablement par suite de cette interprétation bénévole du Vénérable Père lui-même que, dans la révision des Constitutions en 1734, il n'y eut de défendue que la musique en parties.

Il y avait, du reste, à l'époque où nous sommes, une réaction contre les abus de la musique dans les églises, et plusieurs communautés reçurent de leurs fondateurs la même défense que \/ Notre-Dame-de-Charité. Gardant une grande simplicité dans leur chant, elles n'ont pas cru s'écarter de l'esprit primitif par l'adoption de l'harmonium. C'est ce qu'ont fait en particulier les Pères trappistes et les Eudistes, qui avaient absolument la même règle. En effet, l'harmonium n'est plus un objet de luxe.

Du reste, Rome a été consultée sur ce point, et elle a répondu

qu'il était du ressort de l'autorité diocésaine de le décider pour chaque cas particulier. Le saint Concile de Trente, dans le chapitre X de la session xxiv, donne, en effet, des pouvoirs très étendus aux visiteurs canoniques. Leurs interprétations des Constitutions, ainsi que leurs prescriptions font loi, leurs dispenses sont légitimes, au moins jusqu'à réformation.

Quelques années après que le V. P. Eudes eût cessé, comme nous l'avons dit plus haut, d'être supérieur du monastère, celui-ci perdit aussi son aumônier, M. des Pommerais. L'annaliste de l'Ordre rapproche ces deux changements et nous apprend à cette occasion, qu'après le départ de M"" Morin et du prêtre qui avait partagé ses sentiments, ce furent les enfants du Vénérable Fondateur qui remplirent charitablement auprès des Sœurs toutes les fonctions du ministère. Le P. Mannoury fut le plus ordinairement chargé de cette œuvre de dévouement jusqu'en 1649, A cette époque, M. des Pommerais s'offrit par zèle à remplir les fonctions d'aumônier et s'acquitta de cet emploi avec beaucoup de piété jusqu'à sa mort en 1659.

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