CHAPITRE X
Plusieurs vocations remarquables. — Madame de Bois-David. — Les pensionnaires. — Mort de Marie Desvallées 1655-1660.
Le Vénérable Fondateur s'occupait surtout de procurer à la maison de bons sujets, et ces années, si pleines d'épreuves pour lui, fournirent d'excellentes vocations.
Il rencontra d'abord à Coutances M"" Le Conte. Elle recherchait les plaisirs du monde et ne pensait nullement à la vie religieuse. Touchée de quelques entretiens qu'elle eut avec le Vénérable et avec la pieuse Marie Desvallées, elle voulut bientôt après atteindre aux plus hauts degrés de la perfection. C'est pourquoi elle se présenta à la Charité avec M"^ le Lieupaul, sa dame de compagnie qui devint sa compagne de noviciat. Bien qu'une dot de 8,000 livres pût lui donner les privilèges de bienfaitrice, elle ne consentit jamais à s'en prévaloir. A sa prise d'habit, le 9 mai 1655, elle reçut le nom de Marie de la Pré-
sentation, et M'" le Lieupaul celui de Marie de la Conception.
Mais parmi les nouveaux sujets, celui dont l'entrée fit le plus d'honneur à l'Ordre naissant, fut M""= de Bois-David de Soulbieu. Sa vocation offre beaucoup de traits de ressemblance avec celle de S" Chantai. Originaire de Montmartin, près de Carantan, dans le diocèse de Coutances, et d^une famille distinguée, elle ressentit, dès son plus jeune âge, beaucoup d'attrait pour la piété. Elle avait une âme grande, un esprit solide, un cœur tendre et bienfaisant, une humeur douce et complaisante envers ceux qui l'entouraient. Sensible aux misères d'autrui, sa plus grande jouissance était de pouvoir les soulager. S'il lui eût été possible dès lors de suivre son attrait, elle se fût consacrée au service de Dieu. Mais par obéissance à ses parents, elle épousa, jeune encore, M. Simon de Bois-David, capitaine aux gardes, dont elle eut six enfants. L'un d'eux devint colonel du régiment du Piémont et gouverneur du Châtelet en Picardie,
Pendant les premières années de son mariage, les maximes et les vanités du monde lui imposèrent leur domination. Cette époque de sa vie lui causa plus tard de grandes inquiétudes. En réalité, elle n'avait fait que se conformer aux bienséances de sa position. Sa conduite, même alors, fut toujours éminemment chrétienne.
Son mari, plein d'estime pour elle, l'ayant laissée libre de se livrer aux exercices de pénitence pour lesquels elle éprouvait un grand attrait, elle se donnait la discipline jusqu'au sang, portait une ceinture armée de clous et accomplissait plusieurs autres actes héroïques de mortification. C'est ainsi que pendant les longues et nombreuses absences de M. de Bois-David, pour vaincre sa délicatesse naturelle, elle pansait les malades les plus infects et les ulcères les plus rebutants. Un jour (ce récit fait frissonner d'horreur), elle se dépouilla de sa chemise pour en revêtir une malheureuse créature dont le corps était rempli de pus, et elle eut le courage de se revêtir de la sienne, et malgré l'extrême répulsion qu'elle en ressentait, de la porter durant l'espace de trois jours. M'"'' de Bois-David, vivant dans le monde, appartenait déjà à la famille spirituelle de S''^ Elisabeth de Hongrie et de S'^ Chantai.
Le V. P, Eudes était très lié avec la famille de son mari, et en particulier avec M, de Mémont, son beau-frère ; M'"'= de Bois- David eut donc occasion de faire sa connaissance. Aussitôt qu'elle l'eût entendu parler des choses de Dieu, elle fut touchée, et
conçut une grande estime pour sa sainteté. Lui, de son côté, remarqua en cette dame d'excellentes dispositions pour la vertu, et il ne douta point que, s'il pouvait la gagner à Dieu, il ne lui fît faire de grands progrès dans le chemin de la perfection.
Un jour, l'homme de Dieu s'étant trouvé à dîner chez M. de Mémont, M'"'= de Bois-David s'y rencontra aussi. Comme elle avait, suivant l'usage de ce temps-là, la gorge fort découverte, le V. P. Eudes dit, au milieu de la conversation, que cette nudité était une mode pernicieuse qui entraînait la damnation de bien des âmes. La jeune dame en fut vivement frappée, et lui adressant la parole : « Mais, mon Père, lui dit-elle, est-il vrai qu'on puisse être damnée pour cela? » — « N'en doutez pas, Madame, répondit le V. P. Eudes, d'un ton ferme; » et sans s'arrêter davantage à cet incident, il passa aussitôt à une autre matière d'entretien. Un moment après, M'"' de Bois-David se levant de table, monta à sa chambre et se revêtit plus modestement, bien résolue d'observer toujours cette règle à l'avenir, et malgré les railleries du monde, elle y fut toujours fidèle.
Cette correction amena encore cette grande âme à faire d'autres réflexions plus sérieuses sur les vanités, dont elle s'était montrée l'esclave jusqu'alors. Il lui sembla qu'elle n'avait travaillé qu'à se perdre et à perdre les autres par son luxe et les modes pernicieuses qu'elle avait suivies, a Hélas ! quel malheur, se disait-elle, de perdre les âmes qui ont tant coûté à notre Sauveur! » Ainsi Dieu rompait insensiblement les liens qui, jusque-là, l'avaient attachée au monde et la préparait à s'élever à une plus haute perfection. Mais M'"'^ de Bois-David ne s'en tint pas à de simples réflexions et à de beaux sentiments ; fidèle à correspondre à ces premières grâces, elle en mérita de plus grandes encore.
Depuis longtemps elle désirait trouver un bon directeur pour lui aider à mettre ordre aux affaires de sa conscience, et elle demandait à Dieu de le lui envoyer.
La rencontre du Vénérable Eudes lui fit penser qu'elle était exaucée ; sans lui en rien manifester, elle se décida quelque temps après, à faire tout exprès un voyage à Caen pour conférer plus librement avec lui des besoins de son âme. Lui ouvrant alors * smcèrement son cœur, elle lui fit part de ses peines et de ses inquiétudes ; le soulagement qu'elle en ressentit fut si grand, qu'elle ne se reconnaissait plus elle-même ; son cœur goûtait une paix qu'il n avait point connue encore.
Depuis ce temps-là, elle fit plusieurs fois le voyage de Caen
pour consulter son sage directeur, et toujours elle trouva dans ses avis force et consolation. Elle assista aussi à quelques-unes de ses missions et son désir d'être entièrement à Dieu la porta à lui demander de rompre lui-même, en la manière qu'il lui plairait, les liens qui l'attachaient au monde afin qu'il fût maître absolu de son cœur.
Sa prière ne fut pas longtemps sans être exaucée, au-delà même de ses désirs, car elle eut besoin de toute sa résignation aux ordres de Dieu pour supporter tous les malheurs qu'il lui envoya.
Coup sur coup, son mari et plusieurs enfants lui furent enlevés ; elle accepta ces morts avec une constance et une fermeté héroïques. Elle disait : « Mes péchés, ceux dont j'ai été la cause, méritent des pénitences plus dures encore, il est bien juste que je m'efforce d'acquitter les grandes dettes que j^ai contractées envers Dieu, en lui sacrifiant ce qui m'est le plus cher au monde. » Mais ce qui l'aida surtout à se consoler de ces grandes pertes, ce fut l'heureuse liberté où elle se vit de servir Dieu et de ne plus partager son cœur avec'le monde.
Dès les premières années de son veuvage, elle procura une mission en sa paroisse de Montmartin-en-Graignes, près Carantan ; elle aurait bien souhaité que son pieux directeur l'eût prêchée lui-même, mais des affaires urgentes ne le lui permirent pas. Ce fut le P. Manchon qui en eut la direction, et il produisit les plus grands fruits, comme à son ordinaire. M'"° de Bois- David logea les missionnaires dans sa maison pendant six semaines, et voulut les défrayer entièrement, heureuse de rendre service à Notre-Seigneur en la personne de ses ministres.
Après cette mission, elle se donna plus que jamais à la pratique des bonnes œuvres ; elle faisait tous les jours l'oraison, plusieurs lectures, de fréquents retours sur elle-même et approchait souvent des sacrements ; son recueillement à l'église inspirait à lui seul la dévotion à ceux qui la voyaient. Sa charité pour le prochain «tait sans bornes: les critiques, les railleries, lui étaient insupportables. Elle mettait tout en usage pour * réconcilier ceux qui étaient divisés. On l'a vue se mettre à genoux devant de simples paysans pour les engager à se pardonner leurs offenses et à déposer leurs rancunes. Son amour pour les pauvres grandit encore, elle les assistait en tout ce qu'elle pouvait pour l'âme et pour le corps ; elle les visitait, les consolait dans leurs maladies, les instruisait des choses
nécessaires au salut, leur apprenait à prier Dieu, à se bien confesser ; souvent même elle en logeait dans sa maison durant leurs maladies, faisait leur lit, les débarrassait des insectes dont ils étaient dévorés, leur portait des bouillons, leur servait de gardienne et leur rendait tous ces services avec une tendresse de mère. La longueur de la maladie ne lassait point sa patience et elle continuait à leur rendre ces bons soins pendant cinq ou six semaines, jusqu'à ce qu'ils fussent guéris. Telle était M"'^ de Bois-David lorsqu'elle se détermina à entrer dans l'Institut de Notre-Dame-de-Charité.
"Mais sa vocation fut préparée par des voies si merveilleuses qu'il est impossible de douter qu'elle ne fût tout à fait surnaturelle. Depuis la mort de son mari, elle avait eu de grands désirs de quitter entièrement le monde et de se renfermer dans quelque monastère pour y passer le reste de sa vie dans les pratiques d'une sincère pénitence ; elle ne croyait pas qu'il y eût d'autre parti à prendre pour elle afin d'assurer son salut. La seule chose sur laquelle elle crut devoir délibérer fut sur l'Ordre dans lequel elle devait entrer. D'abord elle se sentit vivement pressée de se faire carmélite, espérant trouver dans la vie sévère de cet Ordre les moyens d'expier sa vie mondaine ; mais à cause de l'importance de la décision, elle ne crut pas pouvoir la prendre sans conseils.
C'est pourquoi elle résolut de faire un pèlerinage à Notre- Dame-de-la-Délivrande, pour prier la très-sainte Vierge de lui obtenir les grâces dont elle avait besoin en cette occasion, et d'aller ensuite de la Délivrande à Caen pour conclure cette importante affaire avec son directeur. Pendant qu'elle faisait son action de grâces, elle crut entendre intérieurement une voix qui lui dit distinctement : <( Tournez du côté de Notre-Damede-Charité, vous y trouverez le Saint Enfant Jésus. C'est là que Dieu vous veut. » Ces paroles lui parurent si évidemment venues du Ciel qu'elle ne douta pas que ce ne fût l'indication de la vocation où Dieu l'appelait. Se rendant aussitôt à Caen, elle fit connaître au V. P. Eudes tout ce qui s'était passé et le pria de lui donner une décision formelle, bien résolue de s'en tenir à ce qu'il lui conseillerait. Le sage directeur était trop éclairé pour ne pas reconnaître là une inspiration vraiment divine. Il lui en donna l'assurance et ils ne pensèrent plus l'un et l'autre qu'aux moyens d'en venir à l'exécution et de ménager toutes choses dans un grand secret.
Malgré ces sages précautions, les parents de M"" de Bois- David ne furent pas longtemps sans avoir connaissance de ses projets et ils lui suscitèrent mille difficultés, voulant à tout prix la faire renoncer à son dessein. Tout n'aboutit qu'à affermir sa vocation et à faire connaître la généreuse résolution qu'elle avait prise d'appartenir désormais à Dieu seul.
Ce fut aussi un motif pour son directeur de la presser d'exécuter au plus tôt son pieux dessein, sans écouter la chair et le sang ; il l'assura que plus elle différerait, plus elle rencontrerait de difficultés à vaincre toutes ces résistances.
Elle fit donc ses dernières dispositions et fixa le jour où devait avoir lieu son entrée à Notre-Dame-de-Charité. Le Vénérable Eudes la conduisit lui-même à la porte du monastère, accompagné du Père Manchon, de M. de Bernières, de M. et M™" de Mémont, qui avaient eu bien de la peine à donner leur consentement, de M. de Camilly et de quelques autres personnes de piété.
M'"' de Bois-David entra dans la communauté avec une générosité qui étonna tous ses amis. Les religieuses^ postulantes et novices vinrent la recevoir à la porte de clôture en grande cérémonie et la conduisirent au chœur où l'on chanta le Te Deum en reconnaissance de la faveur que Dieu accordait à l'Institut en lui donnant un tel sujet. Cette joie n'a rien qui puisse surprendre. Le prestige de la noblesse était alors très grand et le niveau égalitaire n'avait pas encore passé sur la société. L'éclat que l'entrée de l'illustre postulante donnait au monastère en formation était un grand bienfait. Celle qui le procurait se tenait du reste parfaitement dans les sentiments que l'humilité devait lui inspirer. Elle gémissait au fond de son cœur, se confondait devant Dieu à la vue de ces honneurs et de ces marques de distinction ; elle s'en réputait très indigne. Sa première pensée, en arrivant dans cette nouvelle demeure, fut d'aller répandre au pied du Saint Sacrement les sentiments d'amour et de reconnaissance qui débordaient de son cœur. S'abandonnant à Notre-Seigneur sans réserve aucune, elle lui offrit le sacrifice entier de sa propre volonté et la lui remit entre les mains avec la résolution bien arrêtée de ne la reprendre jamais.
Depuis ce temps, la fervente postulante n'eut plus aucune attention pour elle et pour tout ce qui la touchait personnellement. Les Sœurs demeuraient alors dans la maison de M. dé
Langrie ; les incommodités en étaient nombreuses, mais ni l'extrême pauvreté de cette communauté, ni les étroits logements ne furent capables de rebuter cette vertueuse dame ; aucun sacrifice ne lui paraissait difficile, les privations et les souffrances ne produisaient aucune impression sur son cœur.
Les gens du monde ne jugeant des choses que suivant leurs idées préconçues, ne pouvaient se persuader qu'une personne de sa condition, accoutumée à vivre dans l'abondance, pût être longtemps sans se repentir du parti qu'elle avait pris. Ses parents firent encore tous leurs efforts pour la décider à quitter la communauté ; ils employèrent à cet effet tous les moyens que peut trouver en pareil cas un esprit ingénieux. Il se trouva même des personnes de piété qui voulurent lui faire un scrupule d'avoir abandonné les pauvres à qui elle aurait pu rendre tant de services. On lui disait qu'elle avait cédé à un zèle indiscret ; que c'était enfouir le talent et cacher la lumière sous le boisseau que de s'ensevelir ainsi dans une communauté obscure, où elle n'aurait occasion de faire que très peu de bien, tandis qu'elle abandonnait une si ample moisson de bonnes œuvres et de mérites qu'elle aurait pu accomplir en restant dans le monde.
Ces raisons spécieuses ne lui donnèrent point le change, elle tint ferme envers et contre tout, et ne pensa plus qu'à offrir à Dieu le sacrifice de tout ce qui lui avait tenu le plus au cœur. Elle aida beaucoup à acquérir la maison qui est en la rue des Quais, comme aussi à y faire les réparations nécessaires et à la mettre en état de pouvoir être appropriée aux besoins d'un monastère. Enfin elle alla s'y loger en même temps que les autres religieuses le dimanche 25 mars 1657.
Après un an d'épreuve, elle fut admise à prendre l'habit de l'Institut; la cérémonie de la vêture fut fixée au 29 avril 1658. Ce jour venu il se fit un grand concours de monde en la chapelle du monastère. M'"' de Bois-David reçut le nom de S' Marie de l'Enfant-Jésus, qui lui avait été si clairement prédit en la chapelle de Notre-Dame-de-la-Délivrande.
Ce nom ne fut pas pour elle un nom vide de sens, mais bien l'expression même des rares qualités qui firent l'ornement de son âme. On peut dire, en effet, qu'elle reçut en même temps l'esprit de la sainte Enfance, les vertus et les dispositions du saint Enfant Jésus ; et elle eut grand soin de les cultiver et de les accroître incessamment par son exactitude à remplir tous les exercices de la vie religieuse. Sa conduite, pendant le temps
de son noviciat, ne fut qu'une continuelle imitation de celle de Notre Divin Sauveur. Elle avait en horreur le monde et ses maximes ; l'amour de la croix et la pauvreté faisaient toutes ses délices. Le souvenir de sa vie mondaine lui était un continuel stimulant à la mortification et à la pénitence ; elle trouvait toujours n'avoir jamais assez fait d'œuvres expiatoires pour satisfaire à la justice de Dieu. Plongée et comme abîmée dans la méditation de ces saintes pensées, que de larmes de componction ne répandit-elle pas devant son crucifix! Combien de fois ne remercia-t-elle pas le Seigneur de la grâce de sa vocation !
Ce fut aussi ce qui lui donna tant de facilité pour toutes les pratiques de la Religion, et ce qui lui aplanit toutes les difficultés. Elle trouvait une douce jouissance à s'employer dans la communauté aux travaux et aux emplois les plus bas et les plus pénibles ; cette vie de fatigue et de labeur avait toute sa prédilection ; et tant que ses forces le lui permirent, elle s'y livra avec amour. Sujette à bien des infirmités dès le temps de son noviciat, elle n'en continuait pas moins de se montrer toujours contente, toujours égale à elle-même dans la santé et la maladie, et toujours disposée à recevoir de la main bénie de Dieu la , vie ou la mort avec la plus entière et la plus parfaite soumission à son adorable volonté. Son saint Directeur la soutenait du reste de ses avis et de ses lettres. Pendant son postulat il lui écrivait :
« Ma très chère Fille,
V Jésus, le très saint Cœur de Marie soit le notre pour jamais.
« Je vous remercie des témoignages que vous me donnez de votre sincère et cordiale charité. Je vous assure, ma chère Fille, que mon cœur en a beaucoup pour votre âme, et que j'ai grand désir de la servir selon tout le pouvoir qu'il plaira à Dieu de m'en donner. Tout ce qui se fait en votre affaire est pour le mieux, n'en doutez point, car vous avez un Époux et une Mère qui ont tout pouvoir au Ciel et en la terre, qui vous aiment plus que vous-même, et qui sont très sages pour conduire toutes choses en la meilleure manière.
<c Prenez donc garde, ma très chère Fille, de ne vous laisser pas aller à rinquiétude, mais ayez grande confiance en eux. Anéantissez à leurs pieds toutes vos pensées, desseins, désirs, inclinations et volontés, et vous résignez entièrement de tout cœur et sans aucune réserve à leur très sainte volonté, les suppliant de conduire toute chose en la manière qui leur sera le plus agréable, et sachez qu'ils feront mieux tout ce qui vous sera utile et avantageux, que vous ne sauriez désirer.
Je salue très affectueusement notre chère Mère, avec toutes ses Filles, mes
très chères Sœurs, et je suis, en Tamour sacré du très Saint Cœur de Jésus et de Marie,
« Ma très chère Fille,
Tout vôtre,
« Jean Eudes, Prêtre-Missionnaire. »
Cette lettre, dans sa brièveté et simplicité, renferme presque toute la doctrine spirituelle de l'habile Directeur. Anéantissement de tout son être, pleine soumission à la divine volonté, pour permettre à Jésus et à Marie d'agir librement en nous. Le lecteur n'a pas non plus manqué d'observer comme il insinue toujours, la dévotion aux Sacrés-Cœurs au commencement et à la fin de ses lettres. C'est bien la preuve de la vivacité et de l'ancienneté de sa dévotion, car nous ne sommes qu'en l'année 1657 ou 1658.
M'"'' de Bois-David avait une fille, encore toute jeune, qui entra avec elle au couvent pour y demeurer en qualité de pensionnaire. Cette enfant avait toutes les bonnes qualités que l'on peut désirer dans une jeune personne de son âge et de sa condition. Chérie de tout le monde, elle l'était particulièrement de sa mère qu'elle ne cessait de combler des témoignages de la plus tendre affection. Cependant cette généreuse mère exerçait à l'égard de cette chère enfant celle de toutes les mortifications qui devait lui coûter le- plus : car elle ne lui parlait que très-rarement^ seulement dans les heures de récréation, et jamais sans permission. Encore tous ses entretiens avec elle ne tendaient-ils qu'à la former à la piété, à la détacher du monde et à la porter à Dieu.
Ainsi se passa le noviciat de la S' Marie de l'Enfant-Jésus. On l'admit sans difficulté aucune à la profession quand le temps marqué par la règle fut arrivé. Elle était d'une conduite si régulière, si pieuse, qu'elle paraissait en tout devoir être le modèle accompli d'une bonne religieuse. La cérémonie eut lieu le i'^' mai 1659. Ce fut pour elle un motif de redoubler de ferveur à remplir tous ses devoirs et d'apporter une plus grande fidélité à correspondre aux grâces abondantes dont Dieu la favorisait.
A peine eût-elle prononcé ses vœux qu'elle déclara une nouvelle guerre à ses passions, et à toutes les inclinations de la nature par le soin qu'elle mettait à rechercher les mortifications de toutes sortes. Tel était son amour pour la pénitence qu'elle paraissait insensible aux peines et aux souffrances qui lui arrivaient. Allait-elle au parloir, elle ne se livrait qu'à de pieux entre-
tiens, et ne s'y arrêtait que le temps réclamé par la nécessité ou la bienséance.
Le zèle ardent dont elle était animée pour le salut des âmes fit qu'on la chargea bientôt du soin des Pénitentes ; elle avait un talent merveilleux pour cet emploi qui est le plus important de l'Institut. Ses paroles étaient pleines d'onction, allaient droit au coèur ; elle faisait toutes ses actions avec un recueillement édifiant pour tous ceux qui en étaient témoins, ce qui taisait dire à la Mère Patin, sa digne supérieure, si éclairée dans les voies de la sainteté, qu'il lui était impossible d'exprimer tout le bien qu'elle avait reconnu en cette grande servante de Dieu.
Mais ce fut un fruit bientôt mûr pour le ciel ; ses grandes mortifications ne tardèrent pas longtemps à épuiser ses forces. Atteinte de graves infirmités, elle ne se plaignait point, et s'il eût été en son pouvoir, personne n'en aurait eu connaissance. L'impuissance des médecins à la soulager, lui fit bientôt comcomprendre que cette maladie la conduirait à la mort. Elle l'accepta telle qu'il plairait à Dieu de la lui envoyer. Son désir de satisfaire à la justice divine pour tous ses péchés, la rendait comme insensible à ses douleurs; elle demandait même à Dieu de les rendre plus grandes encore ; sa prière devait être largement exaucée. Comme elle avait tâché d'imiter fidèlement Notre-Seigneur en tout, il voulut aussi se la rendre semblable en sa mort. Il la fit mourir sur une dure croix dans une espèce d'abandon et de délaissement dé tout ce qui aurait pu la consoler. C'est ainsi que Dieu préparait lui-même sa victime et qu'il lui faisait payer le reste de ce qu'elle devait à sa divine justice.
Pendant cette longue passion, on la voyait pleine de foi, la sérénité de son âme rejaillissait sur ses traits ; toujours soumise aux ordres de Dieu, elle se contentait de jeter de temps en temps quelques regards sur son crucifix pour trouver la force de supporter ses douleurs.
L'aggravation de sa maladie lui faisait craindre d'être surprise par la mort ; elle demanda avec instance les sacrements de l'Église. Elle les reçut avec de.s dispositions si édifiantes que les témoins de cette cérémonie ne pouvaient retenir leurs larmes. Peu de temps après, elle appela sa fille et lui donna ses dernières instructions pour son salut. Elle parla peu à cause de l'extrême faiblesse à laquelle elle était réduite, mais les quelques paroles qu'elle lui adressa furent prononcées avec tant d'onction que cette chère enfant fondit en larmes et les garda toujours gravées
MARIA /SPOÎJ^SAIESVCHRJ^TI
Obbit vigestfno <juuUo jUruarii anno n^ 'M^im<}feaccent^{r7w (juuu^uagesuno Seccto sua. cetatir Jeaxwe<rmoJe<m .„
dans son cœur le reste de sa vie. Elles lui inspirèrent un ardent désir de marcher sur les traces de cette mère vénérée. Enfin, l'enfant se mit à genoux en sanglotant et reçut sa suprême bénédiction. A partir de ce moment, la S' Marie de l'Enfant- Jésus ne s'occupa plus que de son Dieu ; plusieurs fois encore elle répéta les sacrés noms de Jésus et de Marie et rendit son âme à son créateur, en grande paix, le 30 janvier 1660, n'étant âgée que de quarante et un ans.
Telle fut la vie sainte et édifiante de la S' Marie de l'Enfant- Jésus de Bois-David de Soulebieu depuis sa profession ; telle aussi fut sa précieuse mort, digne récompense de sa fidélité à correspondre à la grâce de sa vocation et des éminentes vertus qu'elle pratiqua dans la vie religieuse, durant le peu de temps qu'elle y vécut.
Le Vénérable Eudes était à Rouen lorsque cette mort arriva. Il écrivit à la Mère Patin une lettre pleine des consolations que les saints savent trouver.
« JÉSUS, Marie, Joseph.
« Ma très chère et bonne Mère,
« La divine volonté soit notre conduite en toutes choses !
tt Le décès de notre très chère S' de TEnfant-Jésus m'a un peu surpris tout d'abord ; mais ayant aussitôt jeté les yeux sur cette très adorable volonté qui dispose si bien de toutes choses qu'il ne se peut pas mieux, mon cœur est demeuré en paix, et ma bouche n'a pu dire autre chose, sinon : Pater, non mea, sed tua voluntas fiât ! Oh ! que cela est bien ainsi, ma chère Mère, • puisque tel est le bon plaisir du divin Enfant Jésus, qui a voulu prendre cette chère sœur consacrée à la divine Enfance dans le temps qui est dédié à ce grand mystère ! Elle est allée prendre possession du ciel au nom de toutes les Sœurs, et y commencer un établissement éternel de la communauté de Notre-Dame-de-Charité, Elle est allée dans le Paradis pour y adorer, louer et aimer continuellement la très sainte Trinité avec Jésus et Marie, et avec tous les bienheureux au nom et de la part de ses très chères Sœurs. Ce sont les prémices de votre Maison que vous avez offertes à la divine Majesté : c'est votre premier sacrifice qui aura été agréable devant le trône de notre grand Dieu.
<c Mais quand je dis qu'elle est allée au ciel, je ne dis pas qu'elle y soit encore arrivée, car les âmes sont quelquefois longtemps en chemin. C'est pourquoi il faut beaucoup prier pour cette chère Sœur ; de mon côté je n'y manquerai pas, Dieu aidant.
« J'ai peur que la ferveur de nos bonnes Sœurs et le désir de se mortifier ne leur fassent endurer le froid avec un excès qui soit cause de maladie ; je vous prie, ma très chère Mère, d'y prendre garde.
« Pour la communion des malades, vous en pourrez disposer ainsi que vous le jugerez convenable.
« Je remercie Notre-Seigneur et sa très sainte Mère de vous avoir donné la maison de la Monnaie.
« Je salue très cordialement toutes nos chères Sœurs, et suis de tout cœur, ma très chère et bonne Mère, Tout vôtre,
Jean Eudes, Prêtre-Missionnaire.
Cette résignation est vraiment admirable. Il fondait certainement de grandes espérances sur cette âme si propre à le seconder dans le développement et le perfectionnement de son œuvre, et sa mort le laisse calme ; c'est à peine si on voit le trouble oser se présenter à son âme.
M""" de Bois-David amena avec elle, comme on l'a vu plus haut, sa dernière fille, encore toute jeune enfant, pour qu'elle y fût élevée comme pensionnaire, C'est un trait de ressemblance de plus avec S'" Chantai. A partir de ce moment plusieurs dames de condition élevée y envoyèrent aussi leurs demoiselles pour y recevoir une éducation chrétienne.
L'action du Vénérable sur ce champ nouveau ouvert à l'activité de ses filles n'est mentionnée par aucun de ses historiens. Il est certain que, dès le début, il vit avec plaisir l'accroissement de ce pensionnat, sans quoi ses lettres renfermeraient quelques traces de ses protestations. La classe des pensionnaires s'appelait ordinairement le petit nov ici at.E&ect'ivement elles suivaient à peu près la règle des novices. Leur costume était blanc, elles portaient sur la poitrine un petit cœur d'argent comme les Sœurs. Leur réfectoire était celui de la Communauté ; elles y entraient après les coulpes et les mortifications, s'il y en avait. Elles assistaient ensuite aux récréations et, de temps en temps, faisaient leurs coulpes des petits manquements qu'elles avaient commis. C'est ainsi que se formèrent un bon nombre de religieuses ; M'"' de Bois-David elle-même, sous le même nom que sa mère, devint une des plus remarquables supérieures de l'Institut.
Le pensionnat n'était donc en réalité qu'une espèce d'alumnat. De nos jours, plusieurs sociétés d'hommes et de femmes en ont fondé de semblables pour s'assurer un recrutement plus certain. Ce n'est point une institution nouvelle dans l'Eglise, ni dans l'histoire des ordres monastiques. On la trouve presque chez tous et dès leur origine.
Vers la fin de sa vie, le Vénérable Instituteur régularisa cette œuvre dont il avait pu constater les heureux fruits. Comme nous le verrons, le Coutumier à la rédaction duquel il put travailler
avec plus de liberté et de suite sous la supériorité de sa nièce, est la dernière et la plus complète expression de ses désirs et de ses intentions sur l'Ordre de Notre-Dame-de-Charité. Or, ce Coutumier renferme : Le Directoire de la Maîtresse des Pensionnaires et Exercices journaliers des Pensionnaires.
Ces deux chapitres qui n'ont rien d'emprunté à la Visitation, expriment donc bien les vues du Fondateur. Ils contiennent un très beau règlement de pensionnat. Les Universitaires pourront le trouver vieilli, leurs exigences peuvent obliger à le modifier sur plusieurs points. Mais toutes leurs méthodes nouvelles ne réussiront point à former ces femmes admirablement fortes de la fin du dix-septième et du commencement du dix-huitième siècle. S'il est toujours vrai que les fruits font connaître l'arbre, on doit conclure que les nouvelles méthodes sont inférieures aux anci-ennes. Or le Vénérable Eudes laisse à ses filles les traditions pédagogiques du grand siècle dans ce qu'elles ont de plus pur; En particulier, les avis aux maîtresses donnés dans ces deux chapitres, sont bien de l'auteur de l'Enfance admirable de la très sainte Mère de Dieu, dont Fénelon s'est, dit-on, inspiré pour composer son traité de V Education des filles.
Quelques années auparavant, la mort avait privé le Couvent d'un de ses premiers soutiens. En effet, le 25 février 1656 s'éteignait saintement, à Coutances, la S"" Marie Desvallées ; elle était âgée de 66 ans et en avait passé 47 dans les états les plus extraordinaires. Sa mort montra bien l'estime que toute la ville faisait de sa vertu. Le chapitre voulut l'enterrer dans son église, honneur qu'il ne faisait qu'aux personnes les plus distinguées. Les Dominicains, à cause de sa dévotion au Rosaire, réclamèrent également son corps. Le séminaire faisait valoir les droits que lui donnait la volonté clairement manifestée de la défunte. Ce fut le curé de la paroisse Saint-Nicolas qui, s'appuyant sur les privilèges paroissiaux, l'inhuma dans la chapelle Saint-Joseph de son église. Mais, quelques mois plus tard, M. le Président de Langrie, par un acte hardi, rendit ses restes au séminaire.
L'influence de Marie Desvallées a été très considérable à l'origine de l'Ordre de Notre-Dame-de-Charité. Elle l'a soutenu de ses prières, de ses aumônes, encouragé dans les moments d'obscurité en lui faisant prophétiquement connaître les desseins de Dieu. C'est une preuve certaine que son esprit était vraiment sur- / naturel. En effet toutes ses prédictions sur l'Ordre se sont réa-
lisées. Du reste, sa réputation de sainteté, appuyée sur des faits extraordinaires, se répandit au loin et jusqu'au Canada (i).
Sa mort fut pour le Vénérable le commencement d'une épreuve bien cruelle, dont le récit appartient à son histoire complète.