CHAPITRE XI
Installation définitive. — Lettres de direction.
Déjà plusieurs religieuses avaient fait profession et cependant la Communauté n'avait pas encore de maison à elle ; elle logeait toujours dans celle de M. le Président de Langrie, dont l'insuffisance devenait chaque jour plus manifeste. Cette maison était bornée d'un côté par l'évêché et de l'autre par la rue. Ces indications données par l'annaliste font croire qu'elle était très voisine de la Communauté actuelle, qui s'est annexé l'évêché lui-même. L'embarras et la peine de la Mère Patin lui faisaient souvent recommander à Dieu le choix d'un local convenable, où il y eût possibilité de s'accroître. Notre-Dame-de-Charité vint à son secours. Un jour, cette bonne Mère lui fit voir, en esprit, une maison toute ruinée ; elle lui en montra toutes les particularités jusqu'aux terrasses de la ville, qui étaient devant la porte et la croix de l'évêché, qui se voyait du jardin ; en même temps la sainte Vierge lui fit entendre que c'était le lieu qu'elle destinait à ses filles. Peu de temps après, on vint proposer à la Mère Patin l'achat d'une maison. Lorsqu'elle l'eût visitée, elle reconnut parfaitement celle qui lui avait été montrée, ce qui l'encouragea beaucoup à en faire l'acquisition, vers la fin de 1656. Ce n'était qu'une décharge des marchandises du quai, mais avec un bel espace pour bâtir. Le reste de l'année ainsi que le commencement de la suivante se passèrent à faire les arrangements nécessaires pour y installer la Communauté le plus tôt possible. Lorsque tout fut prêt, il y eut à craindre l'opposition des éche-
I. Le V. P. Eudes a eu de très nombreuses relations avec les premiers apôtres de ce pays, surtout avec le premier Vicaire apostolique. Ce prélat dut même recevoir en présent un exemplaire de la vie de Marie Desvallées, écrite par le Vénérable. C'est donc au Canada qu'il y a plus de chances de retrouver cet ouvrage.
vins, malgré les autorisations que le V. P. Eudes avait obtenues dix ans auparavant. La Mère Patin lui écrivit à Paris pour lui demander une ligne de conduite dans cette circonstance, que les usages et lois de l'époque rendaient bien difficile. Il répondit :
« Ma très chère Mère,
« Et en vérité très aimée en Celui qui est l'amour éternel.
« Je le remercie de tout mon cœur d'avoir mis dans le vôtre tant de zèle et de charité pour la maison de sa très sainte Mère, et tant de bonté pour une personne qui en est aussi indigne que moi. Je vous rends mille actions de grâces de tous les témoignages que vous m'en donnez par vos cordiales lettres. Je puis vous assurer aussi que les sentiments que Notre-Seigneur m'a donnés pour vous ne peuvent s'exprimer par des paroles.
« Ce que vous m'écrivez de mes chères Sœurs me réjouit beaucoup. Je bénis Notre-Seigneur et sa très sainte Mère de tout mon cœur pour toutes les grâces qu'ils leur font, et je les conjure toutes de leur être bien fidèles et de travailler à qui mieux mieux, à exprimer en elles l'image parfaite de leur très adorable Père et de leur très aimable Mère par une soigneuse et continuelle imitation de leurs vertus, spécialement de leur humilité, de leur obéissance, de \ékr charité et mansuétude, et enfin de leur très grand amour pour la croix.
« Il y a longtemps que j'ai des lettres du Roi pour l'affaire de Rome. J'espère, Dieu aidant, vous les porter bientôt, car je suis bien mieux et je n'attends plus que les forces nécessaires pour mon retour.
« Ne craignez pas, ma bonne Mère, car Dieu étant avec vous et pour vous, qui sera contre vous ? Vous avez tant de fois expérimenté les effets de sa protection sur la petite maison de Notre-Dame-de-Charité ! Que craignezvous donc '? Ayez confiance : il achèvera ce qu'il a fait. Il est vrai qu'il faut toujours faire de notre côté ce que nous pouvons ; or, on peut faire de trois choses l'une : la première, d'aller si secrètement que vous soyez logées avant qu'on le sache ; la seconde, que M. de Bernières écrive à M""^ de Longueville pour la prier de demander aux échevins de ne point vous troubler en cette occasion ; la troisième, d'en parler à Messieurs les Échevins et aux gens du Roi et les prier d'agréer que vous alliez prendre possession de cette maison. Cette voie étant celle de la soumission et de l'humilité. Dieu la bénirait, et le succès n'en pourrait être que bon, et s'ils refusaient, on aurait recours pour lors à M™= de Longueville. Ne vous arrêtez pourtant point à mes pensées, mais priez les amis de la maison, M. de Bernières et M™" de Camilly, de s'assembler pour aviser à ce qu'il est bon de faire et Notre-Seigneur leur inspirera sa sainte volonté.
« Je salue en l'amour sacré du très saint Cœur de Jésus et de Marie, toutes nos très chères Filles, et suis en vérité sans fin et sans réserve, ma très chère Mère,
« Tout vôtre,
« Jean Eudes, Prêtre-Missionnaire.
De Paris, le 7 mars 1657.
Ici la sagesse du Vénérable égale son humilité. Il donne des conseils sages et prudents, et, plein de défiance en lui-même, il
ne veut pas qu'ils soient pris comme règle unique de conduite.
Les amis de la maison s'assemblèrent, et après la lecture de la lettre du V. P. Eudes, ils ne balancèrent point à choisir le dernier parti comme étant le plus droit, le plus chrétien et le plus conforme à l'esprit et au caractère des délibérants. La mission dont M. de Bernières fut chargé auprès des échevins eut un succès aussi complet qu'inattendu ; ceux qui paraissaient les plus opposés furent désarmés par la loyauté du procédé et abandonnèrent toutes leurs réclamations.
Quatre mois après l'acquisition, faite au prix de 10,650 livres, les religieuses vinrent se loger tranquillement dans leur nouvelle maison, le dimanche des Rameaux 1657, qui, cette année, tombait le 25 mars, jour si cher aux deux Instituts du Vénérable Serviteur de Dieu. Il est difficile de se faire une idée d'une pauvreté et d'un délabrement plus grands. La Communauté avait le même dortoir que les Pensionnaires ; les fenêtres étaient sans vitres, et pendant les quinze premières nuits il fallut y sup^éer au moyen de couvertures. Les Pénitentes n'étaient pas mieux logées. Elles occupaient, au fond du jardin, une vieille maison, n'ayant qu'une salle en bas avec une chambre au-dessus.
M. de Saint- Julien dit la messe dans une chapelle préparée à la hâte, et les jours suivants les Sœurs travaillèrent de leurs mains à tout accommoder aux exigences de la vie religieuse. La S' Marie de l'Assomption, première professe, éleva elle-même le mur qui séparait le noviciat de la communauté et y réussit aussi bien qu'un habile maçon. Mais la pauvreté du monastère fut telle que plus de trente ans plus tard l'insuffisance du dortoir obligeait encore à laisser trois lits dans la salle des assemblées. De nos jours, malgré la misère des temps, bien peu de couvents ont eu des commencements aussi difficiles, et rien ne montre mieux le courage des premières Mères. Il leur fut longtemps impossible de trouver des Sœurs converses; elles faisaient ellesmêmes les gros travaux de la cuisine, de la boulangerie et de la buanderie. Ce dernier travail était particulièrement pénible, il fallait, faute de local spécial, couler la lessive à la cuisine et tirer au puits toute l'eau nécessaire, et l'hiver la gelée attachait quelquefois leurs mains à la chaîne. Comme ce puits était dans les lieux réguliers, les Pénitentes ne pouvaient leur être d'aucun recours. En 1670 seulement, il leur fut possible de faire une installation plus commode. Ces détails, tout minutieux qu'ils peuvent paraître, méritent, croyons-nous, d'être conservés par
l'histoire. Ne nous rappellent-ils pas, en effet, les pénibles débuts des ordres religieux les plus parfaits.
Cette année 1657, l'Ordre reçut encore une faveur dont nous apprécions difficilement l'importance. Après avoir obtenu de Louis XIV des lettres de surannation, ses lettres-patentes furent enregistrées au Parlement de Normandie. Le monastère avait ainsi une existence légale parfaitement régulière. Le Vénérable dépensa près de 2,000 livres pour obtenir ce résultat. Comme de nos jours, la bureaucratie était vorace et peu favorable aux communautés.
Ici se placent quelques lettres de direction qui, sans éclairer beaucoup les faits, montrent cependant l'incessante sollicitude du Vénérable. A la fin de 1659, Use rendit à Rouen pour y donner les exercices aux Ordinands.
La veille de Noël il écrivit à la Mère Patin pour la consoler dans ses peines intérieures, lui conseiller de modérer ses pénitences et pour recommander la dévotion à la Sainte Enfance de Jésus. Depuis la mission de Beaune et les rapports intimes qu'il eut dans cette ville avec la V. M. Marguerite du Saint-Sacrement, religieuse carmélite, ces mystères étaient de sa part l'objet d'un culte tout particulier, et sa correspondance nous donne bien des preuves du zèle qu'il mettait à l'inspirer aux âmes soumises à sa direction.
« Ma très chère et bonne Mère, « Le Divin Enfant Jésus soit Je cœur de notre cœur et l'esprit de notre esprit !
« Tout ce que vous m'écrivez de l'état et des dispositions de votre âme est une preuve certaine que ce très aimable Sauveur a un amour tout particulier pour vous. Il n'y a rien à craindre, ma très chère Mère, votre affaire est en bon état, demeurez en paix et confiance, et en abandon de tout ce que vous êtes pour le temps et pour l'éternité, à la très adorable volonté de Dieu, qui a établi son règne dans votre cœur, et qui y régnera éternellement dans la bienheureuse éternité. Mais je vous prie de ne vous persuader point que vous puissiez et deviez faire maintenant ce que vous avez fait autrefois, vous devez au contraire modérer beaucoup vos mortifications, et donner à votre corps le repos et tous les soulagements qui vous sont nécessaires pour conserver votre santé. Si vous le faites, je vous assure que vous ferez à Dieu une chose bien agréable, beaucoup plus agréable que si vous agissiez autrement.
« Je salue très cordialement toutes nos chères Sœurs en général et chacune en particulier, et les supplie de rendre bien tous les jours leurs devoirs au divin Enfant Jésus, à sa sainte Mère et à S' Joseph et de s'efforcer à qui mieux mieux d'imiter l'humilité de cet Enfant-Dieu, sa simplicité, son
innocence, son obéissance, sa douceur, sa tendresse et la cordialité de sa charité, mais surtout son grand amour pour sa très bénite Mère,
« Je prie de ne pas oublier de recommander au Fils et à la Mère celui qui est en Tamour sacré de leur très saint Cœur, « Tout vôtre,
« Jean Eudes, Prêtre-Missionnaire.
« De Rouen, 24 décembre 1659.
La S"" Marie de la Nativité, sa nièce, souffrait de ses longues absences ; il lui écrivit :
« Ma très chère Sœur,
« La divine volonté soit notre conduite en toutes choses!
« Il est vrai que mes mois sont quelquefois bien longs, et plus longs que je ne pense, mais non pas plus que je ne veux, car par la miséricorde de mon Seigneur, il me semble que je ne veux rien ni en ce monde, ni en Tautre, qu'une seule chose, qui est de me laisser entièrement entre les douces mains de la très adorable volonté de mon Dieu, afin qu'elle me mène là où il lui plaira, et qu'elle fasse de moi, en tout temps et en tout lieu, tout ce qui lui sera le plus agréable. C'est pourquoi je ne puis vous dire quand je m'en retournerai à Caen. Je sais bien que, moyennant la grâce de Notre-Seigneur, ce sera quand je voudrai, c'est-à-dire quand Dieu voudra.
« Vous me décrivez fort bien votre intérieur, ma chère Sœur, je n'ai autre réponse à vous donner, sinon que vous devez vous efforcer de ne point vous inquiéter de votre pauvreté et de vos misères, mais demeurer en paix, en humilité, en patience, en soumission et en abandon à la divine volonté, en obéissance et confiance à votre supérieure, en fidélité pour l'observance de vos règles. Surtout, ma chère Fille, je vous recommande trois choses : la première, de conserver toujours soigneusement dans votre cœur une forte et généreuse résolution de vaincre les défauts que vous reconnaissez en vous ; la seconde, de tenir toujours votre intention droite et pure, en protestant souvent à Notre-Seigneur, que vous ne voulez rien faire que pour sa gloire et son amour, et pour accomplir en toutes choses sa très adorable volonté ; la troisième, d'avoir dans votre cœur et de témoigner par vos paroles et par vos actions un grand amour, une grande douceur et cordiahté à toutes vos sœurs.
« Je supplie le très aimable Enfant Jésus de vivre et régner dans votre cœur, et dans les cœurs de toutes nos chères Sœurs, que je salue en général et en particulier, avec toute l'affection dont je suis capable, leur souhaitant mille et mille bénédictions et une grande abondance de grâces pour employer saintement cette nouvelle année, selon la très sainte volonté de Dieu.
« J'ai grande joie de ce que votre frère, mon neveu, est si proche du temps où il doit se consacrer à la divine Majesté par les vœux solennels de la sainte Religion. Je supplie l'infinie Bonté de lui donner les grâces nécessaires et convenables pour bien faire cette action. Quand vous lui écrirez, je vous prie de lui faire mes recommandations de la bonne sorte. Je suis de tout cœur, ma chère Nièce et Fille,
« Tout vôtre,
" Jean Eudes, Prêtre-Missionnaire.
« à Rouen, le 7 janvier (1660).
Cette même année, le Vénérable dut rester à Rouen pendant le Carême. La lettre suivante, s'il l'eût connue, eût fixé les incertitudes du P. Costil, qui se demande s'il partit de Caen ou de Rouen pour la mission des Quinze-Vingts. Elle est écrite du 15 février 1660. Son intérêt est grand, car elle touche plusieurs points intéressant la dévotion au Saint Cœur de Marie, les rapports du Vénérable avec la Visitation, la sanctification du Carême.
« Jésus, Marie et Joseph.
« Ma très chère et bonne Mère,
€ La divine volonté soit notre conduite en toutes choses !
« J'ai reçu une grande joie de ce que vous m'écrivez de notre chère S'' Marie de TEnfant-Jésus, j'en rends grâces infinies à Notre-Seigneur et à sa très sainte Mère. Je ferai tout ce qu'il faudra faire après que nous en aurons conféré ensemble.
<i Vous me réjouissez bien aussi en me disant que vous avez si bien célébré la fête du très saint Cœur de Marie, notre Mère admirable. Je la remercie infiniment ainsi que son Fils bien-aimé de toutes les grâces qu'ils vous ont données ce jour-lâ, à vous et â toutes nos chères filles. Je les bénis aussi et les loue de tout mon cœur de ce qu'ils vous conduisent, ma chère Mère, par le chemin où ils ont eux-mêmes marché, qui est un chemin de croix et de désolation. C'est une faveur très grande qu'ils vous font : n'en doutez pas*du tout, mais embrassez de tout cœur votre croix pour l'amour du très aimable Crucifié et de sa divine Mère, et abandonnez-vous totalement à la divine volonté.
« Je fis jeudi une grande exhortation au grand monastère de la Visitation et hier au petit. J'ai vu les Mères supérieures de l'un et de l'autre avec grande satisfaction, spécialement celle du premier, qui est une sainte fille (i).
I. Les rapports du Vénérable Eudes avec la Visitation ont été nombreux et fréquents. L'histoire ne nous dit pas quand ils ont commencé ; mais nous savons que Paris était encore tout embaumé du parfum de vertu laissé par S* François de Sales, lorsque le jeune Eudes y arriva au commencement de 1623 pour faire son noviciat à l'Oratoire. Bien des fois le Cardinal de Bérulle et le Père de Condren parlèrent de l'aimable prélat â leurs pieux disciples pour les engager au zèle, à la douceur, à la pratique de toutes les vertus. Peut-être aussi, dans ses différents voyages â Paris, a-t-il pu se* rencontrer avec S"' Françoise de Chantai. Les dates de leur présence en cette ville permettent de le supposer, et l'attraction mystérieuse que les saints exercent les uns sur les autres le fait encore plus facilement admettre.
Mais nous entrons dans le domaine de l'histoire lorsque, après son dévouement au milieu des pestiférés, le Vénérable est fixé à Caen par ses supérieurs. A la maison même de l'Oratoire, comme commensal journalier, il trouve Mgr Camus, ancien évêque de Belley, l'auteur de ï Esprit de 5' François de Sales, son disciple et son ami.
Ce prélat tenait en haute estime le talent oratoire et la vertu du V. P. Eudes. Un jour il lui rendit ce beau témoignage en le voyant descendre de chaire: «J'ai entendu assurémentdans ma vie bien des prédicateurs, j'ai entendu « ce qu'il y a de plus parfait èn ce genre en France et en Italie, mais, je
Nous parlâmes beaucoup de la Mère Françoise-Marguerite Patin , pour laquelle elle a une grande cordialité. Mais elle me dit une chose qui me donne beaucoup de peine, c'est qu'il y a lieu de craindre que vous ne soyez élue pour la fondation de Saint-Lô, où la Mère Chary devait aller. Je vous conjure, ma très chère Mère, de me mander s'il y a quelque sujet de le craindre, afin d'aller au-devant de ce coup, qui serait la ruine de la maison de Notre-Damede-Charité. Je vous prie de m'écrire sincèrement ce que vous savez et ce que vous pensez à ce sujet.
« Cette bonne Mère m'a dit qu'elle espère avoir bientôt les vies de vos premières Mères, et qu'elle vous les enverra.
« Je salue toutes nos Sœurs en l'amour sacré du très saint Cœur de Jésus et de Marie, et les prie de ne pas manquer d'aller tous les jours, durant ce carême, visiter dans le désert notre très aimable Sauveur, au nom de tout le genre humain, pour se prosterner à ses pieds, afin de l'adorer dans tout ce qui se passe en lui extérieurement et intérieurement, de le remercier de tout ce qu'il fait et souffre pour elles et pour tous les hommes, de lui demander
« dois en convenir, il ne m'est jamais arrivé d'en entendre un qui entrât plus « avant dans le cœur de l'homme que ce bon Père. » Il réussit à lui inspirer l'amour de S' François de Sales, le goût de sa doctrine ascétique.
La fondation de la Visitation à Caen amena des rapports directs avec ce saint ordre. Plusieurs des lettres du Vénérable à la Mère Patin parlent de la Mère de Maupeou. Cette remarquable religieuse fut la première supérieure du monastère de Caen. Elle était du premier de Paris, comme la Mère Patin, et elle le gouverna plus tard, ainsi que la maison des Madeleines. Les lettres qui mentionnent ces rapports sont écrites de Paris, de 1660 à 1662. Le Vénérable l'y rencontra de nouveau, pendant le long séjour qu'il y fit à cette époque, pour les besoins de l'Ordre de Notre-Dame de Charité.
La lecture de cet ouvrage fait connaître ses intimes relations avec la Mère Patin. Des lettres écrites de Paris et que nous citerons bientôt, parlent d'une Mère de Monçon. Il nous a été impossible de savoir de quel monastère elle était. Elle n'appartenait pas au premier, le troisième était à peine fondé depuis un an. Reste le second, occupé aujourd'hui parles religieuses de Notre- Dame-de-Charité, dites de Saint-Michel, S'il en est ainsi, le Vénérable a certainement fréquenté les parloirs de cette maison. C'est un souvenir qui doit être cher à ses filles.
La supérieure du premier monastère de Rouen dont parle la présente lettre, était la Mère Jeanne-Marie de Bauguemare. Remarquable par toutes les vertus de la vie religieuse, elle contribua à la fondation de plusieurs monastères. Elle mourut saintement le 27 juillet 1712, après 67 ans de profession. On nous écrit de Rouen qu'elle était toute dévouée aux Sacrés-Cœurs. ^ La Supérienre et la fondatrice du second monastère était la Mère Marie- Françoise Ehe. Dans une maladie épidémique qui ravagea Rouen, elle s'offrit à Dieu pour obtenir que le fléau s'arrêtât à elle. Elle fut en effet la dernière à mourir de ce mal le 13 août 1662.
Quel fut le sujet de ces entretiens ? nous ne le savons pas. Mais si la Mère de^ Bauguemare était si dévouée aux Sacrés-Cœurs, il est permis de croire qu'elle avait entendu leur premier apôtre exposer cette belle dévotion ? La fête du Sacré-Cœur de Jésus fut célébrée solennellement, pour la première fois, dans son monastère, le 2ç janvier i6ç8.
Les Annales de cette maison racontent que l'office y fut chanté par les Pères Eudistes, et elles ajoutent : « C'était de toute justice, ces dignes Pères « étant depuis longtemps dévoués au Sacré-Cœur. » Ces paroles sont la preuve qu'à cette date, les religieuses de ce monastère connaissaient parfaitement l'apostolat du Vénérable Eudes.
Voici un autre fait qui prouve que cette connaissance ne devait pas être bornée à cette maison.
pardon de tous les péchés, pour lesquels il porte une si rigoureuse pénitence, de se donner à lui pour s'unir aux saintes dispositions, avec lesquelles il jeûne, il prie, il garde le silence et la solitude. Elles doivent tâcher de Timiter en toutes ces choses, et, après cela, aller visiter aussi sa très sainte Mère, qui est dans un état conforme à celui de son Fils, pour la saluer, Thonorer en cet état, pour la remercier, pour s'unir à elle, pour la prier.... etc.
« Je suis de tout cœur, parlant à la très chère Mère et à ses très chères filles, mes très chères Sœurs, Tout vôtre,
Jean Eudes, Prêtre-Missionnaire. »
Le pieux Instituteur profitait aussi de toutes les occasions pour insinuer la pratique de ses dévotions préférées. Dans ses écrits, les Exercices de piété, la Vie et Royaume de Jésus, le Manuel de sa Congrégation, il s'efforce de faire honorer ainsi les diffé-
II fut publié à Rouen, chez Eustache Hérault, mdcc, peut-être à l'occasion de cette fête à la Visitation, un livre intitulé : « La dévotion au Sacré-Cœur de Jésus-Christ. » On y lit, page 33 : « Ce mot Cœur de Jésus peut s'entendre, « ou de la partie du corps adorable du Sauveur qui porte ce nom, ou des « sentiments intérieurs de Jésus-Christ en général, ou enfin de son amour « pour nous. C'est dans le second de ces trois sens que l'ont pris les auteurs « des deux excellents offices qu'en font encore aujourd'hui deux des plus « illustres sociétés de l'Eglise (i), qui toutes deux héritières de la piété de « leurs, saints fondateurs (2), et de leur attachement singulier à la personne « sacrée de Jésus-Christ, en font une fête particulière. »
L'auteur de ce livre se trompe évidemment lorsqu'il attribue au Vénérable l'office de Tlntérieur de Jésus-Christ. Il est de M. Olier ou d'un de ses disciples. La fête instituée dès 1670 par le Vénérable Eudes et dont il a composé l'office, fut appelée par lui : Festum Divinissimi Cordis Jesu, fête du Divin Cœur de Jésus. Egalement, il n'a point pris ce culte dans le sens restreint que dit l'auteur. Ses ouvrages, comme son office, parlent de l'objet matériel et de l'objet spirituel de ce culte, c'est-à-dire de l'organe même du cœur et des sentiments qui l'ont animé, surtout de l'amour, le plus fort de ces sentiments, et pour ce motif le plus digne de vénération. A part ces erreurs, cet ouvrage montre bien l'antériorité de l'apostolat du Vénérable.
Sur les rapports particuliers du Vénérable Eudes avec la Visitation de Caen, notons encore les trois faits suivants :
Au moment où il sollicitait les bulles approuvant l'Ordre de Notre-Damede-Charité, il fit demander par Madame de Camilly des prières à cette intention aux Sœurs de la Visitation.
Peu de temps après la rénovation des vœux qui eut lieu en vertu de ces bulles d'Alexandre VII, la Mère Patin reçut la visite de la vénérée Mère Françoise-Madeleine de Chaugy, si connue par son zèle à poursuivre la canonisation de S* François de Sales, et les services importants rendus à la Visitation. Elle vint à la Charité, conduite par la Mère Madeleine-Augustine d'Alégre. Par vénération pour la Mère Patin, la Mère de Chaugy emporta la dentelle commencée par elle, disant que c'était l'ouvrage d'une sainte, qu'elle consei-verait comme une relique. « Ces deux bonnes Mères, ajoute l'annaliste « de la Charité, firent beaucoup d'amitiés à nos Sœurs et se retirèrent trés- « satisfaites de tout le bien qu'elles virent dans ce cher petit monastère. » Enfin la Visitation de Caen avait une grande vénération pour Marie Des-
I. « Messieurs de Saint-Sulpice et les RR. PP. Missionnaires du P. Eudes. »
3. « M. Olier et le R. P. Eudes. Le second a composé lui même un office en l'hon- « neur de l'Intérieur de Jésus-Christ, lequel office a été approuvé par Mgr de Paris, « alors archevêque de Rouen, et six autres prélats. »
rents états de la vie de Notre-Seigneur et de sa divine Mère.
Dans la lettre suivante, qui doit être une réponse tardive à des souhaits de fête, il inculque par son exemple la soumission, l'entière dépendance au bon plaisir de Dieu, et recommande les vertus auxquelles il attachait le plus de prix.
« Mes très chères et bien-aimées Sœurs,
« La divine volonté soit notre conduite en toutes choses ! « Je vous remercie de tout mon cœur de votre bonne et cordiale lettre, qui m'a bien réjoui.
« Quand je suis parti de Caen, je pensais n'être que deux mois en mon voyage, mais ma volonté ne s'accordait pas avec ma pensée, car je voulais être plus de huit mois ; mais je ne savais pas que j'avais cette volonté. Je le voulais puisque Dieu le voulait, et que sa volonté est la mienne. Je ne savais pas avoir cette volonté, parce que je ne connaissais pas la volonté de Dieu en ceci, comme je ne sais pas encore ce qu'elle est pour l'avenir.
« Il est très évident que sa sainte Providence nous a fait venir ici pour y
vallées et une grande confiance en elle. Cette vénération allait jusqu'à lui demander et à obtenir des miracles par son intercession. Quatre guérisons opérées dans ce monastère sont racontées dans les Annales de Notre- Damede-Charité. Les attestations sont signées des Mères de Montaigu et d'Alègre. Une dés religieuses guéries s'appelait Anne-Thérèse de Matignon ; une des pensionnaires était fille de M. de la Croisette, gouverneur de la ville de Caen. Ces faits sont des années 1672 et 1673. En même temps qu'ils nous donnent la preuve de l'influence du Vénérable Eudes sur ce monastère, ils établissent que les relations continuèrent après la mort de la Mère Patin. Le lecteur en effet qui a lu sa vie, sait qu'il fut le principal directeur et défenseur de la Sœur Marie Desvallées.
Notons encore que le premier monastère de Paris et, en général, la Visitation, adopta de très-bonne heure la fête du Saint-Cœur de Marie. Les faits précédents indiquent suffisamment l'origine de cette dévotion. Le Vénérable a dû la prêcher lui-même dans les monastères d'Autun, de Beaune et de la Bourgogne dès 1648. Car tout le monde sait qu'une des principales apparitions du Sacré-Cœur à la Bienheureuse Marguerite-Marie eut lieu le 8 février, jour où son monastère célébrait la fête du Saint-Cœur de Marie. Ce jour-là' le pieux apôtre de cette dévotion et tous ses disciples étaient en union de prières avec elle. La Bienheureuse elle-même n'a pas ignoré complètement l'apostolat de son précurseur. Dans une de ses lettres, elle parle d'une société de Missionnaires, dévoués au Sacré-Cœur.
N'oublions pas que pendant un certain temps, les religieuses de la Visitation se sont servies des offices mêmes du Vénérable pour célébrer cette fête ainsi que celle du Sacré-Cœur de Jésus. '
Dans toutes ses missions, le Vénérable Eudes visitait les monastères et cherchait à y propager ses chères dévotions. L'étendue de ses rapports avec la Visitation ne permet pas de douter que quelques-uns des monastères de cet ordre ne l'aient entendu prêcher le Sacré-Cœur, comme il l'a fait à l'abbaye de Montmartre et bien ailleurs.
Nous espérons que bientôt une plume plus autorisée fera le rapprochement de l'esprit du Vénérable Eudes avec celui de la Bienheureuse Marguerite- Marie, des promesses qu'ils font l'un et l'autre aux véritables adorateurs du Sacré-Cœur de Jésus, des nombreuses ressemblances qui existent dans leurs écrits, et qu'il en résultera pour l'un et l'autre une augmentation de gloire.
faire, par des instruments très chétifs, ce qu'à peine nous pouvons croire, mais nous ne savons pas encore ce qu'elle veut faire de nous dans la suite. Priez Dieu, mes très chères Sœurs, qu'il en fasse ce qui lui sera le plus agréable, pour la seule gloire de son saint Nom, sans avoir égard à nos indignités et à nos misères.
« Il est vrai que je n'ai point d'inquiétude sur ce qui vous regarde ; car outre le soin très grand et l'amour très ardent, que je sais que notre Mère admirable a des filles de son cœur, je sais bien aussi en quelles mains je vous ai laissées. Cela n'empêche pas néanmoins que je n'aie un soin fort particulier de vous offrir tous les jours à Notre-Seigneur Jésus-Christ, dans le saint sacrifice de la messe, et que je ne vous aille visiter tous les jours en esprit. Je vous prie aussi, mes très chères Sœurs, de venir tous les jours travailler avec nous dans cette mission par vos prières et autres exercices de piété ; vous ne sauriez rien faire de plus agréable à sa divine Majesté.
« Je me réjouis beaucoup des bénédictions que son infinie bonté donne à votre petite communauté ; je la supplie très humblement de les augmenter de plus en plus, et de ne pas permettre que vous y mettiez empêchement. Afin qu'il n'en soit point ainsi, je vous conjure, mes très aimées Sœurs, de voua étudier particulièrement à trois choses, savoir : en l'humilité, en l'obéissance et en la charité mutuelle.
« Je suis beaucoup plus que je ne puis dire, que vous ne pouvez penser, en l'amour sacré du très saint Cœur de Jésus et de Marie, mes très chères et très aimées Sœurs,
Le tout vôtre,
< Jean Eudes, Prêtre-Missionnaire.
« Paris, ce 20 Juillet, 1660. »
Cette lettre est écrite pendant la mission des Quinze-Vingts^ commencée vers l'Ascension et qui dura sept semaines. L'ardent apôtre savait ainsi associer ses filles à ses travaux de missionnaire et se servait de toutes les occasions pour leur inspirer la vertu qui doit surtout les caractériser, le zèle du salut des âmes.