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CHAPITRE XII

Affaires de Rome. — Préliminaires du voyage de M. Boniface, 1661.

Très attaché au Saint-Siège, le Vénérable Eudes voulait donner à ses Instituts, comme seul fondement solide, le roc inébranlable de Pierre. Le lecteur connaît déjà les voyages faits à Rome par le P. Mannoury. Leur insuccès ne découragea point le zélé et persévérant Fondateur. Les lettres que nous avons citées

portent déjà des traces de cette préoccupation. Il ne néglige aucune occasion de se renseigner sur les démarches à faire et sur le moyen de réussir à Rome, et bientôt il arrive à la conviction qu'il faut un envoyé particulier, disposé à y prolonger son séjour tout le temps nécessaire. Bien des faits passés et présents lui donnent raison. Aussi lorsque, pendant la mission des Quinze- Vingts, à Paris, il eut fait connaissance de M. Boniface, il voulut utiliser ses services.

Cette rencontre a été pour le Vénérable la source de la plus cruelle épreuve de sa vie. Dans les procès de béatification, elle a été, jusqu'à présent, la plus forte objection. Une histoire complète dira comment, à l'occasion d'une supplique, laissée imprudemment et sans ordre par ce prêtre, le V. P. Eudes fut accusé de haute trahison près de Louis XIV, exilé en Normandie pendant sept ans ; comment ensuite, des lettres écrites pour sa justification près de Louis XIV, le Promoteur de la Foi a tiré habilement la formidable accusation de gallicanisme, accusation du reste qui a rendu évidente la parfaite orthodoxie du Vénérable Serviteur de Dieu. La Sacrée Congrégation, en effet, réunie pour étudier ce fait particulier a rendu le jugement^motivé suivant: Ex documentis productis minime inferrimotest Venerahilem Servum Dei Gallicanis doctrinis quomodocuinque induisse. — Des documents produits, on ne peut nullement conclure que le Vénérable Serviteur de Dieu ait, de quelque manière que ce soit, incliné vers les doctrines gallicanes.

Ici, nous n'avons à nous occuper que des démarches de M. Boniface pour obtenir les bulles d'approbation de Notre-Damede-Charité, et l'étude des documents fait juger que ce prêtre (tous les auteurs sont unanimes à le reconnaître pieux et intelligent, assez au courant des usages de la cour romaine) a été un mandataire fidèle et assez habile ; tout au plus a-t-il trop désiré le succès de ses négociations. C'est le motif qui le porta à déposer sa fâcheuse supplique. Du reste, le lecteur attentif jugera.

Les lettres du Vénérable, par leur longueur et leur nombre, ralentiront ici le récit. Mais elles le font connaître, et montrent le vif désir qui le pressait de donner à ses chères Filles une situation régulière dans l'Église. Plusieurs points de sa doctrine ascétique y sont aussi touchés, et l'âme recueillie peut y glaner de bien bonnes pensées. La première lettre où le Vénérable traite cette grave affaire, paraît écrite de Paris. Elle répond, sans doute, à une lettre où la Mère Patin lui annonçait que ses bons

amis, c'est-à-dire ses ennemis, avaient indisposé le Cardinal Barberini contre les Sœurs à cause de leur dévotion au Saint Cœur de Marie.

« Ma très chère Mère,

« La divine volonté soit notre conduite en toutes choses!

(( Je bénis Notre Seigneur de tout mon cœur de la faveur qu'il vous a faite de commander au vent et à la tempête, et d'avoir mis le calme et la tranquillité en votre âme. Mais je le remercie beaucoup davantage de la grâce qu'il vous a faite en vous donnant à souffrir ce que vous avez souffert dans l'état où je vois, par votre lettre, que vous avez été. Ma chère Mère, que cet état est précieux ! Oh ! que c'est un riche don de la divine bonté ! Oh ! que nous devons bien plus rendre grâces à Dieu, pour de semblables désolations, que pour toutes les consolations du monde ! Ce sont les plus grands don-s que Dieu fasse en ce monde aux âmes qui lui sont le plus chères. Quand nous demeurerions cent ans à genoux pour le remercier de la plus petite alîliction qui nous puisse arriver, nous ne pourrions pas l'en remercier assez, ainsi qu'il le dit un jour lui-même au B. Henri Suzo, de l'ordre de S* Dominique.

« Mais, ma très chère Mère, je vous conjure de bien fermer la porte à cette pensée, |que vous n'avez pas vocation à la maison de Notre-Dame-de-Charité, car elle n'est pas de Dieu, elle est très certainement contraire à la vérité, et je n'ai jamais connu de vocation plus visible, plus claire et plus manifeste que la vôtre.

« Plaise à Dieu que la nouvelle de Rome soit fausse, mais je crains bien qu'elle ne soit vraie, car le cardinal Antoine Barberin, dont il est parlé, et le cardinal Antonio ne sont qu'une même personne. Il est vrai que de notre part on n'a jamais parlé à Rome des Filles du Cœur de la Sainte Vierge, et je ne sais d'où cela pourrait être venu.

« Quoi qu'il en soit, il faut nous résigner totalement à la très adorable volonté de Dieu, et avoir confiance en son infinie bonté, qui conduira le tout en la manière qui lui sera le plus agréable, et c'est tout ce que nous voulons.

« Cependant, il ne faut pas nous décourager, mais faire de notre côté tout ce que nous pourrons. Pour cet effet, je vous ai toujours dit, ina très chère Mère, et je vous le dis encore, il est nécessaire d'envoyer un homme exprès à Rome, pour les raisons que je vous ai données.

(' Je suis bien d'avis d'attendre d'autres nouvelles, mais cependant il faut se préparer à envoyer quelqu'un en cas de besoin. Ce n'est point assez qu'on ait recommandé la chose à Mgr du Puy, il est nécessaire d'envoyer encore un ecclésiastique pour la solliciter. J'en connais un à Paris, qui y serait bien propre, et je pense qu'il ne me refusera pas. J'ai écrit à Paris pour savoir quand Mgr du Puy doit partir, afin de l'aller trouver pour l'entretenir encore de cette question, et pour voir cet ecclésiastique.. Si Mgr du Puy avait agréable qu'il l'accompagnât en son voyage, cela ferait bien. Je vous prie toujours de préparer l'argent qui lui sera nécessaire, si je le trouve disposé à marcher, et de faire faire au plus tôt des copies bien écrites des lettres de Mgr Molé et du dernier arrêt de vérification, comme aussi de vos Constitutions, mais ce dernier point ne presse pas tant.

« Je salue bien cordialement toutes nos chères Sœurs et suis de tout cœur, ma très chère et bonne Mère, « Tout vôtre,

« Jean Eudes, Prêtre-Missionnaire. »

Il ressort de cette lettre comme.de celle qui suit que la Mère Patin avait de temps à autre des nouvelles de Rome, sans doute par l'agent que le P. Mannoury avait laissé chargé de poursuivre l'approbation.

L'évèque du Puy, dont parle le Vénérable, est Mgr de Maupas qui, au nom du clergé de France, allait à Rome solliciter la canonisation de S' François de Sales. Ce prélat, fort pieux et très distingué, avait la plus haute estime pour le Vénérable Eudes. Devenu évêque d'Evreux, il lui confia la fondation et la direction de son Séminaire ; il aurait même voulu l'avoir pour coadjuteur.

La lettre suivante ne traite l'affaire de Rome qu'indirectement ; mais elle montre bien la fermeté du Vénérable à poursuivre son but. Il repousse absolument et pour toujours l'union avec les Sœurs du Refuge d'Avignon. C'est que les pénitentes y étaient gouvernées par d'anciennes pénitentes, devenues religieuses. La fin est relative à une question d'intérêt entre le Monastère et le Séminaire de Coutances, qui, pour obliger les Sœurs, avait fait l'achat de la terre d'Aunay. L'horreur du Vénérable pour tout ce qui est procès et contestation s'y montre dans tout son jour.

« Ma très chère et bonne Mère,

« La divine volonté soit notre conduite en toutes choses!

« Je loue Dieu de tout mon cœur pour toutes les grâces qu'il vous fait et pour les saintes dispositions qu'il met en votre âme. Je lui rends grâces aussi de ce qu'il multiplie le nombre de nos très chères Sœurs, vos bonnes filles, mais spécialement, de la bonne volonté qu'il vous donne pour ma nièce (i),

(i) Il s'agit dans cette lettre de Françoise Herson, fille de Pierre Herson et de Marie Eudes, et sœur de la Mère Marie de la Nativité. Elle prit l'habit religieux le 25 juillet 1662, à l'âge de vingt et un ans, fit profession comme simple sœur converse le 25 mars 1665 et mourut le 26 mars 1733, à l'âge de quatrevingt-douze ans. Elle est connue en religion sous le nom de Marie de S' François. Son vénérable oncle lui avait prédit sa vocation, lorsqu'il la mit jeune encore au monastère et lui avait dit dès ce temps qu'elle ne serait que converse. Pendant son postulat ou son noviciat qui répond à la date de cette lettre, elle fut gravement blessée au bras par un chirurgien inhabile. Longtemps on craignit qu'elle ne fût dans l'impossibilité de s'en servir. Par respect pour son oncle, la Mère Patin la garda néanmoins. C'est à ces faits que la lettre fait allusion. La S'" Marie de S' François s'adressa dans sa peine à S' François de Sales et elle fut guérie.

Plus tard, il entrera encore au monastère trois autres petites nièces du Vénérable, les Sœurs Marie de la Nativité Eudes, en 1713 ; Marie de Saint- Joseph Eudes, en 1729, et enfin Anne Pelvé, fille de Pasques Pelvé et de Marie

dont je vous suis très obligé et je vous en remercie autant que je puis.

J'ai eu grande joie d'abord, en lisant votre lettre, d'apprendre que vos affaires étaient en bon état à Rome, mais ce modèle d'Avignon, dont vous me parlez, me fait grand'peine, car j'ai peur qu'on ne veuille vous unir aux réligieuses d'Avignon, ce qu'il ne faut jamais souffrir. Certainement j'aimerais mieux que la maison fût renversée. Mais j'ai confiance que Notre-Seigneur et sa très sainte Mère y pourvoiront. Quand M. de la Boissière sera ici, où il est attendu, je saurai de lui ce qu'il a voulu dire."

« J'ai vu notre très chère Mère de Maupeou et la verrai encore. Dieu aidant, après que la mission que nous faisons ici sera terminée.

« L'affaire de la terre de l'Aunay me donne beaucoup de peines, car nos frères de Coutances m'écrivent qu'elle ruinera notre séminaire, si on n'y apporte remède. Je vous supplie, ma très chère Mère, de considérer que fai conclu cette affaire pour faire plaisir à votre maison, et contre le sentiment de tous nos frères, que nous avons acheté cette terre, lorsque personne au monde n'en voulait. Tout cela est très véritable, et ce n'est pas le bon marché qui nous a engagés à la prendre. Il est vrai qu'après la conclusion de l'affaire, vous ou quelqu'autre me dîtes que M. de Saint-Nicolas la demandait, mais j'étais pour lors engagé à un autre qui la demandait aussi; et puis, quand M. de Saint-Nicolas Taurait eue, et que les peines que nous avons, lui fussent arrivées, il n'aurait pas manqué d'avoir recours à vous pour être dédommagé. C'est pourquoi je vous supplie, ma très chère Mère, de faire en ceci comme vous voudriez qu'on vous fît en pareil cas.

« C'est une chose où nous avons été trompés. Si celle qui vous l'a vendue avait encore son bien, elle serait obligée de nous indemniser : or, elle vous l'a donné pour la plus grande partie. C'est pourquoi, c'est à vous de faire ce qu'elle devrait faire, si elle l'avait encore : c'est très juste et très équitable. Mais, afin que je n'en sois point le juge, je vous conjure, ma très bonne Mère, pour empêcher que la charité chrétienne ne soit blessée, de faire en ceci ce que vos règles de la Visitation ordonnent, lorsqu'il se présente quelque difficulté en matière de procès, c'est-à-dire de choisir quelques amis communs, intelligents en affaires, au jugement desquels on s'en rapporte. C'est" l'expédient dont il faut se servir, et je ne doute point que vous ne l'acceptiez ; il est trop juste, trop raisonnable et trop chrétien pour que vous le refusiez.

« Cependant, je salue, dans toute la cordialité possible, toutes nos chères Sœurs en général et chacune en particulier, et je vous demande de les prier de nous aider de leurs prières en cette mission qui est très importante.

« Je suis de tout mon cœur, ma très chère et bonne Mère, <c Tout vôtre,

« Jean Eudes, Prêtre-Missionnaire. »

Les deux lettres précédentes ne réussirent pas à vaincre les difficultés qu'opposait la R. M. Patin ; le Vénérable lui écrivit encore celle-ci, où la direction se mêle, comme presque toujours, à la discussion des affaires :

Herson. Leur longévité est non moins remarquable que leur piété. Toutes vécurent au delà de quatre-vingts ans. Les enfants et petits-enfants d'Isaac li.udes formèrent donc une famille visiblement bénie de Dieu.

« Ma très chère et bonne Mère,

f La divine volonté soit notre conduite en toutes choses !

« A parler selon le temps, je vous plaindrais beaucoup dans tout ce que vous souffrez, mais à parler selon l'esprit, je vous trouve plus digne d'envie que de pitié, car le plus grand bonheur qui vous puisse arriver, est d'être conforme à Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui est notre adorable chef ; or, l'état de privation, de mort et d'anéantissement que vous portez, a beaucoup de conformité avec celui que ce très aimable Sauveur a porté pendant qu'il était en ce monde. Donnez-vous donc à lui, ma très chère Mère, pour porter cet état avec lui et dans son esprit, tant qu'il lui plaira, et tâchez de faire trois choses : i° de ne point vous abattre l'esprit, et, prenez bien garde à ceci, de vous donner à la vertu et à la force divines, afin qu'elles vous soutiennent ; 2° d'accepter cet état de mort et d'anéantissement, disant avec le Fils de Dieu : Pater, in manus tuas commendo spiritum meuni ; 3" de vous abandonner entièrement à la très sainte volonté de Dieu, répétant avec Notre Seigneur : non ma volonté, mais la vôtre soit faite.

" Je viens à votre affaire pour vous dire, ma très chère Mère, que j'ai encore vu depuis peu des personnes qui ont été à Rome pour des affaires de la nature de la vôtre ; elles m'ont assuré que jamais on ne la fera, si on n'y envoie un homme exprès pour les raisons que je vous ai écrites et dites déjà tant de fois.

« Souvenez-vous aussi de ce que Mgr du Puy m"a dit là-dessus, comme je vous l'ai écrit. Ce que vous m'écrivez de la Mère de Maupeou ne doit point vous arrêter. Je suis bien sûr qu'après que je lui aurai dit les choses comme elles sont, elle entrera dans mon sentiment.

« Je me suis aussi informé à diverses personnes qui ont été à Rome depuis peu, de ce qu'il pourrait en coûter. Toutes m'ont dit qu'en faisant une dépense médiocre, il faut au moins 200 livres pour aller et autant pour revenir, et que dans cette ville, pour vivre il faut environ 400 livres par an, mais on n'y sera pas si longtemps.

« Enfin, quoi qu'on ne puisse pas déterminer précisément ce qu'il en coûtera en tout, je crois que vous en serez quitte à peu près pour ôoo.livres, mais cela n"'est rien pour une affaire de cette importance ! N'ayez 'donc point égard à l'argent dans une nécessité si pressante, de peur que Notre-Seigneur ne vous adresse un jour le reproche qu'il fit à S"= Thérèse, dans une occasion où elle avait peine à se résoudre à l'établissement de l'une de ses maisons, parce qu'il 3' fallait beaucoup d'argent. Le Fils de Dieu lui dit : Tu as donc encore égard à r argent ?

« Celui qui vous offre d'aller à Rome pour 100 écus et de faire votre affaire est ou un moqueur, ou un homme qui a dessein d'aller à Rome et serait bien aise de faire ce voyage à vos dépens. Mais a-t-il toutes les qualités requises pour faire votre affaire ? Si cela est, faites ce qu'il vous plaira, mais souvenezvous, rha très chère Mère, de ce que je vous ai écrit de celui qui est ici, et qui s'offre d'aller par pure charité, sans aucun intérêt. C'est un homme de bien, savant, intelligent, bien fait, qui sait la langue italienne, et qui aura plusieurs amis et connaissances à Rome.

« Enfin le temps de partir pour faire ce voyage presse. Mandez-moi au

plus tôt votre dernière résolution, et au nom de Dieu ! SLjez quelque confiance en une personne qui aime, comme je le fais, la maison de la bonne Vierge, qui vous parle avec tant de vérité et de sincérité, et est de tout son cœur, « Ma très chère Mère, « Tout-vôtre,

« Jean Euûes, Prêtre-Missionnaire. »

La présence de M. Boniface dans le même lieu que le Vénérable ne permet pas de douter que cette lettre ne soit écrite de Parisi Le P. Costil indique la date du 21 septembre 1660. Le persévérant négociateur avait sans doute fait le voyage pour voir Mgr de Maupas et s'entendre avec M. Boniface. La Mère Patin céda enfin. Les dernières paroles de la lettre suivante, écrite dans le même temps à la S'' Marie de l'Assomption Eustache, laissent voir que ce ne fut pas sans grande résistance. Cette lettre indique aussi les peines que le pieux Instituteur se donnait à Paris et sa parfaite conformité à la volonté de Dieu :

« Je vous rends grâces, ma très chère Fille, et à toutes nos chères Sœurs aussi, de vos charitables souvenirs et de vos sincères cordialités. Je vous assure que je ne vous oublie pas devant Dieu, et que je vous porte tous les jours, toutes et chacune en particulier, au saint autel. Si je suivais mes inclinations, je vous assure que je serais plutôt à Caen pour vous entretenir quelquefois des bontés incomparables de notre très bon et très adorable Sauveur, que d'être ici à courir les rues de Paris. Mais Dieu nous garde de faire jamais notre volonté, et nous fasse la grâce de bien connaître que nous n'avons point d'autre affaire en ce monde, que de faire en tout et partout la sienne. Corde' magno et aniino volenti ! Oh! quelle joie de savoir que c'est là notre très unique affaire, et que toutes les puissances de la terre et de l'enfer non seulement ne sauraient, si nous voulons avec la grâce, nous empêcher un seul moment de faire cette unique affaire, mais encore que, plus elles s'efforcent de nous en empêcher, plus elles nous aident à la faire.

« Je salue du meilleur de mon cœur, ou plutôt en l'amour sacré du très saint Cœur de Jésus et de Marie, toutes nos chères Sœurs, mais surtout notre bonne Mère, en 7a parole de qui je me fie tout-à-fait. « Le tout vôtre,

« Jkan Et'des, Prêtre-Missionnaire. »

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« Ma très-chère Mère,

« La divine volonté soit notre conduite en toutes choses!

Voici une lettre de M. Boniface que je reçus hier et que je vous envoie, afin que vous fassiez faire le plan qu'il demande comme celui qu'il a fait, ou à peu prés, et que vous me l'envoyiez le plus tôt possible.

« Il n'est pas nécessaire que vous m'expédiiez toutes vos règles, mais faitesmoi écrire celles qui regardent les Pénitentes et comme on les gouverne, et faites-y entrer les articles suivants :

« 1° On ne reçoit que celles qui, étant touchées de Dieu, entrent volontairement dans la maison pour y faire pénitence ;

« 2° Que pendant qu'elles y sont, elles gardent parfaitement la clôture ;

« 3° Elles ne sont jamais reçues dans ce monastère pour être religieuses, mais si elles désirent l'être, on les envoie aux monastères des converties qui sont en d'autres villes ;

(( 4° Elles ont leur dortoir, leur chapelle et leur réfectoire séparés des religieuses ;

« 5° Si quelqu'une se rend incorrigible, on la met dehors ;

« 6° Quoiqu'elles soient dans un même monastère avec les religieuses, elles en sont séparées au moins par une muraille, afin qu'il n'y ait aucun commerce entre elles que par la permission de la Supérieure ;

« 7° Il y a une- porte dans cette muraille, par laquelle deux religieuses entrent tous les matins, par l'ordre de la Supérieure, au lieu où sont les converties, pour être avec elles durant le jour dans une salle où elles sont toutes ensemble, afin de les surveiller, de les faire prier Dieu et de leur faire quelque lecture spirituelle aux heures qui sont marquées, et de les obliger au travail le reste du temps. Le soir, après les prières et examen, les converties se retirent dans leurs cellules, et les deux religieuses avec leurs Sœurs, puis on ferme la porte dont on donne la clef à la Supérieure ;

« 8" Entre les Religieuses, on choisit les plus anciennes, et d'âge et de mœurs, pour les envoyer durant le jour avec les Pénitentes ; on n'y envoie pas toujours les mêmes, mais tantôt l'une, tantôt l'autre, pour une plus grande sûreté ;

« 9" S'il y en a quelqu'une parmi les converties qui soit suspecte, on l'enferme à la clef dans une cellule pendant la nuit;

« 10° Durant la nuit, il y a toujours uue lampe allumée dans le dortoir des converties, devant une image de la Sainte Vierge, et une religieuse les surveille par une grille placée de telle sorte qu'elle ne peut leur parler sans être entendue des autres religieuses ;

« 11° On ne permet à aucune personne suspecte, soit homme, soit femme, de parler aux converties, pas même à leurs parents, sans la surveillance d'une religieuse.

« Toutes ces choses ayant été exposées par M. Boniface, il les faut mettre dans les règles que vous m'enverrez, avec la volonté de les garder autant que l'on pourra et qu'il sera nécessaire. Le nom de converties que vous trouverez dans la lettre est le nom qu'on donne à Rome au lieu de celui de pénitentes ou repenties.

« Si vous aviez le P. Mannour}^ il vous mettrait bientôt toutes ces règles

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en bon ordre, et vous ferait le plan que demande M. Boniface, et il le ferait comme il faut et en rapport avec votre emplacement, mais il faut envoyer un homme exprès à Lisieux avec un cheval pour le faire venir au plus tôt. Mais je ne voudrais pas qu'il logeât chez nous, à cause des maladies qui y sont, mais qu'après avoir conféré avec vous, ma chère Mère, et après avoir vu votre maison, vous lui donnassiez les règles des Pénitentes avec cette lettre, et qu'il s'en allât deux jours â Camilly pour y faire ce travail. Je lui écris qu'il vous aille trouver pour cette fin, si vous l'envoyez quérir.

« Envoyez-moi au plus tôt les attestations de MM. les Curés et des principaux de la ville, telles que vous les pourrez avoir, car Mgr de Bayeux n'a point encore ses bulles et n'est pas encore près d'aller en son diocèse. Renvoyez-moi la lettre de M. Boniface et m'adressez les vôtres au palais Mazarin, à Paris, car j'y suis logé chez Mgr de Coutances, qui y demeure et qui a voulu que j'y prisse une chambre pour y prendre en repos des remèdes nécessaires pour quelque incommodité que j'ai et qui n'est pas de conséquence.

« Je suis de tout cœur, ma très chère Mère, « Tout vôtre,

« Jean Eudes, Prêtre-Missionnaire.

« Paris, 10 septembre r66i. »

La maladie dont il parle fut une fièvre continue, qui mit bientôt ses jours en danger. Il ne s'en troubla nullement. L'état encore mal afîermi de ses deux Instituts ne lui causa aucune inquiétude. Il attendait la mort avec calme et patience, lorsqu'il guérit contre l'attente des médecins.

Il est probable que le P. Mannoury fit le voyage et le travail dont il est parlé. Les sages prescriptions indiquées ci-dessus font partie du premier chapitre des Constitutions : de la fin de l'Institut ; et Dieu a visiblement béni leur observation. Les archives des différentes maisons prouvent que, si quelques nécessités ont obligé de les négliger quelque peu, il en est toujours résulté d'assez graves inconvénients. Rien ne peut mieux sauvegarder l'autorité des Sœurs et augmenter leur prestige auprès des âmes qui leur sont confiées.

Malade et très occupé à Paris, le Vénérable ne négligeait point la sanctification de ses religieuses, il leur écrivait donc le 3 décembre de cette même année 1661.

« Mes très chère Soeurs,

« La divine volonté soit notre conduite en toutes choses !

« Je rends grâces infinies â notre très bon Jésus et à sa très sainte Mère des grandes bénédictions qu'ils versent sur votre Communauté, et je les supplie de les augmenter de plus en plus, et de vous donner la grâce d'en faire tout le saint usage qu'ils demandent de vous. C'est pourquoi je vous conjure, mes

très chères Sœurs, de vous rendre très fidèles et très exactes en l'observance de vos Règles et de vos Constitutions, et en la pratique de toutes les saintes vertus, spécialement de Thumilité, de Tobéissance, de la charité mutuelle, du zèle du salut des âmes, de la soumission à la très sainte volonté de Dieu, du pur amour de Jésus, et de la dévotion spéciale à sa divine Mère.

« C'est ce que votre bonne Mère vous enseigne tous les jours par ses exemples et par ses paroles, c'est ce que je vous ai toujours prêché et prêcherai toute ma vie. Car nous n'avons en ce monde autre chose à faire qu'à nous étudier à plaire à Dieu, et il n'est point d'autre moyen de lui plaire que celui-là.

« Au reste, je vous remercie, mes très chères Sœurs, de votre charitable souvenir ; continuez-le moi, s'il vous plaît, et tenez pour certain que je ne vous oublie jamais au saint autel ; car en vérité vous m'êtes beaucoup plus chères devant Dieu que je ne puis vous dire.

« Si je ne regardais la très adorable volonté de Dieu, il m'ennuierait beaucoup à Paris, mais c'est elle qui m'y retient pour des affaires nécessaires, entre lesquelles les vôtres sont des principales. Je n'en aurais point d'autres, celles-là seules me retiendraient.

« Priez Notre-Seigneur et sa très sainte Mère pour moi, qu'ils m'accordent la grâce de me faire faire en tout et partout, et à quelque prix que ce soit, ce qui leur est le plus agréable, car je vous assure que c'est ma très unique prétention.

« Je les supplie de vous faire toutes, et la Mère et les Filles, selon leur Cœur ; c'est en ce très sacré Cœur que je suis et serai éternellement, mes très chères Sœurs,

Tout vôtre,

« Jean Eudes, Prêtre-Missionnaire. »

Les historiens, après avoir parlé des missions qu'il fit à Paris aux Quinze-Vingts et à Saint-Germain-des-Prés, ne font point connaître les affaires qui le retenaient ainsi à Paris ou dans les environs. L'approbation de Notre-Dame-de-Charité paraît donc bien avoir été la principale. Bientôt après la lettre précédente, il écrivit, toujours à ce sujet, à la Mère Patin.

« Ma très chère Mère,

« La divine volonté soit notre conduite en toute clioses!

«J'ai reçu une lettre cette semaine de M. Boniface, il m'écrit que vos affaires vont de mieux en mieux, grâces à Dieu, et qu'il est temps de redoubler ses vœux vers le Ciel ; car voici les grands coups, dit-il, qui se vont donner. Il m'écrit aussi qu'on l'a averti que le change, c'est-à-dire, ce qu'il faut donner pour porter de l'argent à Rome, augmentera bientôt de cinq pour cent, et qu'ainsi au Heu qu'il ne coûte que dix francs pour cent francs, il en coûtera quinze, à cause du grand nombre d'argent qu'il faudra tirer de Paris, lorsque l'Ambassadeur et Mgr le Cardinal de Retz y seront. Il en aura bientôt besoin, dit-il, n'ayant plus environ que cent écus ; et sa dépense montant à dix écus

par mois, sa chambre à trois, sans compter le blanchissage, le bois... A son arrivée à Rome, il lui a fallu plus de cent écus en habits et en linge, car il partit d'ici avec des habits tout rompus, de peur d'être dépouillé en chemin. Il a ajouté que les effets sont très chers à Rome et ne durent point, ce qui l'a obligé de prendre des habits de serge pour passer l'hiver, mais qu'il lui faudra encore une soutane et un manteau d'été de vingt écus, qu'il est impossible, à tracasser comme il fait, de s'entretenir d'habits à moins de 60 à 80 écus par an ; qu'il lui en coûtera beaucoup pour faire faire plusieurs écritures, et davantage encore en présents nécessaires à diverses personnes ; et qu'enfin je serai étonné quand il me fera voir ses comptes.

« Voilà ce qu'il m'écrit, et c'est un homme sincère... C'est pourquoi, je vous prie, ma très chère Mère, de trouver de l'argent pour lui envoj^er./Vous savez qu'au mois de septembre je lui fis passer 800 livres, et qu'il m'en coûta 80 pour les porter. Comme j'avais cet argent .et qu'il m'écrivait en avoir besoin, je ne voulus point vous importuner alors. Si j'en avais encore, je le lui enverrai^ aussi volontiers, comme je fis celui-là, dans la croyance que vous me le rendriez, mais je n'en ai point. Trouvez-en donc, s'il vous plaît, et me l'envoyez au plus tôt, tant parce que le change augmentera bientôt, que parce que je ne serai plus guère ici. Sans cela, ma très chère Mère, votre affaire demeurerait là, et M. Boniface serait contraint de l'abandonner.

(( AjDrès tant de peines et de frais, il ne faut pas la laisser en si bon chemin. Il ne faut point plaindre l'argent dans les affaires de Dieu ; si vous n'en avez pas, il faut en emprunter ou en prendre en rente, et n'envoyez pas moins de 4 à 500 francs. Il en coûtera bien davantage pour les bulles. On vous tiendra compte de tout. Faites cela au plus tôt, ma très chère Mère, je vous en prie.

« Je salue très cordialement toutes nos chères Sœurs, et je suis de tout cœur,

« Ma très chère Mère,

« Tout vôtre,

« Jean Eudes, Prêtre-Missionnaire. »

Les prières que M. Boniface et le Vénérable demandaient, la Communauté les faisait avec une grande ferveur. Entre autres prières, le Rosaire se disait souvent devant l'image déjà miraculeuse, qui est encore aujourd'hui au chœur, au dessus de la stalle de la Supérieure. C'est dans une de ces circonstances que la S"" Marie de Saint-Jean Olivier, première converse de l'Institut, Vit cette image donner la bénédiction.

Il était plus difficile de trouver de l'argent. Les dépenses de M. Boniface n'étaient pas cependant exagérées, car l'x^nnaliste de la Charité dit que, pendant les deux ans et demi qu'il s'occupa de cette affaire, il dépensa 2,656 livres des deniers de la Communauté. La Mère Patin se lassait de ses demandes ; elle recevait aussi d'autres conseils. Mais le tenace Instituteur ne se rebutait pas, et il relève avec une certaine vivacité quelques expressions

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échappées sans doute à la bonne Mère. Il n'est point mauvais de voir ces luttes entre les saints, elles montrent les épreuves vaincues pour arriver à la sainteté. Ces lettres, du reste, prouvent bien aussi l'importance que le Vénérable attachait à l'approbation du Saint-Siège. Son désintéressement s'y manifeste également, car jamais il ne demanda le remboursement des sommes qu'il avait avancées, et l'acte passé entre le Séminaire et le Couvent, peu de temps avant sa mort, en fait le complet abandon.

« Ma très chère Mère,

« La divine volonté soit notre conduite en toutes choses!

« Si je me laissais aller aux sentiments humains, votre maladie me toucherait vivement; mais outre que .j'espère que Notre-Seigneur vous rendra votre santé, la vue de sa très adorable volonté fait que je ne puis dire autre chose, sinon: Ita, Pater ; quoniam sic fuit pïacitum ante te. Je vous conjure, ma bonne Mère, d'avoir un peu plus de soin de votre santé et de vous soumettre au jugement du médecin pour les choses qui peuvent contribuer à vous la rendre.

« Mais mon Dieu, ma Mère, quel sujet avez-vous de m'écrire ce que vous m'écrivez touchant vos affaires? Est-ce que vous voulez les abandonner en si bon chemin et déjà si avancées, ou pensez-vous que l'on puisse faire quelque chose à Rome sans argent; que M. Boniface y puisse vivre et s'y entretenir sans cela? N'est-ce pas assez qu'il vous donne ses peines et son temps ! Je vous ai assurée et vous assure encore que c'est un très honnête ecclésiastique, qui n'a entrepris votre affaire que par zèle de la gloire de Dieu et du salut des âmes, et par pure charité, ayant bien le moyen de vivre sans cela. Est-ce que vous me prenez pour un menteur et pour un trompeur, et croyez-vous qu'il dépense votre argent, ou plutôt le mien mal à propos ? Voudriez-vous payer toutes ses peines d'une telle monnaie?

« Mais vos amis intimes, dites-vous, s'étonnent qu'un homme soit si longtemps à Rome pour vos affaires et pour une affaire comme celle-là? Plût à Dieu que ces amis intimes voulussent prendre la place de M. Boniface! Ils verraient comme Ton fait à Rome, et comme les plus petites affaires ne s'y font qu'avec beaucoup de longueur et de patience. Sachez, ma chère Mère, que si M. Boniface avait pressé votre affaire, avant d'avoir les dernièrs attestations qu'on lui a envoyées, il l'aurait perdue sans ressource, elle aurait été rebutée pour la seconde fois, ensuite de quoi il n'y avait plu§ rien à espérer.

« Sachez aussi, avec vos intimes amis, que c'est une des plus difficiles affaires qui se puissent traiter à Rome, car, premièrement, on la regarde à Rome comme un nouvel Institut, et par conséquent comme chose des plus importantes. Secondement, on voit que c'est un Institut composé d'honnêtes fiUes, qui doivent être appliquées à la direction des repenties, ce qui fait une difficulté que personne n'a encore pu surmonter à Rome ; on croit que les premières ne peuvent vivre avec les autres sans péril de se perdre ellesmêmes.

« Pour vous faire voir que personne n'a pu encore vaincre cette objection, il faut que vous sachiez que les religieuses du Refuge de Nancy, qui sont aussi à Avignon, à Dijon et à Rouen, n'ont pu encore obtenir de bulles de Notre Saint-Père, malgré tous leurs efforts. Et cependant leur affaire n'est pas si difficile que la vôtre, tant parce que leur communauté est composée de filles pénitentes qui, par suite, ne sont pas exposées au péril de se perdre, que parce qu'elles ont été reçues et approuvées à Avignon par le Légat du Pape. Elles ont cependant à Rome un homme qui travaille pour elles depuis plus longtemps que M. Boniface, et c'est un homme fort considérable et qui a beaucoup de crédit.

« M. Boniface a conféré avec lui, et ce Monsieur est demeuré d'accord avec lui qu'il attendra l'issue de votre affaire pour voir ce qu'il pourra faire pour celles de Nancy. Sur quoi j'ai écrit à M. Boniface, que je suis fort aise de cette résolution, car si son affaire, passant avant la vôtre, avait été rejetée, vous ne pouviez plus rien espérer; si elle avait été reçue, et qu'on eût proposé la vôtre ensuite, on vous aurait obligées à vous unir à ces religieuses et à prendre leurs règles. Jugez donc par là qu'une affaire du genre de la vôtre n'est pas aussi facile que le pensent vos amis intimes.

« Mais il y a une troisième raison, qui la rend très difficile, c'est qu'elle a déjà été rejetée. Dites, s'il vous plaît, toutes ces choses à vos intimes amis, et ils changeront de sentiments, ou ils ne seront plus les intimes amis de votre Maison.

« Dites-leur encore, et croyez vous-même, qu'il n'est pas permis de faire des jugements au préjudice de la charité que nous devons au prochain, sur un point de conséquence comme celui-ci, sans aucun fondement, à moins d'offenser Dieu mortellement. Je vous ai déjà dit et je vous le dis encore, M. Boniface ne fait autre chose à Rome que votre affaire. C'est tellement vrai, que je n'ai pas voulu le prier de solliciter pour nous la plus petite indulgence, ni quoi que ce soit, pour ne point le divertir, et pour que vous ne puissiez pas dire qu'il travaille à d'autre affaire qu'à la vôtre.

« Quand elle sera faite, s'il reste à Rome, ne fût-ce qu'un jour, je vous assure que ce ne sera pas à vos dépens et qu'il vous rendra bon compte de votre argent et de celui que je lui ai avancé en votre nom. Mais ne vous attendez pas que je lui en envoie davantage ; et si vous ne lui en envoyez, soyez assurée que quand il sera au bout de ce qu'il a encore, à la réserve de ce qui lui est nécessaire pour s'en revenir, il cessera de poursuivre votre affaire et s'en reviendra, et ainsi elle ne se fera point, et toutes les peines que vous aurez prises pour la maison de Notre-Dame-de-Charité seront inutiles, car si on n'a pas de bulle de Notre Saint-Père le Pape, elle ne pourra subsister, parce que la première religieuse qui sera tentée contre sa vocation, se persuadera facilement que sa communauté n'étant pas approuvée du Pape, ses vœux sont nuls ; et ainsi elle sortira, et toute la maison s'en ira par terre ; et on en imputera la faute devant Dieu et devant les hommes à la bonne Mère Marguerite Patin, qui n'aura pas voulu fournir ce qui était nécessaire pour avoir ces bulles.

« O ma chère Mère, les saints n'ont jamais épargné l'argent quand il a été nécessaire pour les affaires de Dieu. Vous en avez bien trouvé pour avoir la la maison de la Vieille-Monnaie, qui vous accommodait, quoiqu'elle ne fût pas absolument nécessaire ; voudriez-vous l'épargner pour une chose qui

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doit être le fondement de votre Communauté, et sans laquelle elle ne peut subsister ? Au nom de Dieu, ma très chère Mère, quittez vos défiances et vos soupçons mal fondés, comme une chose qui est indigne d'une sainte telle qu'est la Mère Patin ; et n'écoutez pas tellement les intimes amis dont vous me parlez, que vous n'ayez quelque créance à ce que vous dit une personne qui a plus d'estime et d'affection pour vous et plus de zèle pour le bien de votre maison, que qui que ce soit.

« C'est celui qui est en l'amour sacré du très saint Cœur de Jésus et de Marie, ma très chère Mère, « Tout vôtre,

(( Jean Ecdes, Prêtre-Missionnaire. »

Cette lettre prouve que pour rendre stable son Institut, le pieux Fondateur regardait la question d'argent comme très secondaire. L'importance qu'il attachait à l'approbation de Rome, est exposée aussi dans toute sa force, et la raison qu'il donne est bien motivée, surtout si l'on se reporte au dix-septième siècle, quand tous les vœux étaient solennels et avaient leurs effets civils et religieux. La Vénérée Mère Patin, conseillée sans doute par les mêmes personnes, ne crut pas devoir s'y rendre, et elle le lui écrivit en lui annonçant la réception par la Communauté de sa nièce, Françoise Herson. Il lui répondit toujours avec la même conviction :

« Ma très chère et bonne Mére,

« La divine volonté soit notre conduite en toutes clioses !

(( Je rends grâces infinies à Notre-Seigneur et à sa très sainte Mère de votre meilleure santé, -et les supplie de vous la conserver et de la fortifier, et de vous rendre toute saine et toute sainte pour leur gloire et pour la sanctification de la très chère maison de leur divine charité. Je vous rends aussi mille grâces, ma très chère Mère, de la consolation que vous me donnez en m'écrivant que vous avez reçu ma petite nièce ; mais je m'étonne que je n'aie point su plus tôt par vous, ou par d'autres une chose que je désirais depuis si longtemps.

« "Vous me consolez en ceci ; mais permettez-moi de vous dire, ma très chère Mère, que vous m'afthgez bien par l'abandon de votre affaire de Rome. J'ai encore reçu une lettre cette semaine de M. Boniface, qui m'écrit qu'elle est en fort bon état. "Vous me mandez que vous ne pourrez envoyer d'argent, qu'on ne vous donne assurance que la chose réussira. Est-il possible que la Mère Patin, qui est si vertueuse et si raisonnable, fasse une telle proposition ! Voulez-vous traiter M. Boniface, qui a fait un si long voyage, et qui prend tant de peines pour vous par pure charité, comme un banquier ? Est-ce que vous voulez qu'il vous rende ce qu'il aura employé pour ses nécessités en vous servant ? S'il était votre valet, vous ne pourriez l'y obliger. N'est-ce pas assez qu'il vous promette de vous rendre un fidèle compte de ses dépenses ?

(( V^ous dites que je vous ai écrit que la divine Providence y pourvoirait. Il est vrai ; mais est-ce que vous prétendez que je sois obligé par ces paroles à

fournir l'argent nécessaire ? Si j'en avais, je l'avancerais volontiers pour cela. Mais j'y ai mis tout ce que j'avais et par delà, en ayant beaucoup emprunté. Si néanmoins vous m'assuriez de me le rendre, j'en chercherais encoti? et je tâcherais d'en trouver. Mais il faudrait me l'écrire, et m'en envoyer une assurance par la poste de jeudi ou vendredi au plus tard ; car, Dieu aidant, je partirai bientôt ; mais je ne serai pas sitôt à Caen, car je tarderai quelques jours à Rouen et à Lisieux. Si vous me laissez partir d'ici sans donner ordre à cette aiïaire, que deviendra-t-elle "? Et que fera M. Boniface ? Je serai obligé de lui écrire, avantde partir, que vous ne voulez plus rien lui envoyer, qu'il doit quitter tout là et s'en revenir. Et qui est-ce qui répondra à Notre-Seigneur et à sa très sainte Mère d'avoir ainsi abandonné leurs affaires, et une affaire si importante à leur service et au salut des âmes ? N'en rejetez point la faute sur autrui, ma très chère Mère ; car je suis certain que cela dépend de vous.

« Au nom de Dieu, ma bonne Mère, n'épargnez point l'argent pour une chose qui est le fondement de la maison de Notre-Dame de Charité, pour laquelle vous avez tant travaillé et souffert jusqu'à présent, et sans laquelle elle serait dans un péril évident d'être renversée. Si vous n'en avez point, envoyez-moi un écrit par lequel vous m'assurez de me le rendre, et je ferai tout ce que je pourrai pour en trouver.

« Je salue très cordialement toutes nos chères Sœurs, et je suis de tout mon cœur, ma très chère et bonne Mère, « Tout vôtre,

« Jean Eudes, Prêtre-Missionnaire.

« Je recommande à vos prières, et à celles de nos chères Sœurs, Monseigneur de Bayeux, qui sera sacré Dimanche (19 mars 1662). »

Il s'agit de Mgr de Nesmond, prélat plein de zèle qui a couvert le diocèse de Bayeux de ses fondations charitables. Il fut toujours très bienveillant à l'égard du Vénérable Eudes et de ses œuvres. Son sacre fixe donc la date de cette lettre, au mois de mars. La Mère Patin la laissa sans réponse, parce qu'elle ne parvint point à, dissiper ses préventions contre M. Boniface. Il y a lieu de croire que celui-ci, vraiment digne de la mission qu'il avait acceptée, au moins en ce qui concerne l'Ordre de Notre- Dame-de-Charité, continua ses» difficiles négociations jusqu'à l'épuisement total de ses ressources, peut-être aussi le Vénérable Eudes lui envoya-t-il un peu d'argent, en le chargeant d'obtenir quelques faveurs pour lui, ce que, par excessive délicatesse, il n'avait pas osé faire jusqu'alors, comme le prouvent ses lettres. Il trouvait ainsi le moyen de lui faire poursuivre l'approbation qu'il désirait tant. Il est certain que M. Boniface ne quitta Rome que six mois plus tard à la fin de septembre. Il avait obtenu auparavant avec beaucoup de peine le renouvellement des pouvoirs pour les missions du V. P. Eudes et ses confrères, mais il eut

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le tort de déposer la trop fameuse supplique dont il a été parlé.

Outre les préventions conçues à Rome contre le quatrième vfeu des Sœurs, l'insuccès de M. Boniface peut très bien s'expliquer par des raisons toutes politiques. Il existait beaucoup de tension dans les rapports entre les cours de Rome et de Versailles. M. de Créqui, l'ambassadeur de Louis XIV, ne fit rien pour les diminuer ; il sembla même heureux de l'incident imprévu de la garde Corse, pour quitter précipitamment la ville Eternelle et se retirer en Toscane, le 20 août 1662. La guerre fut sur le point d'éclater entre la France et les Etats de l'Eglise, et Alexandre VII dut accepter les réparations humiliantes qu'exigea l'orgueil de Louis XIV, excité secrètement par les Jansénistes. Dans ces conditions défavorables, M. Boniface ne pouvait rien obtenir. Ces circonstances rendent aussi plus imprudente la supplique qu'il laissa en partant, comme elles expliquent l'irritation du Roi, lorsqu'elle lui fut présentée et le désaveu qu'en fit le Vénérable.

Il est complètement contraire à la vérité de l'histoire de dire que ce voyage fut inutile. M. Boniface prépara les voies, détruisit les préventions, et permit ainsi le succès facile des Abbés Georges et de Rancé. Ce succès même prouve que M. Boniface pouvait avoir les sérieuses espérances dont il parle dans sa correspondance.

La S'" Marie de la Nativité Herson, comprit tout ce que son pieux oncle avait dû souffrir dans ces circonstances, elle lui écrivit pour lui demander d'oublier ces peines. La réponse du Vénérable donne l'expression de ses sentiments de parfaite charité.

« Ma très chère Nièce et très aimée Fille,

« C'est avec beaucoup de joie et de consolation que j'ai lu votre lettre, et c'est de tout cœur que j'oublie entièrement tout ce qui s'est passé, ne vous demandant autre chose que de servir fidèlement notre bénin Sauveur et sa très bonne Mère et de les aimer de tout vo^re cœur.

« Je salue très cordialement la bonne Mère supérieure et toutes mes très chères filles. Si Ion veut m'obliger et me réjouir, on recevra la pauvre orpheline qu'on a mise dehors.

« Vive Jésus et Marie !

« Jkan Eudes, « Prêtre de la Congrégation de Jésus et Marie. »

Il ne demande plus d'argent pour Rome, mais il intercède d'une manière bien touchante pour une pauvre orpheline.

L'oubli fut bien complet, car sa correspondance avec la Mère

Patin continua comme par le passé, et on n'y trouve pas la moindre allusion à ces faits, pas la plus petite trace de froideur.

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