CHAPITRE XIV
Fête du Saint Cœur de Marie. — Adhésion à la condamnation de Jansénius. — Mort de M. de Langrie et d'une Pénitente. — Lettre remarquable du Vénérable Eudes sur la fête de l'Assomption et le zèle du salut des âmes.
Pendant ces négociations de Rome, il se passait dans la Communauté, qui en était l'objet, certains faits que l'histoire a conservés. Les Sœurs de Notre-Dame-de-Charité, consacrées au Saint Cœur de Marie, l'honoraient en leur particulier ; mais elles furent longtemps sans pouvoir en faire l'office public. L'obstacle principal venait du confesseur de la Communauté qui succéda à M. de la Pommeraye, en 1660. Il paraît avoir penché vers le Jansénisme. Il s'opposa à la célébration de cette fête, même après l'approbation spéciale qu'en fit pour le monastère Mgr de Nesmond,en 1673. Un jour, entendant le chant des premières vêpres, il le fit interrompre violemment, disant que c'était une dévotion nouvelle et apportant toutes les raisons chères à la secte. Malheureusement, la Communauté s'était liée vis-à-vis de lui, et cet engagement ne put être résilié qu'en 1679.
Sa présence pendant tout ce temps fut une source de souffrance ; mais elle n'a.Itéra point la pureté de la foi. La Mère Patin, pour en donner une preuve authentique, fit souscrire en chapitre à toutes les Sœurs, même aux novices, la condamnation des propositions de Jansénius, par la formule suivante, très explicite dans sa brièveté :
« Je me soumets sincèrement à la Constitution du Pape Innocent X, du 31 mai 1653, selon son véritable sens, qui a été déterminé par Constitution de Notre Saint-Père le Pape Alexandre VII, du 16 octobre 1656. Je reconnais que je suis obligé d'obéir à ses condamnations, et je condamne de cœur et de bouche la doctrine des cinq propositions de Cornélius J ontenues dans
sonlivre intitulé Aiigiistinus, que ces deux Papes etles Evêques ont condamné; que cette doctrine n'est point celle de S' Augustin, que Jansénius a mal expliquée, contre le sens de ce docteur.
(c Françoise Marguerite Patin, supérieure. « Anne Marguerite Foi, assistante.
« Marie de l'Assomption Eustache de Taillefer.
(( Marie de la Nativité Herson.
« Marie de l'Annonciation Gouville.
« Marie de la Présentation Leconte.
« Marie de la Conception le Lieupaul.
« Marie de la Purification Tison.
« Marie du S' Sacrement Pierre.
« Marie de S' Julien Leblond.
(( Marie de la Visitation Golley.
« Marie de S'-'' Madeleine Maduel.
« Marie de la Trinité Heurtant.
« Marie de la Résurrection des Champs.
« Marie de l'Incarnation Hue.
« Marie de S'° Colombe d'Hannebont.
« Marie des Anges Loir.
« Mai'ie de S' Jean Olivier.
Ce témoignage de foi offre encore l'intérêt de faire connaître exactement le personnel du monastère, la vingtième année de son existence. Bientôt le père de famille vint 3' cueillir une tendre fleur : la S' Deschamps, encore novice, mourut victime de la modestie et de l'obéissance. Elle fit une chute si malheureuse que la gangrène se mit dans la plaie. Lorsqu'elle l'avoua, il était trop tard. Elle obtint de prononcer ses vœux sur son lit de mort, et mourut pleine de consolation, emportant l'innocence de son baptême, c'est du moins le témoignage qu'en rendirent ceux qui l'avaient le mieux connue.
La mort de M. de Langrie fut encore plus sensible à la Communauté. Plein de mérites, il rendit sa belle âme à Dieu le 14 décembre 1663. Par respect pour la S"" Marie Desvallées, il voulut être inhumé, comme elle, dans la chapelle du séminaire de Coutances. Son cœur seul resta à la Charité. Une des gloires et des puissances de la sainteté consiste dans les fortes amitiés qu'elle fait naître. Si le Vénérable Eudes eut de nombreux ennemis, il eut aussi toujours des amis d'un dévouement qu'aucune mauvaise fortune ne put lasser, et parmi eux se place presque en premier rang ce bon Président de Langrie. Il protégea toutes ses œuvres de son crédit et les combla de ses bienfaits. Cette histoire en a rapporté plusieurs. Quelques années avant sa mort, il passa avec le monastère un contrat, qui est un témoignage bien touchant de son humilité et de la vivacité de sa foi.
« Considérant, dit-il dans cet acte, que le nombre et Ténormité de ses péchés l'auraient précipité dans les flammes éternelles de l'enfer, s'il avait été dans le malheureux état dans lequel il a ci-devant vécu, et que quand
bien même il plairait à Dieu pour son infinie bonté de le convertir efficacement, il resterait encore engagé pendant des siècles entiers dans les souffrances pareilles (hormis en durée) à celles de Tenfer, selon le cours de la justice divine, si elle n'était tempérée par quelque acte pieux capable d'exciter sa miséricorde ; que d'ailleurs il serait exclu d'espérer aucune de ces grâces, s'il n'avait, au préalable, en quelque façon, acquitté ses dettes et rendu à Dieu, du moins quelque partie des biens qu'il lui a seulement départis, bien que plusieurs estiment, mais abusivement, qu'ils appartiennent à ceux qui les possèdent, puisque les séculiers, en particulier, seront obligés d'en compter exactement avec leur créateur; » pour cet effet, le dit sieur de Langrie accordait à la Communauté une somme de 420 livres, qui devait être constituée en rente et dont les intérêts u seraient appliqués à Tachai, de tout « pain et vin, qui seront à jamais convertis au corps et au sang précieux de « Notre-Seigneur Jésus-Christ, en la chapelle de Notre-Dame-de-Charité. » Il recommande ensuite à ses héritiers d'acquitter cette dette sacrée avant toute autre, w et de retarder et même dénier la sépulture à son corps, plutôt « qu'à son àme l'utilité qu'il espérait de la présente fondation. »
Cette idée chrétienne des devoirs imposés par la richesse est bien rare aujourd'hui ; ce qui ne l'est pas moins chez les riches, c'est l'énergie à combattre leurs passions. M. de Langrie était naturellement très enclin à la colère ; il apportait tout son soin à se corriger de ce défaut. Mais, hélas ! le naturel combattu, vaincu même, revenait parfois au galop. Dans ce cas, le châtiment de la faute ne se faisait pas attendre. Un jour^ M. de Langrie, emporté par un mouvement de colère, jeta un plat aux talons du domestique coupable dans son service. Mais le projectile avait à peine atteint le but, que déjà le Président contrit et humilié était à genoux, demandant pardon à son serviteur de son acte de violence. C'est que pour le corriger de cette tendance à l'empor- ■ tement, le P. Mannoury, son confesseur, lui avait prescrit de donner 40 sous aux pauvres toutes les fois qu'il commettrait cette faute en compagnie, et de demander pardon à l'offensé, quand elle lui serait arrivée en particulier.
Bien qu'admirateur des vertus de son fidèle ami, le V. P. Eudes ne négligea point de faire prier pour lui dans ses deux Instituts. Lui-même célébra tous les jours pendant un an la sainte Messe à son intention. Il a raconté à sa nièce et à M. de Langrie fils le fait extraordinaire que voici : Pendant toute cette année, toutes les fois qu'il montait au saint autel, il voyait du côté de l'épître comme une flamme accompagnée de fumée. Mais pendant qu'il disait la dernière messe de cet anniversaire, cette même flamme lui apparut toute pure, elle s'éleva vers le ciel et disparut à ses yeux. Au même instant, il crut entendre une voix qui le remer-
clait des prières faites pour l'âme du défunt, et l'assurait qu'elle allait jouir du bonheur éternel, ce qui le remplit d'une grande joie.
En 1661, l'achat de la maison de la Vieille-Monnaie dont parle le Vénérable Instituteur dans une de ses lettres, permit fort à propos de donner plus d'espace à la Communauté et surtout aux Pénitentes. Les Religieuses elles-mêmes, la V. M. Patin en tête, firent les principaux travaux d'appropriation.
L'Annaliste du Monastère dit qu'à cette époque les Pénitentes étaient en assez bon nombre et donnaient de grandes consolations par les conversions sincères qui s'opéraient en elles. A certains jours, elles avaient la dévotion de réciter 1000 Ave Maria pour obtenir la grâce de bien mourir. Une jeune personne de bonne famille, qui était dans le monastère depuis 14 mois, les ayant récités, se vit exaucée d'une manière qui parut tenir du prodige. Depuis son entrée, elle avait eu des troubles de conscience continuels, rien ne pouvait lui donner le repos. Peu après avoir accompli cette dévotion, elle tomba malade, reçut les derniers sacrements, et, contre son habitude, parut parfaitement tranquille. Sur le soir, la S' de la Nativité, sa maîtresse, l'alla voir, et avant de se retirer, lui fit faire des actes de préparation à la mort, et lui dit de s'unir à la récitation de la salutation, si chère au pieux Fondateur, Ave Maria, filia Dei Patris, pour prier Marie de l'assister et protéger jusqu'à la fin. Ce devoir de charité accompli, la Sœur se retira, mais elle commençait à peine à se reposer, lorsqu'on vint l'avertir que la malade la demandait avec instance. Elle la trouva sur son séant, et dans un effroi surprenant. Tout éperdue et hors d'elle-même, cette pauvre moribonde lui cria : « Ah! ma Mère, j'étais damnée sans la sainte Vierge ; qu'on aille promptement chercher mon confesseur. »
Celui-ci se décida à grand'peine à répondre à cet appel, persuadé de ses bonnes dispositions. Il passa cependant ensuite plus de deux heures avec elle, et en sortant, il ne put s'empêcher de dire que la sainte Vierge avait fait pour cette mourante un grand miracle, et qu'il eût extrêmement regretté de ne l'avoir pa« assistée dans ce grand besoin.
Elle mourut peu de jours après dans des dispositions si saintes, qu'il est permis d'espérer que Dieu lui a fait miséricorde. C'est la première convertie morte dans le monastère. Elle fut inhumée dans le cimetière de la Communauté. Le Coutumier a réglé
minutieusement les cérémonies de la sépulture des personnes qui meurent ainsi dans le couvent. Les Sœurs continuent à s'occuper de leurs âmes par leurs prières ; elles font célébrer la sainte messe à leur intention, font la sainte communion et récitent l'office des morts. Cette fin, précieuse devant Dieu,, consola les Sœurs et les anima encore à leur charitable apostolat. La lecture des vies de ces premières religieuses les montre du reste toutes brûlantes d'un saint zèle. La ferveur de leurs prières, la rigueur de leurs mortifications pour le salut de ces chères âmes peuvent être difficilement égalées.
Il ne pouvait en être autrement, car dans ses visites, leur Père leur répétait sans cesse : « Oh ! qu'à l'heure de la mort, (( une religieuse de Notre-Dame-de-Charité, qui n'aura pas « d'âmes à présenter à Dieu, sera à plaindre! » Il leur disait que leur vie était une vie apostolique, et que toutes leurs actions devaient être animées par le zèle. Ces paroles ardentes, soutenues par tant d'héroïques exemples, embrasaient tous ces cœurs et les poussaient aux plus extrêmes limites du sacrifice et du dévouement.
C'est dans cet esprit qu'elles supportèrent la disette de cette année. Aujourd'hui que, par suite de la facilité des communications, les provisions arrivent en quelques jours d'une extrémité à l'autre du globe, il est difficile de bien concevoir les terribles effets de ces fréquentes famines. En cette année, la pauvreté des Sœurs les réduisit à vivre des légumes de leur petit jardin, et souvent de ceux que quelques personnes charitables jetaient par dessus leurs murs. Les anciennes Sœurs racontaient avec attendrissement, trente ou quarante ans plus tard, qu'aux jours de fête elles avaient des espèces de pâtés de cerfeuil qui leur semblaient des mets exquis, tant Dieu répandait de consolations dans leurs âmes, La divine Providence sembla aussi multiplier leur provision de blé, car à la fin de l'année elles purent en vendre assez pour retrouver tout l'argent qu'elles avaient dépensé pour la farine, et pourvoir ainsi à d'autres besoins urgents.
La belle et longue lettre suivante doit être de cette époque. Le fondateur la leur adressa pour les encourager, augmenter leur dévotion à la Mère admirable et accroître en elles le zèle du salut des âmes. Toute sa doctrine sur cette fin principale de l'Ordre y est chaleureusement développée, appuyée par des
comparaisons et des exemples très bien appropriés au but. Elle mérite donc d'être lue et méditée avec soin :
« JÉSUS, Marie, Joseph.
a Mes très chères Sœurs et très aimées Filles en ramour du très Saint Cœur de Jésus et de Marie, la grâce, la paix et l'amour de ce même Jésus soient avec vous pour jamais !
(' Ne pouvant avoir la consolation de vous parler de bouche maintenant, je vous parle par écrit pour vous inviter et exhorter de vous bien préparer à la glorieuse Assomption de notre Mère admirable. C'est sa plus grande fête, c'est le jour de son triomphe et de ses grandeurs. C'est le jour qui met fin à tous ses travaux et souffrances et qui donne commencement à son repos et à ses félicités éternelles. C'est ce jour qui l'établit sur le trône de gloire et de majesté qui est dû à sa dignité de Mère de Dieu. C'est en ce jour qu'elle peut dire après son Fils, et par dépendance de lui : Toute puissance m'est donnée au ciel et en la terre. C'est en ce jour qu'elle est constituée dans l'usage de la souveraineté que la très sainte Trinité lui a donnée sur le ciel et sur la terre, «ur l'enfer et sur toutes choses.
« A raison de quoi toutes les créatures sont obligées de lui rendre leurs respects et leurs hommages comme à leur reine et à leur souveraine, à laquelle elles appartiennent, et de laquelle elles dépendront éternellement. Mais vous avez des obligations très particulières, mes très chères Sœurs, d'honorer en toutes les manières possibles, cette grande princesse à laquelle vous appartenez, non pas seulement en qualité de servantes et d'esclaves, comme font la plupart des autres chrétiens qui sont dans son empire qui est l'univers, mais en qualité de filles, et de filles de son Cœur, et de filles très aimées et très chères. Disposez-vous donc à lui rendre ce que vous lui devez en cette grande fête.
« Pour cet effet, vous avez à lui rendre quatre devoirs auparavant qu'elle sorte de la terre pour aller au ciel. Si une grande reine vous était venue visiter, lorsqu'elle serait -prête à partir pour s'en retourner, que feriez-vous ? Vous feriez ces quatre choses :
« 1° Vous la remercieriez de la faveur qu'elle vous aurait faite ;
« 2" Vous lui feriez des excuses et lui demanderiez pardon de ce que vous ne l'auriez pas reçue selon ses mérites ;
<f 3° Vous lui feriez des protestations de service, de respect et d'obéissance ;
« 4° Si vous connaissiez qu'elle désirât quelque chose de vous, comme quelque livre de dévotion, quelque image, quelque chapelet ou autres choses semblables, vous lui en feriez présent avec toute l'affection qui vous serait possible.
« C'est aussi ce que vous devez faire à l'égard de la Reine du Ciel avant qu'elle sorte de la terre. Vous lui devez rendre quatre devoirs :
« 1° La remercier de tout ce qu'elle a fait et souffert ici-bas pour coopérer avec son Fils à l'œuvre de notre salut et de notre, sanctification ;
« 2° Lui demander pardon et lui faire amende honorable de toutes les injures, offenses et outrages qu'elle y a reçus, car ça été pour notre sujet et à notre occasion ; et pour réparation et satisfaction, lui offrir le très aimable Cœur dé son Fils, tout plein d'amour pour elle, avec tout l'honneur, la gloire
et les louanges qui lui ont été, sont et seront à jamais rendues au Ciel et en la terre ;
<( 3" Lui protester que vous désirez la servir, Thonorer, Taimer, lui obéir, rimiter en ses vertus et exciter tout le monde à cela autant que vous pourrez.
« 4° Regarder ce qu'elle demande de vous et ce que vous pouvez présenter qui lui soit agréable et lui en faire une offrande de tout votre cœur.
(( Après cela, il la faut prier comme votre bonne Mère, de vous donner sa sainte bénédiction, ce qu'elle fera sans doute si vous êtes dans un ferme dessein de vivre comme ses bonnes Filles, c'est-à-dire de vous rendre semblables à elles autant qu'il vous sera possible par une soigneuse imitation de sa sainteté.
« Voilà ce cjue vous avez à faire la veille de sa fête. « Pour le jour, vous devez faire aussi cinq choses :
« I" Rendre grâces à la très sainte Trinité, et inviter tous les Anges, tous les Saints et toutes les créatures à lui rendre grâces avec vous de toutes les faveurs qu'elle a faites à votre très bonne Mère en sa vie, en sa mort, en sa résurrection, en sa glorieuse Assomption, et depuis qu'elle est au ciel et parce c^u'elle V sera à toute éternité ;
(( 2" Vous réjouir avec elle de toutes les gloires et félicités qu'elle possède et possédera éternellement dans le ciel ;
(( 3° La saluer et honorer au moment qu'elle est établie à la droite de son Fils et qu'elle est constituée Dame, Souveraine et Impératrice de tout l'univers, et lui rendre au nom et de la part de toutes les créatures les hommages, les respects et toutes les soumissions, les offres et protestations de service, de dépendance et d'obéissance qui lui sont dues, et vous unir à toutes les louanges qui lui sont données par tous les habitants et par le Roi même du ciel ;
« 4° Lui donner entièrement votre cœur, votre esprit, votre volonté, votre personne, et la prier qu'elle vous détache de la terre et qu'elle vous emporte avec elle dans le ciel, qu'elle imprime en vous une image de la nouvelle vie qu'elle y a, toute sainte et toute céleste, et qu'elle vous unisse et associe à l'amour, à la gloire, aux adorations et aux louanges qu'elle y rend et rendra à jamais à la très sainte Trinité ;
« 5° Chercher des moyens pour accroître sa joie et sa gloire ; en voici quatre excellents :
« Le premier, est de graver dans votre cœur une forte résolution et une intention constante de ne chercher en toutes vos actions, mortifications et exercices, rien que la seule gloire de son Fils et l'accomplissement de sa très adorable volonté ;
, « Le deuxième, de vous rendre exactes et fidèles à l'obéissance que vous devez à votre bonne Mère Supérieure, que vous devez regarder et honorer comme celle qui vous tient la place et qui vous représente la personne de la Très Sainte Vierge, votre véritable Mère et Supérieure primitive, comme aussi à vos Règles et Constitutions;
« Le troisième, de vous aimer et chérir les unes les auti'es d'un amour sincère, simple, tendre et cordial, qui bannisse de vos pensées, paroles et actions, tout ce qui lui est tant soit peu contraire, et qui vous porte à réparer promptement et efficacement les moindres fautes que vous pourrez faire contre la charité mutuelle ;
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« Le quatrième, est d'avoir une grande volonté pour la fin de votre saint Institut, qui est de travailler par vos prières, par votre exemple, par vos instructions et en toutes les manières que la sainte Obéissance vous pourra prescrire, au salut des âmes perdues que la divine Providence vous adressera.
« C'est ici, mes très chères Filles, le moyen le plus propre et le plus puissant pour accroître la gloire, les joies et même le domaine de notre grande Reine, car la conversion d'une âme lui donne plus de joie que toutes les autres bonnes œuvres que l'on peut faire en ce monde, et elle en reçoit elle seule une plus grande réjouissânce que ne font tous les habitants du ciel ensemble ; et aider à retirer une âme de la tyrannie de Satan, pour la soumettre à son empire, c'est lui rendre un plus grand service que si on lui donnait un royaume terrestre. C'est pourquoi,. c'est ce qu'elle a le plus à cœur, c'est ce qui lui est le plus agréable : ainsi c'est par ce moyen que vous pouvez être les Filles de son Cœur, et que votis serez associées avec elle en une même vocation.
« Oui, mes très chères Filles, vous n'avez, en quelque manière, qu'une même vocation avec la Mère de Dieu. Car, comme Dieu l'a choisie pour former son Fils en elle et par elle dans le cœur des fidèles, aussi il vous a appelées en la sainte Communauté où vous êtes, pour faire vivre son Fils en vous, et pour le ressusciter par vous dans les âmes pécheresses, dans lesquelles il est mort. Dieu l'a envoyée en la terre, l'a faite Mère de son Fils et lui a donné toutes les grâces et qualités qu'elle possède en faveur des âmes pécheresses, sans lesquelles elle ne serait point ce qu'elle est, et il vous a mises dans sa sainte maison, et il a beaucoup de grâces à vous donner pour la même fin. Oh ! mes chères Sœurs, que votre vocation est sainte ! Oh ! que votre condition est avantageuse ! Oh ! que la bonté de Dieu est prodigieuse à votre égard de vous avoir appelées à un Institut vraiment apostolique ! Oh ! que votre ingratitude serait grande si vous ne reconnaissiez l'obligation indicible que vous avez pour ce sujet à la divine Miséricorde !
« Mais sachez que comme cet emploi déplait étrangement à l'esprit malin, et que, comme il n'y a point de personnes qu'il haïsse tant que celles qui travaillent au salut des âmes, il ne manquera point de vous tenter sur votre vocation. Il vous représentera les peines et les difficultés qu'il y faut souffrir, mais souvenez-vous, mes très chères Filles, qu'il n'y a aucune condition en ce monde exempte de travail et de soufi'rances, et que si vous ne souffrez avec Jésus, vous ne régnerez point avec lui, c'est pourquoi il n'y a rien que nous ne devions tant craindre que de n'avoir point de croix. Jetez les yeux sur un crucifix et voyez ce qu'il a souffert pour sauver les âmes ? Est-il raisonnable que vous soyez associées avec lui dans la plus grande chose pour laquelle il est venu en ce monde qui est pour sauver les pécheurs, et qu'il lui en ait tan,t coûté et que vous en soyez quitte pour rien. Hélas ! où en seriez-vous, si la crainte qu'il a eue des supplices, laquelle a été si violente qu'elle l'a fait suer jusqu'au sang, l'avait empêché de travailler à votre salut ? Considérez aussi les douleurs, les larmes et les angoisses par lesquelles il a fallu que la Bienheureuse Vierge ait passé pour coopérer avec son Fils à la rédemption des âmes perdues.
« Lisez la vie de S*^ Catherine, et vous verrez les effroyables tourments qu'elle a soufferts pour le soulagement des âmes du Purgatoire ; et sachez qu'aider une seule âme à sortir du péché mortel, quand même elle ne devrait
pas persévérer en la grâce, est plus nécessaire que de délivrer toutes les âmes du Purgatoire. Mettez-vous devant les yeux ces saintes filles qui quittent leur pays, passent les mers, et s'en vont parmi les Canadiens, où elles sont tous les jours au milieu de mille dangers pour gagner quelques âmes à Dieu.
« Je connais une personne de votre sexe, une fille faible, timide et fragile comme vous, qui a demandé à Dieu pendant plusieurs années, avec des ardeurs incroyables, de souffrir pour un temps quelques parties des peines épouvantables de l'enfer, afin d'en préserver quelques âmes méchantes pour l'éternité, et Dieu lui fit souffrir pour ce sujet des tourments si incroyables qu'il n'y a point de langue ni de plume qui les puisse exprimer, et elle a été plus de quarante ans dans ces supplices.
« Après cela, mes très chères Sœurs, ne devrions-nous pas mourir de confusion à la vue de nos faiblesses et lâchetés; les moindres difficultés nous abattent, les plus petites peines nous découragent, les plus faibles tentations nous surmontent, des mouches nous sont des éléphants, nous nous attristons de ce qui devrait nous réjouir, nous tremblons où il n'y a aucun sujet de craindre. Nous voulons bien jouir des avantages de la sainte Religion, mais nous n'en voulons point les croix, nous nous imaginons que la dévotion consiste dans une vie oisive et sans travail. Oh ! que nous nous trompons lourdement. Toute dévotion qui ne va point à renoncer à soi-même, à ses volontés et à ses satisfactions propres et à porter sa croix et suivre Jésus dans la voie par laquelle il a marché en cherchant les âmes égarées, n'est qu'une pure illusion et tromperie.
« Ne savez-vous pas, mes très chères Sœurs, que le grand chemin pour aller au ciel, c'est le chemin de la Croix, et qu'il n'y en a point d'autre que celui-là, et que les véritables et solides vertus qui nous sont nécessaires pour être agréables à Dieu ne s'acquièrent que par beaucoup de peines, de sueurs, de mortifications et de violences qu'il faut faire sur nous-mêmes ? N'entendezvous pas le Seigneur nous dire que le royaume des cieux souffre violence et qu'il n'y a que ceux qui font effort sur eux-mêmes qui le ravissent, et qu'il a fallu que lui-même ait passé par une infinité de tribulations pour entrer dans sa propre gloire qui lui appartenait par tant de titres ?
(( Comment serez-vous du nombre de ses membres et de ses épouses si vous ne voulez point lui être conformes ? Voulez-vous qu'on fasse un Evangile nouveau pour vous, ou désirez-vous que Dieu vous envoie un autre Messie, un Messie de sucre et de roses ? Voulez-vous aller en Paradis par un autre chemin que celui par lequel la Mère de Dieu et tous les Saints ont passé, ou bien voulez-vous y aller seules, et laisser vos pauvres sœurs dans le chemin de l'enfer, parce que vous êtes si délicates que vous craignez la peine qu'il y a de tendre la main pour les en retirer ?
« Vous direz peut-être qu'elles marchent dans un chemin plein de boue et que vous craignez de vous souiller en les en retirant ; le diable est assez rusé pour vous donner cette tentation d'autant plus dangereuse qu'elle a une belle apparence, mais je vous dis, mes très chères Filles, qu'il est impossible que Notre Seigneur laisse tomber ceux qui, pour l'amour de lui, aident aux autres à se relever. La pureté ne petit jamais se souiller lorsqu'elle est avec la vraie charité, non plus que les rayons du soleil ne peuvent se salir dans la boue. Rejetez-moi donc ces vaines craintes et ayez confiance en Celui qui vous a appelées à ce divin emploi ; si vous vous défiez de vous-mêmes et que
vous vous appuyiez sur lui, il ne se retirera pas pour vous laisser tomber.
« Enfin, mes très chères Filles, si vous désirez accroître la joie et la gloire de notre digne Princesse, soyez fidèles à son Fils dans votre vocation, fermez Foreille aux sifflements du serpent, ne soyez pas filles d'Eve, qui Ta écouté et s'est laissée séduire, mais soyez filles de Marie qui Fa vaincu et écrasé sous ses pieds. Je la supplie de tout mon cœur de Técraser sous les vôtres et de vous rendre dignes d'être les véritables filles de son Sacré Cœur, tout embrasé d'amour et de zèle pour le salut des âmes pécheresses qui lui ont coûté le précieux sang de son Fils Jésus. C'est en cet amour sacré du très aimable Cœur du Fils et de la Mère que je suis et serai toujours, mes très chères Sœurs et bien-aimées Filles, « Tout vôtre,
« Jean Eudes, « Prêtre-Missionnaire de la Congrégation de Jésus et Marie. »