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CHAPITRE XVIII

Election de la Mère' Marie du Saint-Sacrement Pierre, première Supérieure tirée de l'Ordre. — Conseils du Vénérable Eudes aux Supérieurs.

Après les cérémonies de l'inhumation finies, dit le P. Costil, M. le Curé de Saint-Julien, toujours Supérieur de la commu-

nauté, assembla les Sœurs au parloir pour leur demander si elles voulaient prendre une supérieure du même Ordre que celle qu'elles venaient de perdre. Toutes y consentirent, excepté la jeune Sœur de Balde. Bien qu'elle ne fût âgée que de 22 ans et professe seulement depuis deux, elle ne craignit pas d'exprimer un avis opposé et les graves raisons qui le lui inspiraient. Avec une modération pleine de fermeté, elle dit :

« Il paraît étt'ange, que nous prenions une Supérieure d'un autre Institut, lorsqu'il y a en ce monastère plusieurs sujets très capables de remplir cette charge, et que des religieuses dont le but est de ramener les brebis égarées n'aient pas la capacité de conduire celles qui obéissent au divin Pasteur. Nous ne pouvons espérer recevoir des novices, si nous nous mettons sous une conduite étrangère. Il est impossible de le faire sans causer un sérieux préjudice à l'honneur de l'Ordre. Nous devons plutôt montrer le progrès accompli sous celle que nous pleurons, en prouvant qu'elle a formé des sujets capables de lui succéder. »

Ces fortes raisons firent une grande impression sur le Supérieur et sur les Sœurs. Celles-ci ayant manifesté à M. Le Grand l'intention de s'en rapporter à son jugement, il résolut de faire élire une supérieure prise dans l'Ordre. Les Mères de la Visitation attendaient au parloir la décision du Chapitre ; elles crurent devoir se retirer dès qu'elle leur fut connue. L'Annaliste de la Charité fait remarquer que le départ de la S' Anne- Marguerite Foi fut très pénible à la Communauté ; après la Vénérée Mère Patin, c'est celle qui s'est le plus dévouée pour l'Institut naissant et à laquelle il doit le plus de reconnaissance. Elle y est restée 16 ans, seule avec la Mère Patin, et y fut toujours assistante et souvent directrice du noviciat.

L'élection définitive n'eut cependant lieu que le 22 décembre et les suffrages se portèrent sur la Mère Marie du Saint-Sacrement Pierre. Cette religieuse était née à Lisieux d'une honorable famille qui avait contrarié bien longtemps son irrésistible attrait pour la vie religieuse. Entrée en 1655, déjà âgée de 33 ans, au moment où le pieux Instituteur cessait d'être supérieur, elle fit son noviciat sous la direction de la Mère Patin. Celle-ci reconnut bientôt la solidité de sa vertu, et eut assez de confiance en elle pour lui confier la direction des novices, même avant sa profession. Au moment de son élection, elle était professe depuis 10 ans et âgée de 45 ans. L'Annaliste de la Charité joue pieusement sur son nom, et dit que Dieu voulait sans doute établir l'Institut comme Jésus-Christ a établi son Eglise, sur

une pierre ferme et inébranlable. Ses vertus, la facilité qu'elle avait à instruire les autres, justifiaient bien le choix qu'on fit de sa personne. Il fut très bien accepté par tous les amis de la Communauté.

Dès qu'il connut l'élection, le Vénérable Eudes écrivit les sages conseils suivants à la nouvelle Supérieure :

(' Ma très chère P"ille,

« Je rends grâces de tout mon cœur à Notre-Seigneur et à sa sainte Mère, de ce qu'ils vous ont choisie pour vous donner la charge de leur Maison. Je dis la charge, car vous faites bien de ne pas regarder la supériorité comme un honneur et un avantage, mais comme une croix et un fardeau bien pesant. Et, en effet, les Supérieurs sont obligés de répondre devant Dieu du salut des âmes qu'il leur a confiées. Vous ne devez pas aussi vous regarder comme Supérieure, car c'est la très sainte Vierge, Mère de Dieu, qui l'est véritablement, vous n'êtes que sa vicaire ou substituée. C'est pourquoi vous devez vous mettre souvent à ses pieds, spécialement lorsque vous devez faire quelque action de supérieure, et là, renoncer à vous-même, vous donner à elle, et la supplier d'anéantir en vous votre esprit, et de vous donner le sien, qui est celui de son Fils, afin de conduire vos Sœurs par celui de leur Époux et de leur Mère.

« Pour cet effet, vous avez, ma très chère Fille, quatre choses à faire : la première, est de parler plus à vos Sœurs par vos œuvres que par vos paroles, vous rendant la première à tous les exercices, et vous efforçant de vous comporter de telle sorte que vous soyez un exemplaire de toutes les vertus ; la deuxième, de les conduire avec "une très grande charité et bénignité, les prévenant dans tous leurs besoins corporels et spirituels, et leur témoignant en toutes choses un vrai cœur de mère, plein de soins, de tendresse et de cordialité ; la troisième, de tenir exactement la main à l'obéissance à vos Règles et Constitutions, et à cette fin vous les devez beaucoup étudier, spécialement celles qui vous regardent ; la quatrième, est d'avoir un soin très particulier des Pénitentes, et de n'oublier rien de ce que vous pouvez faire pour leur parfaite conversion ; car la maison étant établie pour cette fin, c'est de là que dépendent toutes les grâces que Dieu veut y donner. Tandis qu'on ferdt; comme il faut, ce qui appartient à cet Institut, Dieu versera abondamment ses bénédictions sur votrè- Communauté ; mais quand on viendra à le négliger, il vous abandonnera et tout s'en ira par terre, pour Je spirituel comme pour le temporel.

< « J'espère, Dieu aidant, répondre bientôt de bouche au reste de votre lettre. H ne faut pas tant se hâter d'écrire la vie d'une personne qui vient de mourir, pour beaucoup de raisons.

« Je salue très cordialement toutes mes chères Filles. J'ai toujours eu -et j'aurai toujours po'ur elles un cœur de véritable père, car je suis en vérité, ma très chère Fille,

« Tout vôtre,

Jean Eudes, Prêtre-Missionnaire.

« Paris, ce 9 janvier 1669. »

Plus on lit ces conseils, plus on les trouve admirables. L'expérience a bien des fois prouvé que le Vénérable parlait par esprit prophétique, en s'exprimant ainsi sur l'œuvre principale de l'Institut. Dès qu'une maison s'est relâchée sur ce point, elle a toujours vu péricliter le temporel comme le spirituel. Les plus prospères, les plus ferventes sont celles où le zèle ardent du fondateur s'est le mieux maintenu. La nouvelle supérieure donna sous ce rapport de bien beaux exemples. Elle ne refusait aucune Pénitente^ à moins que l'exiguité du local ne l'y forçât, et alors c'était une vraie souffrance pour son cœur. Sa plus grande joie était de les voir animées de bonnes dispositions.

Les Annales de la Charité ont conservé encore d'autres conseils du saint Fondateur adressés aux supérieurs des séminaires dirigés par sa Congrégation ; ils conviennent tout aussi bien aux supérieures des monastères de l'Ordre. Les voici :

« La supériorité, par rapport à soi-même, est un des plus dangereux offices de la Congrégation, tant à cause du compte qu'il faudra rendre des désordres qui arrivent par sa faute ou négligence, qu'à cause des dangers où l'on se trouve exposé de consentir aux mouvements de l'orgueil et de l'amour propre, dont on est attaqué dans cet emploi.

« i" Le Supérieur est obligé de servir tous ses Frères et de pourvoir à toutes leurs nécessités préférablement aux siennes.

<( 2" Il doit s'employer volontiers aux actions les plus basses, comme le dernier de la Congrégation, suivant le commandement de Notre-Seigneur ;

« 3*^ La charité doit être l'âme de son gouvernement; il doit agir avec ses frères par prières plutôt que par commandements, préférant la douceur à la rigueur, l'exemple aux paroles, et l'esprit de mansuétude à l'esprit de domination.

« 4" Qu'il prie Notre-Seigneur de disposer celui qui a manqué à faire bon usage de ce qu'il lui doit dire ; et qu'en le reprenant, il conserve la vue de sa propre faiblesse.

« 5'= Il ne doit reprendre personne, lorsqu'il ressent en lui-même quelque émotion, pour petite qu'elle soit; mais quand il doit le faire, qu'il s'humilie devant Dieu auparavant dans la vue de sa propre faiblesse.

« 6^= Qu'il ménage autant qu'il lui est possible la santé de ses frères, les prévenant dans les choses qu'il leur croit nécessaires, qu'il veille à ce qu'ils ne s'appliquent pas avec trop de contention aux exercices de piété ; à ce que leurs mortifications soient modérées ; à ce qu'ils ne fassent aucun exercice corporel, qui demande de la force, ou aucune étude qui demande de l'application qu'une heure ou deux après le repas.

« 7" La plus importante des obligations d'un Supérieur dans sa maison, est de veiller exactement à la conservation de la charité, et de faire en sorte qu'il n'y ait qu'un cœur et qu'une âme entre tous ceux qui sont sous sa conduite.

« 8" Qu'il traite ses frères avec cordialité, et que l'affection qu'il leur porte soit la règle de celle qu'ils doivent avoir les uns pour les autres, comme la

charité, dont Notre-Seigneur aimait ses apôtres, était le modèle de l'amour qu'ils devaient se porter réciproquement.

« g" Qu il ne soit ni incivil ni sauvage, mais qu'il donne libre accès à tous ceux qui ont à traiter avec lui ; qu'il s'efforce de les recevoir avec un visage ouvert, quand ils voudront lui parler; qu'il les écoute à loisir et leur réponde avec douceur.

« 10"^ Pendant que le Supérieur est en charge, qu'il ne permette pas qu'un seul iota ou un seul point de la Règle soit omis ; qu'il se trouve le premier à tous les exercices et ne souffre de dispense en sa personne qu'en cas de nécessité, comme les autres. »

La Mère Marie du Saint-Sacrement s'appliqua à mettre en pratique ces conseils si sages. Son gouvernement fut très doux et très charitable. Elle sut se faire toute à toutes pour les gagner toutes à Jésus-Christ. Si plus tard, un peu de faiblesse lui fut reprochée, la cause de ce défaut vint, non d'un manque de zèle pour la fidélité aux observances, mais des maladies et des morts nombreuses qui éprouvèrent la Communauté pendant sa supériorité.

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