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CHAPITRE XIX

Les Constitutions sont imprimées ; leur esprit.

Un des premiers soins de la nouvelle Supérieure fut, pour faciliter aux Sœurs l'étude des Constitutions, d'en préparer l'impression. Jusqu'alors la communauté n'avait de ses J^^ègles qu'un exemplaire manuscrit déposé au réfectoire, où il fallait l'aller lire. L'histoire de la formation de ces Règles remonte aux premières années de l'Ordre. Le Vénérable Fondateur y travailla de concert avec la Mère Patin et la Mère de la Nativité Herson. Son humilité et sa condescendance étaient si grandes qu'il s'en rapportait beaucoup plus à leurs lumières qu'aux siennes propres. Avant de rien arrêter définitivement, il leur recommandait d'en faire l'expérience par la pratique. Une lettre à la Mère Patin nous donne l'idée de la manière dont se faisait cet important travail.

« Ma très chère Mère,

« Vous ferez fort bien de mettre le Directoire à la fin des Constitutions et d'ajouter aux mêmes Constitutions les trois chapitres : i° de la réception des

postulantes; 2° de rentrée des novices; 3° de lobligation des Règles. Mais dans le second article du premier, je voudrais en ôter ces mots : « on les arrêtera quelques jours comme étrangères » ; car il me semble que cela ne se peut point pratiquer. Au reste, prenez garde à mettre ces deux chapitres de vos Constitutions aux endroits qui seront convenables : pour le troisième, il doit être mis à la fin. Pour le Cérémonial, nous le ferons. Dieu aidant, en quelque autre occasion.

« Je vous rends mille grâces ainsi qu'à toutes nos chères Sœurs, de vos prières pour la mission, à laquelle Dieu donne de grandes bénédictions. Qu'il en soit béni éternellement et la Bienheureuse Vierge aussi ! Je salue très cordialement toutes mes très chères Sœurs, et je suis de tout cœur,

« Ma très chère Mère,

« Tout votre,

« Jean E UDEs, Prêtre-Missionnaire.

« A Evreux, ce 12 novembre 1666. »

Le point capital de la réception ^des novices est traité ainsi ailleurs, d'une manière qui précise bien les qualités qu'elles doivent avoir.

« Il ne faut jamais recevoir à la profession aucune fille qui n'ait un grand zèle du salut des âmes et un très grand désir d'y travailler; si elle ne Fa pas, c'est une marque infaillible qu'elle n'est point appelée à cette vocation. Il est impossible même qu'elle y fasse son salut; non seulement elle s'y perdrait, mais elle serait encore la cause de la perte de beaucoup d'autres. Chaque Communauté particuHère a une grâce particulière, que Dieu accorde aux âmes qu'il y appelle. Or, la grâce particulière de votre vocation, c'est le zèle du salut des âmes. Ainsi, quand vous voyez une jeune personne qui a de l'aversion pour cet emploi, et qui y sent une grande répugnance, vous ne devez point la recevoir, quand elle aurait par ailleurs toutes sortes de bonnes qualités. Si vous faites le contraire, vous vous hasardez à pécher mortellement. Mais si ^ous voyez une novice qui a de la répugnance à cet emploi, mais qui est bien résolue à la surmonter, vous ne devez pas faire difficulté de la recevoir. Car, outre que nous'he pouvons pas empêcher les inclinations naturelles, nous pouvons en retirer grand mérite, et en glorifier beaucoup Dieu, quand nous les surmontons. Quant à celles qui sont déjà engagées dans cette vocation et qui ressentent ces répugnances, elles ne doivent pas pour cela perdre courage ni se persuader qu'elles soient incapables de cet emploi, il sufi&t qu'elles se tiennent dans la disposition d'y travailler quand l'obéissance les y appliquera; elles doivent cependant offrir à Dieu leurs prières, leurs mortifications et leurs autres bonnes œuvres pour demander à Dieu la conversion des âmes coupables. »

L'objet du quatrième vœu faisait le sujet le plus ordinaire des entretiens du bon Père avec ses Filles. Les considérations les plus propres à en montrer la sublimité font partie du chapitre premier des Constitutions : de la fin de cet Institut. Le Fondateur préparait les Sœurs à le recevoir en leur disant :

1ère Supérieure; LA VÉNÉRABLE MEJVE PATIIV

BÉCÉDÉE LE OCT- 46G8,ACÉB DE 68 ANS;

« La plus grande joie que vous pouvez donner à la Sainte Vierge consiste à aider une âme à sortir du péché. En le faisant, vous augmentez son empire, vous vous montrez les véritables Filles de son Cœur, et vous vous associez à sa vocation : car Dieu Ta appelée pour former Jésus en Elle et par Elle dans les cœurs des fidèles ; vous êtes appelées pour faire vivre Jésus en vous, et par vous le ressusciter dans les âmes pécheresses. »

Pour leur ôter la crainte mal entendue de se perdre en vivant avec des âmes souvent bien coupables, il leur disait :

« Il est impossible que Notre-Seigneur laisse tomber dans le péché celles qui, pour l'amour de lui, aident les autres â en sortir. La pureté ne peut se souiller lorsqu'elle est avec la vraie charité, pas plus que les rayons du soleil avec la boue. Rejetez toutes ces vaines craintes, et ayez confiance en Celui qui vous a appelées. Si vous vous défiez de vous-même, pour ne vous appuyer que sur lui, il ne se retirera pas pour vous laisser tomber. »

Ce point délicat est traité plusieurs fois par le V. P. Eudes. Il y revient sous forme de promesse dans les souhaits placés en tête des Constitutions et elle s'est toujours réalisée jusqu'à présent. D'après les Annales des différentes maisons, plusieurs prédicateurs de retraites ont observé que les tentations contre la belle vertu étaient rares chez les religieuses de Notre-Dame-de- Charité, et qu'elles ne venaient point de leur emploi. Du reste, la tradition constante de l'Ordre est que le Vénérable tenait ce langage après les assurances célestes qu'il avait reçues sur ce sujet. Aucune religieuse fidèle à sa Règle n'y a perdu sa vocation, c'est un fait reconnu.

Pour les engager encore à la ferveur, il leur disait :

« Oh ! mes chères Sœurs, que votre vocation est sainte, que votre condition est avantageuse, que la bonté de Dieu est prodigieuse à votre endroit, de vous avoir appelées à un Institut vraiment apostolique ! Oh ! que votre ingratitude serait condamnable, si vous ne reconnaissiez l'obligation indicible que vous avez â sa divine bonté ! Si vous éprouviez quelques dégoûts dans cet exercice de charité, jetez les yeux sur un crucifix, et pensez à ce que Jésus- Christ a souffert pour le salut de ces chères âmes. Rappelez-vous l'exemple de la Sœur Marie Desvallées. Pendant plusieurs années elle a demandé à Dieu, avec des ardeurs incroyables, de souffrir pour un temps, autant qu'il était possible ici-bas, les peines épouvantables de Tenfer afin d'en préserver quelques âmes pour l'éternité. »

Si, après avoir suivi ainsi la préparation lente et prudente des Constitutions, nous les étudions en elles-mêmes et les comparons à celles de la Visitation, nous verrons qu'elles ne sont point une

simple reproduction de celles-ci. Le Vénérable Instituteur y a mis son cachet, qu'il est facile de reconnaître, dans une disposition toute différente, dans des additions considérables et mul- ^ tipliées. Peut-être l'onction si suave et si douce de S' François de Sales a-t-elle un peu disparu. Mais à sa place apparaît un caractère spécial, nécessaire au nouvel Institut : plus de zèle pour le salut des âmes et plus de force dans le gouvernement. Il était nécessaire que les religieuses de Notre-Dame-de-Charité, destinées» à gouverner des âmes toujours difficiles, souvent rebelles, fussent fortement trempées. En étudiant les deux Constitutions, on sent que le zélé missionnaire a voulu, plus que le doux évêque de Genève, donner à ses Filles l'énergie nécessaire pour lutter contre les obstacles propres à leur œuvre spéciale.

L'esprit de ces Constitutions se résumerait bien dans ces paroles de la Sagesse: viii, 1. « Attingit a fine usqiie ad finem fortiter et disponit omnia suaviter : Il atteint avec force, d'une extrémité à l'autre, et dispose tout avec suavité. » Dans les Constitutions de la Visitation, on a dit que la force était cachée sous la suavité ; dans celle de Notre-Dame-de-Charité, il nous paraît que c'est la suavité qui est cachée sous la force.

En tête de ces Constitutions, le saint Fondateur a placé comme préface, les souhaits formulés par son affection pour ses chères Pilles. Il est difficile de trouver des pages plus éloquentes sur la dévotion au Saint Cœur de Marie, une exhortation plus pressante à glorifier et à faire honorer ce Cœur très saint. Bien qu'à l'époque où ces souhaits furent composés^ il n'eût pas encore établi la fête du divin Cœur de Jésus, comme fête spéciale dans ses Instituts, ce Cœur sacré n'y est point oublié et le culte qui lui est dû est indiqué d'une manière très nette.

La Constitution I""" traite de la fin de l'Institut. Elle est ainsi définie :

« La fin propre et particulière et qui la distingue des autres (communautés), c'est d'imiter autant qu'elles peuvent, moyennant la divine grâce, la très ardente charité dont le très aimable Cœur de Jésus, Fils de Marie, et de Marie, Mère de Jésus, est embrasé au regard des âmes créées à l'image et ressemblance de Dieu et rachetées du précieux sang de son Fils. »

Les beautés de l'œuvre à laquelle les religieuses doivent se dévouer sont ensuite énumérées ; tout ce que le lecteur a déjà vu sur le prix d'une âme y est admirablement résumé.

Les conditions de séparation exigées par Rome, et qui presque

toutes se pratiquèrent dès les premiers jours, sont placées à la fin de cet important chapitre.

La IP Constitution spécifie les personnes qui peuvent être admises dans l'Ordre. Il est ordonné d'exclure absolument toute personne ayant inspiré les moindres soupçons sur sa conduite. Pour travailler efficacement au salut des âmes confiées à leur direction, une réputation de tout point irréprochable est nécessaire aux Religieuses de la Charité. Comme dans le plus grand nombre des communautés, la distinction entre Sœurs de Chœur et Sœurs converses est admise. Ces dernières gardent le voile blanc toute leur vie.

La vertu de Religion est toujours dominante chez le pieux auteur, aussi l'office divin est-il placé à la troisième Constitution. Cette place seule indique l'importance qu'il donne à cet exercice. Par ce point, ses Filles se rapprochent, autant qu'il est possible, des anciennes traditions monastiques. Elles gardent le chant de l'Église dans toute sa beauté, et comme nous l'avons déjà fait remarquer, la musique leur est défendue. En lisant les dispositions avec lesquelles il faut chanter ou réciter l'office, on voit mieux encore la haute idée qu'il veut donner de la sainteté de cette fonction, tout angélique et divine, comme il l'appelle.

Les Sœurs converses qui ne savent pas lire doivent réciter certaines prières pour remplacer l'office. Celles qui sont plus instruites récitent en leur particulier le petit office du Saint Cœur de Marie. La première édition des Constitutions l'ordonne déjà.

Vient ensuite ce qui concerne la communion et la prédication. Les Sœurs peuvent communier deux fois par semaine, et chaque jour quelques-unes le font pour se conformer au désir du saint Concile de Trente. Le Missionnaire, convaincu de l'importance du ministère apostolique, se disant à lui-même : Vœ enim mihi est, si non evangeli^avero : malheur à moi si je ne prêche pas, » se retrouve lorsqu'il parle de l'importance de la prédication et des dispositions pour l'entendre avec fruit. /

Les exercices journaliers son réglés comme à la Visitation.

Le V. P. Eudes exige que les novices aient une bonne santé. Aussi ne craint-il pas de prescrire plus d'austérités que S' François de Sales. Les Religieuses de Notre-Dame-de-Charité jeûnent la veille de la plupart des fêtes de Notre-Seigneur et de la sainte Vierge et tous les vendredis depuis la S' Michel jusqu'à Pâques. Elles prennent la discipline tous les vendredis.

Tout ce qui concerne la réfection corporelle, la retraite annuelle,

le renouvellement des vœux, les vœux eux-mêmes, est presque entièrement propre à Notre-Dame-de-Charité, et lui vient de son Fondateur. Il y donne aussi les motifs capables de faire embrasser ces saintes obligations. La clôture est plus rigoureuse qu'à la Visitation, et il est facile d'en comprendre le motif.

Les beaux chapitres de la charité et de la gratitude sont bien sortis du cœur si ardent et si reconnaissant du Vénérable. Il ne veut pas que le nom de religieuse de Notre-Dame-de-Charité soit un vain mot. La charité doit être la reine, la règle, l'âme et la vie de la Congrégation. Les nombreuses prières à faire pour les bienfaiteurs et les moyens de leur témoigner la reconnaissance sont minutieusement ordonnés.

' Les chapitres de l'humilité, de la manière de parler aux étrangers, de la correction et des pénitences, du silence, sont longuement développés. C'est là surtout que la force se fait sentir.

Les différents emplois de la Communauté ont les règles tracées par le saint Evêque de Genève à ses sœurs.

Souvent une trop grarfde sévérité dans la rédaction des Règles des Pénitentes a été reprochée au pieux législateur. Ce jugement erroné vient de ce qu'on ne tient pas compte des mœurs du temps où il les écrivait, et des personnes auxquelles il les donnait. Elles s'adressent surtout aux âmes de bonne volonté, désireuses de revenir à Dieu, et sentant par suite le besoin de satisfaire à la justice divine. Chaque classe est donc organisée, comme un petit monastère, dont la maîtresse est la supérieure. Les personnes qui la composent s'appellent sœurs entre elles ; les religieuses leur donnent aussi ce nom. La grande pénitence est le travail ; mais il est rendu plus léger par la variété des exercices qui se font en même temps. La récitation du chapelet, les chants sont réglés pour suppléer aux prières canoniques. Il y a une méditation le matin, quelques heures de silence dans la journée, des lectures de piété, un examen le soir. Nous ne voyons là rien de bien sévère. De nos jours, dans la plupart des ateliers, on demande plus de travail, et rien ne vient l'ennoblir et le sanctifier.

Il est bien vrai que la persévérance dans ces exercices, précisément à cause de leur régularité, est une grande mortification. Aussi il n'est point rare de voir les Pénitentes, qui se pénètrent bien de l'esprit de leur règle, s'élever à une haute sainteté. Leur mort, préparée par le complet détachement, est celle des prédestinés.

Cette règle appliquée à des jeunes filles, placées dans le monastère par leurs familles, souvent pour des fautes qui ne constituent pas une habitude, peut paraître un peu austère à des esprits peu pratiques. Mais en réalité ne constitue-t-elle pas la correction nécessaire ? N'est-elle pas propre à porter à la réflexion, et à dompter dans ces enfants la légèreté, origine du mal? Tous les jours elle produit ces salutaires effets, et bien des âmes, après l'avoir subie par contrainte, l'acceptent avec bonheur. Les maisons de correction produiraient un tout autre résultat, si elle y était introduite et appliquée avec la maternelle autorité dont les Filles du Vénérable Eudes ont la séculaire tradition.

Le directoire qui suit les Constitutions, est entièrement celui de S' François de Sales.

Ce travail de composition définitive n'était pas terminé, lorsque la Mère Pierre, d'accord avec M. Le Grand, jugea à propos de l'imprimer. Elle adressa à Mgr de Nesmond une requête dont le Fondateur avait dressé le projet ; ce prélat y donna son approbation et l'impression s'en fit pendant que le Vénérable Eudes donnait la grande mission de Rennes. Les épreuves ne lui furent point communiquées, et l'introduction de quelques modifications lui fut pénible.

Si ce dernier travail se fût fait sous sa direction, son esprit eût pénétré encore davantage dans ces Constitutions, et quelques discussions qui eurent lieu dans la suite eussent été évitées.

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