CHAPITRE I
Vie du Vénérable Eudes avant la fondation de Notre-Dame-de-Charité,
— Premier essai.
Le dix-septième siècle est le plus illustre de l'histoire de France. Les représentants de la littérature, des arts, y sont célèbres, de grands généraux y remportent d'éclatantes victoires ; mais l'Eglise y compte peut-être un plus grand nombre de saints. Ils étaient nécessaires pour rendre effectives les réformes décrétées par le saint Concile de Trente, et pour réparer les ruines accumulées par les guerres de religion. La divine Providence les donna avec profusion. Sous leur salutaire influence, les anciennes communautés recouvrèrent leur primitive ferveur, et une multitude d'autres vinrent partager leurs fructueux labeurs. Parmi les pieux fondateurs de ce grand siècle, le Vénérable Jean Eudes, instituteur de la Congrégation de Jésus et Marie, de l'Ordre de Notre-Dame-de-Charité, et de la pieuse Société des Enfants du Cœur de la Mère Admirable, occupe d'autant plus légitimement une place d'honneur, qu'il est encore le premier apôtre des Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie, le premier qui ait fait célébrer leurs fêtes avec toute la solennité qu'elles ont de nos jours.
Ce grand serviteur de Dieu naquit le 14 novembre 1601, à Ri, près d'Argentan, diocèse de Séez^ dans l'ancienne province
de Normandie. Ce modeste village fait partie aujourd'hui du département de l'Orne. L'enfance de Jean Eudes et son adolescence sont remplies de ces traits de douce piété qui se lisent dans les vies des modèles de la jeunesse chrétienne. Comme les Louis de Gonzague, les Stanislas Kostka, les Berchmans, dès sa quatorzième année il voua à Dieu son âme virginale par le vœu de chasteté; comme eux, par sa constante régularité, il fit l'admiration de ses condisciples; comme eux encore, après de brillantes études chez les Pères Jésuites de Caen, il quitta généreusement sa famille et le monde pour se donner à Dieu sans partage ; plus heureux qu'eux, il continua son sacrifice et sa moisson de mérites jusque dans une extrême vieillesse.
En effet, le 25 mars 1623, jour de l'Annonciation, il se présenta au cardinal de Bérulle, et fut admis au noviciat de la Congrégation de l'Oratoire, alors dans toute sa première ferveur. C'est ce qui avait déterminé son choix. Le Père Martine dit cependant qu'on n'y avait point encore vu de novice si fervent, si fidèle à travailler à sa perfection, si exact à tous ses devoirs, si obéissant à ses supérieurs. Moins de trois ans plus tard, le 20 décembre 1625, il reçut à Paris l'onction sacerdotale, et, le jour de Noël suivant, dans une chapelle de la Sainte Vierge, il célébra sa première messe avec la ferveur que fait assez connaître une aussi sainte préparation. Hélas! aujourd'hui l'église où se trouvait cet autel, est convertie en temple protestant, car ce dut être celle que le cardinal de Bérulle fit élever dans sa maison près du Louvre. La rue porte encore le nom de l'Oratoire.
A partir de ce jour, la vie du V. P. Eudes peut se résumer dans une de ses maximes favorites : « Servire Deo et ejiis Ecclesiœ corde magno et animo volenti. Il faut mettre au service de Dieu et de son Eglise, un cœur généreux et un esprit résolu. »
La peste qui eût lieu en 1627 et ravagea son pays natal, lui fournit l'occasion de prouver son dévouement. Il resta au milieu des pestiférés tant que dura le terrible fléau, soit dans les environs de Séez, soit à Caen. « La peste, disait-il humblement, ne peut m'atteindre, parce que je suis plus méchant qu'elle. » Dieu le conserva en effet pour les grandes œuvres qu'il devait fonder.
L'ignorance du peuple, son immoralité, tristes fruits du Protestantisme et des guerres qui le suivirent, rendaient les missions très nécessaires. L'Oratoire s'y livrait alors avec ardeur, et le V. P. Eudes y fut appliqué. Son talent pour la parole, et plus
encore sa sainteté, lui donnèrent bientôt le premier rang parmi tous les pieux ouvriers qui évangélisaient la Normandie et la Bretagne. On compta à ses sermons, sur les places ou dans les champs, jusqu'à 40,000 auditeurs, et des miracles éclatants donnèrent à sa prédication une autorité incontestée. Ces faits se rencontrent rarement, même dans la vie des plus célèbres apôtres du peuple. Aussi depuis saint Vincent Ferrier, aucun missionnaire n'a eu autant d'ascendant sur les masses* populaires, et cela jusqu'à la fin de sa vie, comme le prouve sa dernière mission de Saint-Lô en 1676.
Ces travaux et ces succès le préparaient à la fondation de ses deux Instituts par la connaissance qu'il acquérait des besoins du clergé et du peuple, par la légitime considération qui s'attachait à son nom, par les relations utiles qu'il formait. Ainsi, en 1641, l'instrument providentiel était préparé. Nous allons voir l'efficacité du secours qu'il apporta aux âmes et à l'Eglise.
C'est peu à peu et sans plan déterminé que le Vénérable Eudes fut amené à fonder l'Ordre de Notre-Dame-de-Charité. Il lui manqua surtout une aide semblable à lui, Adjutorium simile sibi, suivant la parole de la Sainte Ecriture. En effet, presque tous les saints instituteurs de communautés de femmes ont été secondés par une autre sainte, soumise à leur influence, mais ayant cependant une action propre et personnelle fort considérable.
A côté de S' Benoît, nous voyons sa sœur, S'" Scholastique, de S' François d'Assise, S'" Claire, de S' François de Sales, S"= Chantai, de S' Vincent de Paul, M'"^ Legras. Le V. P. Eudes est seul, et à peine a-t-il pu jeter les fondements de son œuvre, que la direction lui en est enlevée. Ces réflexions expliquent la difficulté des débuts et le lent développement de 1 Institut, mais aussi mettent dans une plus grande lumière le courage, la constance, la générosité, l'abnégation du pieux Fondateur.
Dans les années 16^5 et suivantes. Dieu donna à son zèle des bénédictions extraordinaires. Il eut surtout la consolation ^'arracher au vice plusieurs grandes pécheresses. Dociles à la voix de la grâce et effrayées des dangers que leur faiblesse leur faisait courir dans le monde, elles le supplièrent de leur donner un abri pour assurer leur persévérance.
Une misère moins profonde eut touché le cœur de ce bon père. Aussi, cédant à ces instances, il en plaça le plus grand nombre
possible chez des personnes pieuses, qui, sur ses prières, consentirent à les recevoir. L'une d'elle, Madeleine Lamy habitait une petite maison du faubourg Saint-Julien, de Caen.
Cette âme simple et généreuse se dévoua avec zèle à l'instruction de ces pauvres brebis égarées. Bientôt elle sentit l'imperfection et le peu de stabilité de l'organisation de l'œuvre. Lorsque le Vénérable allait voir ces pauvres filles qu'il soutenait de ses conseils et de ses aumônes, elle s'efforçait de l'en convaincre, et insistait pour qu'il fit une fondation complète et durable. C'était bien son désir ; mais peut-être eût-il retardé l'exécution de son dessein sans la véhémente intervention de Madeleine Lamy.
Un jour, le V. P. Eudes, M. deBernières, trésorier de France, à Caen, célèbre par ses bonnes œuvres et ses ouvrages de piété, M. et M'"" de Camilly, dont les noms reviendront souvent dans cette histoire, passaient tous ensemble devant sa maison. Madeleine les apostropha avec une vivacité pleine d'un saint zèle :
« Où allez-vous, leur dit-elle ? sans doute dans les églises pour y manger les images des saints ; vous croirez ensuite être bien dévots. Ce n'est pas là que gît le lièvre. Travaillez donc plutôt à fonder une maison pour ces pauvres filles qui se perdent faute de ressources et de direction. »
Les promeneurs ne firent d'abord que rire de ce trait de la bonne Madeleine, mais à la réflexion ils en furent profondément impressionnés. Aussi, quelque temps après, une nouvelle et non moins vive interpellation de la pieuse fille suffit pour déterminer le V. P. Eudes et ses compagnons. La maison de Madeleine Lamy étant trop étroite pour loger les Pénitentes dispersées dans la ville et celles qui se présentaient, on chercha un local plus spacieux. M. de Bernières se chargea de payer le loyer de la maison, M. de Camilly promit de donner quarante boisseaux de blé pour aider à leur subsistance ; d'autres personnes se cotisèrent pour fournir le linge et les meubles les plus indispensables ; M™' de Camilly s'offrit à être leur économe volontaire.
Le Vénérable eut la tâche la plus difficile : l'organisation du personnel et l'obtention des permissions nécessaires de la part des autorités ecclésiastiques et des autorités civiles. Il s'y mit avec son ardeur ordinaire, et, sans doute, pour l'encourager. Dieu permit qu'il ne trouvât pas d'abord de trop grandes difficultés.