CHAPITRE II
Deuxième organisation de l'œuvre des Pénitentes. — Marguerite Morin et ses premières compagnes. — Lettres patentes. — Fondation d'un Refuge à Rouen. — Belle lettre aux Dames de la Miséricorde.
L'œuvre que le Vénérable Eudes entreprenait n'était pas nouvelle dans l'Eglise. Jésus-Christ la commençait lui-même, lorsqu'il déclarait être venu pour sauver ce qui était perdu, lorsqu'il dévoilait à la pauvre Samaritaine les hontes de sa vie, renvoyait pardonnée la femme adultère, admettait dans ses intimités la Madeleine convertie.
Ces enseignements et ces exemples du Boîi Pasteur ont de tout temps excité les saints à la recherche de la brebis égarée. Leurs vies nous en offrent une multitude d'exemples. En France en particulier, les œuvres destinées à la réhabilitation des filles repenties étaient nombreuses. Il y en avait dans les principales villes. L'organisation variait beaucoup : tantôt les Madeleines* (c'est le nom sous lequel ces établissements sont le plus connu), se gouvernaient elles-mêmes, tantôt elles étaient confiées à la direction de religieuses de différents ordres.
Ces deux modes d'administration avaient l'un et l'autre de graves inconvénients ; ils rendaient souvent impossible la durée de ces asiles. Ce qui distingue le V. P. Eudes, c'est que, par la fondation de l'Ordre de Notre-Dame-de-Charité, il a été l'organisateur pratique, le législateur définitif de toutes ces oeuvres de pénitence et de conversion. Il y a voué ses filles. Elles ne peuvent les abandonner sans infidélité grave à leur vocation ; leur quatrième vœu les y lie et leur assure en même temps les grâces nécessaires |i cette tâche si pénible et si méritoire.
De toutes les œuvres entreprises par le serviteur de Dieu, c'est celle qui lui a le plus coûté, et lui a attiré le plus de contradictions. C'est peut-être aussi celle qui montre mieux l'héroïsme de ses vertus.
Il y a sur les premiers commencements de l'Institut des obscurités et des confusions chez les historiens du Vénérable Eudes. Elles tiennent à ce qu'ils écrivaient à plus de soixante ans des
faits. Voici ce qui nous paraît être la vérité, d'après une étude sérieuse de ce qu'ils ont écrit.
Le V. P. Eudes, encore membre de l'Oratoire, et alors supérieur de la maison de Caen, alla d'abord trouver Mgr d'Angennes, qui, depuis trente-cinq ans, occupait le siège de Bayeux, et lui exposa ses projets. Ce prélat les approuva, lui permit même d'ouvrir une chapelle, pour que les Pénitentes trouvassent chez elles tous les secours religieux dont elles avaient besoin.
A Caen, le Vénérable demanda et obtint le consentement des échevins de la ville ; il est même probable qu'il fit solliciter à Paris des lettres patentes du roi. L'union des pouvoirs civils et ecclésiastiques rendait ces formalités absolument nécessaires. Nous verrons, dans la suite, la maison d'Hennebont supprimée parce qu'elles n'avaient pas été accomplies.
La maison choisie était située rue Saint-Jean, près la porte Millet, en face la chapelle de Saint-Gratien. Les protecteurs de l'œuvre firent une quête par la ville pour la meubler et l'approprier •à son nouvel usage. Les deux pièces du bas furent séparées par une grille pour en faire une chapelle, et le plus bel ornement de ce pauvre sanctuaire fut une statue de la Sainte Vierge, d'environ cinquante centimètres, que donnèrent les Carmélites. Elle fut le gage de la protection de Marie sur cette maison naissante ; nous aurons à raconter les grâces et les miracles dont elle a été l'instrument. Religieusement conservée pendant la Révolution, elle est aujourd'hui placée au dessus de la stalle de la R. M. Supérieure dans le chœur des religieuses.
Après x;es arrangements, les personnes qui devaient composer la nouvelle communauté, s'y réunirent le 25 novembre 1641, fête de sainte Catherine, vierge et martyre. Quelques jours après, le 8 décembre, fête de l'Immaculée Conception, le V. P. Eudes alla dire la sainte messe dans la pauvre chapelle. Après s'être efforcé d'affermir dans leur vocation les Sœurs et les Pénitentes, il leur laissa le Très-Saint-Sacrement. Son Mémorial contient ces paroles remarquables. « En cette même année 1641, Dieu m'a fait la grâce de commencer l'établissement de la maison de Notre-Dame-de-Charité, le jour de la Conception Immaculée de la Sainte-Vierg-e : Deo Qratias ! »
A la tête de la maison, il n'y eut d'abord que M"" Marguerite Morin. Après avoir abjuré le Protestantisme, elle s'était adonnée à la pratique de toutes les bonnes œuvres. Bientôt, par les conseils de M. de Bernières, une autre convertie, M"' Dieudonné,
ancienne dame d'honneur de la comtesse de Montgoméry, vint se joindre à elle. L'union ne put exister entre ces deux personnes, et M'"^ Dieudonné, la dernière venue, se retira sans bruit. Marguerite Morin ne resta pas cependant seule longtemps. Le pieux missionnaire lui amena bientôt une de ses conquêtes, M"" de Saint-André, et la veille de la Présentation, 1642, sa petite nièce, Marie Herson, pour lors âgée de dix ou onze ans. L'année suivante, après la célèbre mission de Valognes, M"" de Taillefer avec sa sœur et deux ou trois autres jeunes personnes de cette ville vinrent, pleines de bonne volonté, augmenter la nouvelle communauté. Ces heureux débuts paraissaient pleins d'avenir.
Le Vénérable, quoiqu'en disent quelques auteurs, voulait dès lors former une communauté religieuse. C'est lui-même en effet qui disposa la maison comme nous l'avons dit plus haut, et l'accommoda aux usages de la clôture. Marguerite Morin ne put non plus prendre sans sa permission un habit de forme monastique, et elle le fit dès les premiers jours de son entrée, ainsi que ses compagnes, avant toute discussion sur l'esprit à donner à la Communauté.
Mais une preuve, qui paraît irréfutable, se trouve dans les lettres patentes de Louis XIIL L'infatigable apôtre donnait la mission de Saint-Lô, lorsqu'il fut mandé à Paris par le cardinal de Richelieu. Ce grand ministre voulait l'entretenir des moyens de réformer le clergé et d'organiser les séminaires. Le V. P. Eudes profita de sa bienveillance pour obtenir les lettres patentes de Notre-Dame-de-Charité. Il en dicta donc le sens et l'esprit. Or l'idée d' un ordre religieux y est clairement exprimée. Voici ces lettres :
« Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navare, à tous présents et à venir. Sur ce qu'il nous a été représenté qu'aucuns habitants de notre ville de Caen portés de dévotion auraient, avec le consentement des maire et échevins de la dite ville, désir d'établir une maison, pour, sous le nom de Notre-Dame-du-Refuge, y recevoir deux sortes de personnes, savoir des filles ou femmes qui, après avoir mené une vie scandaleuse, s'y retireraient volontairement et pour quelque temps afin de changer leur conduite, avec liberté d'en sortir comme d'y entrer, et d'honnêtes filles ou femmes libres qui, touchées du désir de servir Dieu et d'aider au salut des âmes dévoyées; se renferment volontairement en la dite maison, lesquelles aussi, par le bien temporel qu'elles y apportent, donnent moyen d'entretenir un plus grand nombre des premières ; et ayant su qu'aucunes des dites filles désiraient se vouer entièrement à Dieu et faire profession de religieuses sous la règle de
Saint-Augustin, ce qui affermirait et augmenterait grandement la dite institution et le dit établissement duquel la dite ville et les lieux voisins en ont déjà ressenti et peuvent recevoir de plus en plus un notable fruit, lors même que cette conversion sera pratiquée par des religieuses.
« Savoir faisons que Nous, pour ces causes et autres bonnes considérations à ce Nous mouvant, désirant contribuer de tout notre pouvoir aux choses qui regardent la gloire de Dieu et le salut de nos sujets, avons agréé, approuvé et confirmé, agréons, approuvons et confirmons, par ces présentes signées de notre main, le dit établissement de la maison du Refuge en notre ville de Caen, et avons accordé et octroyé, accordons et octroyons, voulant et nous plaisant qu'il puisse y être établi des religieuses faisant profession de la règle de Saint- Augustin, sous l'autorité et l'obéissance de Notre Saint-Père le Pape et de l'Evêque diocésain, pour la direction et conduite des filles et femmes de mauvaise vie qui s'y retireront, avec pouvoir aux dites religieuses d'y faire édifier et construire une église, maison et logements propres et convenables à leur institution, et suivant la dite règle, forme et façon de vivre des religieuses de Tordre de Saint-Augustin, et comme elles font et doivent faire aux autres lieux de notre royaume où elles sont établies ; et à cet effet, de recevoir, prendre et accepter de quelques personnes que ce soit tels fonds d'héritages, maisons, rentes, deniers et autres biens meubles et immeubles qui leur seront donnés et qui seront nécessaires pour le dit établissement ; voulons que les religieuses qui seront reçues en la dite maison et celles qui leur succéderont jouissent des mêmes privilèges, immunités, franchises, liberté que toutes les autres religieuses des monastères du dit ordre et réforme établies en notre royaume, tout ainsi que s'ils étaient ici spécifiés par le menu.
« Ici, donnons en mandement à nos aimés et féaux conseillers les gens tenant notre cour du parlement de Rouen, chambre de nos comptes au dit Rouen, présidents et trésoriers généraux de France au bureau de nos finances établi à Caen, et à tous autres, nos justiciers et officiers qu'il appartiendra, que ces présentes ils fassent lire, publier et enregistrer, et de tout ce contenu en elles, jouir et user les dites religieuses qui seront établies en la maison de Notre-Dame-du-Refuge de notre ville de Caen, pleinement, paisiblement et perpétuellement, sans leur faire ni souffrir qu'il leur soit fait à présent ni à l'avenir aucun trouble ou empêchement contraire, car tel est notre plaisir ; et afin que ce soit chose ferme, stable à toujours, Nous avons fait mettre notre sceau à ces dites présentes, sauf en autres choses notre droit et celui d'autrui en toutes.
« Donné à Saint-Germain-en-Laye au mois de novembre, Tan de grâce mil six cent quarante-deux, et de notre règne le trente-troisième.
« Signé: Louis.
« Sur le repli
« Par le Roi
« Signé : Salslet. , « Et scellée en cire verte
« Et à côté : Visa. »
La date de ces lettres, obtenues moins d'un an après la réunion de la Communauté, ne permet aucun doute sur les intentions
bien arrêtées du bon Père, surtout si on veut bien se rappeler qu'à cette époque toutes les communautés, suivant la règle de Saint-Augustin, gardaient une stricte clôture.
Le P. Costil, à la date de 1644, mentionne aussi une supplique adressée à Urbain VIII par dix postulantes de cette maison, et dont l'objet est d'obtenir la permission de faire les vœux solennels ; c'est la suite naturelle des lettres-patentes. Le P. Mannoury dut la porter à Rome à son premier voyage.
Le choix et la réception des sujets prouvent les mêmes projets. Toutes les âmes dont nous avons parlé, demandaient avant tout la stabilité dans leur sacrifice. C'est la peur de ne pas la trouver qui les fit toutes abandonner leur vocation, à l'exception de M"^ de Taillefer.
Enfin les infructueux essais précédents devaient imposer ce plan si pratique au V. P. Eudes. Bientôt, en tout cas, il le poursuivra) et l'exécutera malgré des difficultés en apparence insurmontables.
Après l'installation du 8 décembre, le zélé missionnaire partit pour prêcher l'Avent à Pont-Audemer. Il laissa le soin de ses chères filles à M"'" de Camilly. La piété de cette Dame en faisait une conseillère précieuse en toute occurrence. M. Mannoury, qui bientôt devait être un des premiers compagnons du Vénérable, fut leur confesseur ordinaire.
La mission de Rouen et celle de Saint-Malo succédèrent, presque sans interruption, à l'Avent de Pont-Audemer.
A Rouen, le succès fut extraordinaire, et l'Archevêque nomma le V. P. Eudes chef des missions de Normandie. Pour lui, au milieu de ces grands travaux, il n'oubliait pas ses chères filles de Caen. Il dut même s'occuper de fonder ou de perfectionner à Rôuen un établissement du même genre avec le secours des Dames de la Miséricorde.
Dans ce siècle il s'établit beaucoup d'associations de charité. La société du Saint-Sacrement, en partie fondée, mais surtout longtemps dirigée par le pieux M. de Renty, l'ami si dévoué du \ • P. Eudes, couvrit pendant plusieurs années la France entière de ses ramifications. Sans le savoir, les conférences de S' Vincent de Paul ont copié à peu près l'organisation de cette société, et imité ses œuvres de piété et de zèle. Comme elles aussi, la société du Saint-Sacrement porta bientôt ombrage aux pouvoirs civils et fut frappée par eux. A côté de cette réunion de gentils-
hommes, il se forma, dans un grand nombre de villes, des associations charitables de Dames du monde, qui avaient pour but le soulagement de toutes les misères. S' Vincent de Paul fut puissamment aidé dans toutes ses œuvres par toutes ses réunions des deux sexes. C'est là qu'il puisa ses ressources immenses pour le soulagement des pauvres et des provinces ravagées par la guerre.
Ces pieuses associations prirent différents noms. A Abbeville, une de celles qui se fonda alors, a survécu à la Révolution et porte le beau nom de .N.-D. de la Consolation. Elle est très florissante et les dames des meilleures familles tiennent à honneur d'en faire partie.
Les Dames de la Miséricorde existaient-elles à Rouen avant la mission que le V. P. Eudes y fit en 1642, ou sont-elles un des fruits de cette mission ? Nous l'ignorons, mais il n'est pas douteux qu'il leur confia le soin d'assurer la persévérance de quelques brebis égarées et ramenées au bercail par ses véhémentes prédidations, et que, plein de ses projets de fondation, il ne les ait poussées à imiter son refuge de Caen.
La lettre suivante, écrite au milieu des travaux de la mission de Saint-Malo, le prouve parfaitement. Nous la citons tout entière, car elle fait bien connaître les vues élevées qui dirigeaient son auteur, et l'esprit de zèle et de charité qu'il voulait inspirer à ses religieuses. A plus forte raison, ces avis faisaientils l'objet de ses entretiens avec elles, et des lettres qu'il leur adressait pour soutenir leur courage.
(( JÉSUS, Maria !
(' Mesdames, mes très chères Sœurs en Notre-Seigneur Jésus-Christ, hi grâce, la miséricorde et la paix de ce même Jésus-Christ demeurent avec vous pour jamais !
« Le zèle et la piété que j'ai reconnus en vous pendant que j'ai été à Rouen, m'ont tellement édifié et consolé que je ne puis me contenter d"ei remercier Notre-Seigneur, et de le prier tous le.ï jours, au saint sacrifice de la messe, de vous combler vous et toutes les vôtres des plus saintes bénédictions de sa divine miséricorde, et de conserver et enflammer toujours de plus en plus en vos cœurs le feu de sa très ardente charité. Je n'ai été à Rouen que trois mois de corps, mais je vous assure que j'y suis et y serai toujours d'esprit et de cœur, vous accompagnant dans les hôpitaux, dans les prisons et dans les maisons des pauvres malades, et me réjouissant a'/ec Notre-Seigneur et sa très sainte Mère et vos bons anges, de vous \oir ainsi continuer dans l'exercice des œuvres de Dieu.
" Oui, mes chères Sœurs, sachez, s'il vous plaît, que par ces saintes actions vous réjouirez tout le paradis, vous augmenterez la gloire et la joie accidentelle de Dieu. Si vous saviez quel contentement vous donnez à vos bons anges,
quand ils vous voient faire ce que tant de grands saints et saintes ont fait ! Outre cela, vous confondez Tesprit malin et faites enrager tout Tenfer. Vous attirez mir.e bénédictions du ciel sur votre ville, sur vos familles, sur vos maris, sur vos enfants et sur vous-mêmes. Vous répandez une odeur de piété et donnez un exemple de vertu à toute la France, exemple qui animera beaucoup de vos semblables à imiter votre charité ; enfin vous ressuscitez dans l'Eglise de Dieu ce premier esprit de sainteté, qui fleurissait autrefois parmi les premiers chrétiens.
« Mais le Diable qui enrage de tout ce qui est fait pour la gloire de Dieu, ne manquera pas de faire tout ce qu'il pourra pour vous*décourager et vous faire désister de ce saint exercice, il vous suscitera plusieurs traverses et s'opposera à tous vos bons desseins, et spécialement à ceux que vous avez eus et que vous avez encorepour la maison de Notre-Dame-du-Refuge, car il se désespère de voir qu'on lui arrache des griffes ces âmes misérables, dont il se sert pour en perdre quantité d'autres. Mais faites voir, mes très chères Sœurs, que vous n'avez pas moins d'affection et de constance pour le service de notice bon Maître, que ce malheureux a de fureur contre lui et contre les âmes qu'il a rachetées au prix de son sang. Cet infortuné emploiera quelquefois trente ou quarante ans pour faire tomber une âme dans le péché mortel et pour la damner. Ne plaignez donc pas un peu de temps, un peu de soins, un peu de bien temporel pour renverser les œuvres malignes, pour la destruction desquelles le Fils de Dieu a répandu son sang. Quand vous n'empêcheriez qu'un seul péché mortel dans votre ville, vous feriez un bien incomparablement plus grand que si vous la sauviez de toutes les pestes et autres afflictions temporelles, qui se peuvent imaginer, puisque un seul péché mortel est un plus grand mal que tous les maux du monde.
« Vous devez vous estimer bien heureuses, Mesdames, de ce que Notre- Seigneur vous fait la grâce d'employer quelque partie du bien temporel qu^il vous a donné pour le même sujet, pour lequel il a employé son sang et sa vie.
Quel bonheur pour vous d'être choisies de Dieu pour être associées avec lui dans la plus grande de ses œuvres, qui est l'œuvre de la rédemption des âmes ! Délivrer un homme qui est captif selon le corps des mains des barbares, est chose grande, mais affranchir une âme de la servitude de Satan, est plus que si on délivrait tous ceux qui sont esclaves corporellement. Si c'est une chose si agréable à Dieu de bâtir des hôpitaux et maisons de santé pour le soulagement des corps de ceux qui sont malades, quel bien est-ce d'aider à, établir une maison et un hôpital pour les âmes malades, et malades d'une peste infernale, qui leur donnera la mort et à beaucoup d'autres, si on n'y remédie "?
« Il y a tant d'hôpitaux partout pour les corps, n'est-il pas juste qu'il y en ait quelques-uns pour les âmes qui sont plus horriblement et plus dangereusement malades que les corps, et ciue les personnes qui aiment Dieu et qui savent combien les âmes lui sont chères, aient autant et plus d'affection pour celles-ci que pour ceux-lâ ? Une seule âme vaut mieux que mille mondes : et partant, qui gagne une âme à Dieu fait plus que conquérir mille empires.
aire une aumône corporelle à un pauvre est une chose très recommandable, merveilleusement recommandée de Dieu dans sa sainte parole, mais coopérer à la conversion d'une âme est plus, dit S' Chrysostôme, que de
départir aux pauvres tout l'or du monde, si vous l'aviez, et dans l'œuvre dont il est ici question, mes chères Sœurs, vous faites l'un et l'autre : vous faites une aumône spirituelle et corporelle. Jugez comme cela plaît à Dieu qui est tout charité et miséricorde, et qui aime tant la miséricorde et la charité qu'il prononce jugement sans miséricorde à celui qui n'exerce point la miséricorde, et au contraire miséricorde sans jugement à celui qui fait les œuvres de miséricorde.
« Plusieurs portent envie et avec raison, dit le même S' Chrysostôme, aux jeûnes, aux veilles, aux ^cilices, aux disciplines et autres pénitences et macérations des personnes religieuses, qui mènent une vie austère et solitaire ; mais délivrer une âme de la possession du diable et la remettre entre les mains de Jésus-Christ, est chose qui surpasse toutes les austérités du monde. On admire les miracles qui se font sur les corps, comme de donner la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, la parole aux muets, la vie aux morts ; mais S* Grégoire-le-Grand nous assure que celui qui coopère, avec la grâce de Dieu, à la conversion d'un pécheur, fait un plus grand miracle que s'il ressuscitait un mort. En un mot, la chose la plus divine de toutes les choses divines, dit S' Denis l'Aréopagite, est de travailler avec Dieu au salut des âmes ; c'est l'occupation continuelle de Dieu, c'est à quoi il emploie toutes ses pensées, tous ses soins et toutes les puissances de sa divinité et de son humanité. C'est à quoi il occupe ses anges et les plus grands saints qui sont ses apôtres. C'est le fruit de tant de travaux, de tant de sueurs, de tant de larmes, de tant de peines, de tant de jeûnes, de tant de privations, de tant de sang répandu, de tant d'actions si saintes et de tant de souffrances si cruelles de la vie d'un Dieu sur la terre, et d'une vie de trente-quatre années, terminée pour la même fin et d'une mort si étrange.
« Ne vous est-ce pas beaucoup d'honneur, très-chères Sœurs, d'avoir quelque part à une chose si précieuse et si divine ? Devez-vous plaindre ou épargner un peu de terre pour un sujet pour lequel Dieu s'est donné luimême? Quelle honte sera-ce à une âme chrétienne, quand Jésus-Christ lui reprochera, à l'heure de la mort, qu'elle aura consommé tant d'or et d'argent qu'il lui avait mis entre les mains, en festins, en bals, en jeux, en habits superflus et en mille autres dérèglements, et qu'elle aura refusé de contribuer en quelque chose au salut des âmes, pour lesquelles il s'est sacrifié luimême !
« Que chacune de vous. Mesdames, examine sa conscience sur ce point, et il y en aura peu qui ne se trouvent coupables, et qui n'aient pas grand sujet de craindre le jugement de Dieu. Le bien et l'argent que vous avez entre les mains, n'est pas à vous, mais à Dieu. Cependant vous en avez employé beaucoup par ci-devant pour le monde, pour la vanité, et partant pour le diable, quel moyen d'expier cette faute '! Faites désormais, pour le moins, autant pour celui à qui vous devez tout, comme vous avez fait pour son ennemi et le vôtre. Ce que vous avez employé pour le monde et Satan est perdu, mais ce que vous donnerez à Jésus-Christ vous sera rendu au centuple dès ce monde, et vous acquerra la vie éternelle en l'autre, selon la promesse infaillible du Fils de Dieu.
« Il n'y en a pas une d'entre vous qui n'ait une dévotion très-particulière à la très sainte Vierge, Mère de toute pureté ; or, sachez que vous ne pourrez rien faire qui lui soit plus agréable, que d'aider à soutenir cette pauvre petite
maison qui lui est dédiée sous le titre de Notre-Dame-du-Refuge, parce que c'est un lieu de refuge pour la chasteté qu'elle aime tant, et qui est si horriblement persécutée au siècle où nous sommes.
« Quand j'ai commencé cette lettre, je n'avais pas dessein de vous en dire tant ; mais je crois que Dieu l'a voulu ainsi. Prenez toutes ces choses, s'il vous plaît, non point comme de moi qui ne suis rien, et qui ne mérite point que vous m'écoutiez, mais comme de la part de Dieu. Lisez-les et les relisez plus d'une fois, considérez-les attentivement, et elles vous seront utiles.
« Tout va fort bien, grâces à Dieu, dans la maison de Notre-Dame-du- Refuge de Caen, et je vous assure que j'ai reçu une très-particulière consolation lorsque, étant de retour à Caen, j'y allai pour savoir ce qui s'y faisait ; car je trouvai que Dieu y était grandement glorifié par le bon ordre qui y était gardé, et par le grand soin qu'on a de bien établir ces pauvres religieuses dans la crainte de Dieu et dans la piété, et de leur faire bien employer le temps au travail. Cependant il n'y a que trois personnes de Caen, qui ne sont pas des plus riches de la ville, qui font subsister cette maison. Faites en sorte, je vous en conjure, mes chères Sœurs, que comme vous avez plus de puissance en ce qui est du temporel que ceux de Caen, vous ayez aussi plus de charité.
« Je supplie très-humblement le R. P. Angélique de Gaillon de ne rien épargner de son zèle et de sa piété pour l'avancement de la gloire de notre Maître en cette affaire. S'il se présente quelques difficultés ou obstacles, prenez conseil et vous adressez à Mgr l'Archevêque de Rouen par l'entremise de son grand-vicaire le R. P. Toussaint. Je suis très-assuré que l'amour et le zèle très-ardent que ce très-digne prélat a pour l'Eglise de Dieu et pour le salut des âmes, le porteront à vous aider puissamment en tout ce qui sera possible.
« Apr'ès tout, ne m'oubliez pas dans vos saintes prières, car je suis de tout mon cœur, en Jésus et Marie,
V Votre très-obéissant et très-humble serviteur,
« Jean Eudes, Prêtre-Missionnaire.
« De Saint-Malo, ce i6 Juillet 1642. »
Le P. de Gaillon était sans doute un oratorien auquel le Vénérable, qui faisait encore partie de cette congrégation, avait recommandé l'œuvre naissante. Le P. Toussaint, de son nom de famille Thébault, en était certainement ; chanoine pénitencier en même temps que Vicaire général il fut inhumé dans la cathédrale en 1660. Il continua à s'occuper de l'œuvre du Refuge. La délibération suivante, consignée aux registres de l'Hôtel-de-Ville de Rouen, le prouve complètement :
« Du vendredi XXVIII Août 1648, au bureau devant Messieurs... Sur ce qu'il a été représenté par vénérable et discrète personne M. Toussaint Thébault, prêtre et pénitencier en l'église cathédrale de Notre-Dame de Rouen, que plusieurs personnes de cette ville, touchées des désordres qui s'y commettaient par les femmes débauchées, lesquelles prostituaient les autres et
corrompaient la plupart de la jeunesse jusqu'à se transporter dans les chambres des écoliers pour les solliciter au mal , et que pour y apporter quelque remède et arrêter le cours de ces débauches, les dites personnes portées de charité, s'offrent de contribuer à ce qui serait nécessaire pour rétablissement d'un lieu propre à réformer les dites femmes et filles débauchées, et de fournir les lits et autres meubles qui seraient de besoin, sans que le dit établissement puisse être à charge aux habitants, non seulement en ce qu'il se présente plusieurs personnes de piété qui promettent une assistance considérable, mais en ce qu'on obligera ceux qui poursuivraient à faire enfermer quelques-unes des dites femmes et filles, de donner une somme de deniers pour subvenir à leur nourriture..... »
Pour ces considérations, la ville offrit la tour située sur le rempart Cauchoix, près de celle oij. étaient renfermés les fous. Ces personnes portées de charité, sont évidemment les Dames de la Miséricorde auxquelles est adressée la lettre citée.
L'œuvre subsista jusqu'à la Révolution. Elle fut définitivement organisée en 1655 ou 1656 par M. Lambert de la Motte, un des amis du V. P. Eudes. Avant d'être missionnaire en Chine et évêque de Béryte, il était conseiller à la cour des Aides de Normandie. Déjà adonné à toutes les bonnes œuvres, il avait établi sa demeure au milieu des pauvres à l'hôpital général, désigné sous le nom des Pauvres- Valides. Il fit venir de Troyes les religieuses du Refuge et dota la maison de J^ouen. Dans une de ses lettres, le Vénérable parle de cette installatiqn.