CHAPITRE XX
Plusieurs lettres de direction du Vénérable Eudes. — Circulaire établissant la fête du divin Gceur de Jésus. — Son importance.
Mais rien ne pouvait détacher le Père de ses Filles. Nous avons en ces temps des lettres pleines des mêmes sentiments de dévouement.
En réponse aux souhaits de bonne année de la Mère Pierre, il lui écrivait :
« Je vous remercie, ma très-chère Fille, de votre charitable lettre. Mon cœur est trop à vous et à la Communauté pour vous oublier devant Dieu; c'est ce que je ne fais point, et ne ferai jamais. Je vous porte toujours et toutes mes chères Filles au saint autel et dans toutes mes chétives prières, je vous prie de les en assurer. Je les salue toutes en général et en particulier, et suppHe Notre-Seigneur et sa sainte Mère de vous combler de toutes leurs plus saintes bénédictions, et de nous faire la grâce d'employer cette nouvelle année, comme si ce devait être la dernière de notre vie, et comme si nous n'avions plus que celle-là pour aimer notre très-aimable Jésus et sa très chère Mère et la nôtre, et pour réparer les manquements que nous avons commis par le passé en leur amour et en leur service.
« Je n'oublierai pas la personne que vous me recommandez ; je vous prie aussi, ma chère Fille, de faire faire une neuvaine à la Communauté en l'honneur du très saint Cœur de Notre-Seigneur et de sa divine Mère pour mes intentions. C'est en l'amour sacré de leur très saint Cœur que je suis à toutes et à vous spécialement, ma très chère Fille, « Tout vôtre,
« Jean Eudes, Prêtre-Missionnaire,
« Paris, ce 14 janvier 1671. »
Plus tard, il adressa à toute la communauté une lettre pour rengager à se préparer à la descente du Saint-Esprit. C'est le cachet particulier de sa piété de porter ainsi à la sanctification du temps, en entrant bien dans l'esprit des fêtes.
« Mes très chères Filles, « U Esprit-Saint de Notre-Seigneur nous veuille préparer lui-même à le recevoir !
« La meilleure préparation que nous puissions y apporter de notre part est de nous humilier sans cesse, de purifier nos cœurs et de renoncer à notre propre esprit, que nous devons plus craindre que tous les esprits malins de l'enfer. Demandez à Notre-Seigneur cette préparation pour vous et pour nous, mes très chères Sœurs ; de mon côté, je ne cesse de vous offrir à lui et à sa très sainte Mère, et de les prier qu'ils accomplissent en nous les desseins de leur infinie bonté, et qu'ils ne permettent pas que ni vous ni nous y apportions empêchement. J'ai grande consolation de ce que notre chère Mère me mande de votre fidélité et persévérance. Oh ! quelle couronne de gloire est préparée à celles qui persévèrent ! Plaise à Notre-Seigneur Jésus, par les prières de sa très sainte Mère, vous fortifier de plus en plus et vous rendre dignes Filles de Notre-Dame-de-Charité!
« Je suis en eux et pour eux, corde magno et animo volenti, mes très chères Sœurs,
« Tout vôtre,
« Jean Eudes, Prêtre-Missionnaire. »
Suivent deux lettres écrites à l'occasion de la profession des sœurs qui les ont reçues.
La première est à la S"" Marie de l'Assomption Le Grand, nièce de M. le Curé de Saint-Julien, Supérieur de la maison.
« Je vous suis très obligée, ma très chère Fille, de la lettre que vous m'avez écrite pour me faire part de la joie que notre bon Sauveur vous a donnée de vous mettre au rang de ses Épouses et des Filles du très saint Cœur de sa divine Mère. Je lui en rends grâces infinies, le suppliant très humblement de vous donner toutes les vertus convenables à des qualités si saintes. J'ai été longtemps sans vous faire réponse étant occupé maintenant depuis près d'un mois dans une mission que je fais à une communauté religieuse, par l'ordre de Mgr d'Evreux, où je n'ai pu trouver aucun loisir de vous écrire.
« Je salue très cordialement toutes mes chères Filles, depuis la première jusqu'à la dernière. Quand vous verrez M. votre oncle, je vous prie de l'assurer de mes très humbles services. Mes deux chères nièces savent assez que j'ai pour elles un cœur d'oncle et de père tout ensemble.
« N'oubliez pas en vos prières celui qui ne vous oublie jamais et qui est en la charité du très saint Cœur de Jésus et de Marie, ma très-chère Fille, « Tout vôtre,
« Jean Eudes, Prêtre-Missionnaire.
« Vernon, le 19 juillet 1671. »
Cette sœur ne survécut que deux ans à sa profession. Elle fut enlevée dans toute sa ferveur le 14 octobre 1673, laissant la Communauté très édifiée de son innocence, des efforts énergiques qu'elle avait faits pour se corriger de ses défauts, dompter ses passions violentes, et surtout de son zèle et de son dévouement pour les Pénitentes.
La seconde est adressée à la S"" Marie de l'Enfant-Jésus de Bois- David, cette jeune enfant, entrée au couvent avec sa sainte mère, et qui en était devenue la première pensionnaire. Grande, elle fut fidèle à la promesse faite à sa mère mourante, demanda le saint habit, et prit le nom que M""" de Bois-David avait déjà honoré. Au moment de sa profession, elle reçut du Vénérable Eudes la lettre suivante :
« Je vous rends mille grâces, ma très chère et bonne Fille, de votre lettre .très cordiale et très sincère, et de toutes les marques que vous me donnez d'une véritable charité. Je remercie aussi mes très chères Filles, dont les noms sont marqués dans votre lettre, de leur charitable souvenir. Si toutes les
autres étaient dans cet esprit, elles seraient véritablement les Filles de Notre- D am e-de-Charité .
« Ce m'est un sacrifice très sensible de n'être point présent au sacrifice de ma très chère Fille ; j'y serai pourtant en esprit et vous sacrifierai avec mon Sauveur, dans son grand sacrifice que je vais offrir pour vous, pour le supplier, ainsi que sa sainte Mère, de suppléer à mon défaut et d'assister pour moi à votre sainte profession. Je leur demande de vous rendre tout à fait selon leur divin Cœur. C'est en ce Cœur très aimable que je suis et serai éternellement, malgré tout l'enfer, à vous et à toutes mes vraies Filles, « Tout vôtre,
« Jean Eudes, Prêtre-Missionnaire.
« A Caen, ce i8 février 1672. »
Comment se fait-il que le Vénérable, présent à Caen, n'assista pas à la profession ? Nous l'ignorons. Sa lettre porte les traces d'une peine intime qui ne fait que mieux ressortir son attachement à sa chère Communauté.
La S' Marie de Sainte-Agnès des Champs, élevée dans le monastère, était tourmentée de cruelles peines intérieures. Le bon Père venait souvent la consoler au parloir, et lorsqu'il ne le pouvait faire, il lui écrivait des lettres du genre das trois qui nous sont parvenues.
« Votre lettre, ma très chère Fille, me touche beaucoup plus sensiblement que je ne puis dire, à raison des peines que vous souffrez. Ne vous laissez pourtant point aller au découragement, mais mettez votre confiance en votre bénin Sauveur et en sa divine et très bonne Mère et la nôtre, qui vous aiment infiniment, et qui sauront bien tirer de toutes ces choses leur plus grande gloire et votre plus grand bien ; c'est ce dont je les supplie et supplierai toujours, ainsi que de vous donner sans cesse leur sainte bénédiction. C'est à cette fin que je leur dis sept à huit fois par jour, pour vous et pour toutes mes chères Filles que Dieu connaît : Nos cum Proie pia benedicat Virgo Maria. Je les salue toutes en général et en particulier, et me recommande instamment à leurs saintes prières, étant obligé de partir au plus tôt pour Paris.
« Vive Jésus et Marie,
« Tout vôtre,
« Jean Eudes, Prêtre-Missionnaire. »
« Je rends grâces infinies à notre très adorable Sauveur et à sa très aimable Mère du soulagement qu'ils vous ont donné, ma très chère Fille, il. n'y a rien du mien, car du néant il ne peut sortir que le néant. C'est un effet de leur bonté, dont ils soient bénis éternellement! Donnez-vous à eux de tout
votre cœur pour les honorer et les servir avec joie, amour et confiance, et ayez grand soin de rejeter toutes les pensàes qui vous peuvent troubler et inquiéter ; recourez à la très bonne Vierge dans toutes vos peines, comme une fille à sa très douce mère. Jamais elle n'a rejeté personne, elle ne commencera pas par vous.
a Contentez-vous dans votre retraite de votre confession ordinaire. Ne parlez point aussi à Mgr de Baveux, c'est à votre Supérieure à rétablir les choses. Je la salue très cordialement, ainsi que sa nièce, et la Sœur Marie de la Nativité, et M. votre frère. Je suis de tout mon cœur en Jésus et Marie, ma très chère Fille,
« Tout vôtre,
« Jean Eudes, Prêtre-Missionnaire.
« Paris, 33 octobre 1672. »
« Je suis bien marri, ma très chère Fille, de ne pouvoir vous aller voir, mais ayez recours à notre divine Mère ; jamais elle n'a rejeté personne. Ne craignez pas, elle ne commencera point par vous. Elle n'est que miséricorde, douceur, bonté et bénignité. Vous êtes sa fille et elle est votre Mère, et une Mère qui vous aime tant, que quand l'amour de toutes les mères qui ont été, sont et seront jamais, serait ensemble dans un seul cœur, à peine ferait-il une étincelle de l'amour qu'elle a pour vous.
« Allez donc à el'.e avec une pleine et entière confiance, exposez lui vos besoins et vos peines, implorez de tout votre cœur son assistance, et vous sentirez les effets de l'amour qu'elle a pour vous. Je supplie de tout mon cœur son bien-aimé Fils et elle aussi de vous donner leur sainte bénédiction. Nos cum Proie pia benedicat Virgo Maria ! Vive Jésus et Marie.
« Je salue très cordialement toute la Communauté. »
La S' Marie de Jésus Allain de Barbières resta orpheline très-jeune et eut le bonheur d'être élevée par M"'" de Camilly, sa parente et sa marraine. Vers l'âge de dix ans, elle fut mise par cette dame au nombre des pensionnaires du couvent. Entrée au noviciat à quinze ans, elle reçut l'habit des mains du Vénérable lui-même, et fut admise à faire profession à dix-sept ans et demi. Sa biographie la montre toute pleine de l'esprit de l'Ordre. Elle lui rendit de grands services dans les charges d'assistante, conseillère, etc. •
Sur la fin de sa vie elle fut éprouvée par une longue et cruelle infirmité. Aux approches de la mort, toute surprise de ne pas éprouver de terreur, elle disait : « Je crains de ne pas craindre, je mets ma confiance dans les mérites de mon Sauveur et en la protection de la très-sainte Vierge, ma Mère...» Elle avait recours à cette bonne Mère avec la simplicité et l'abandon d'une vraie fille de son Saint-Cœur. Elle s'adressait aussi à son bon P. Eudes,
et le sommait de tenir la parole qu'il lui avait donnée de l'assister à la mort. On voit qu'il y fut fidèle. En effet, bien longtemps à l'avance, puisqu'elle ne mourut que le 7 décembre 1706, il lui avait donné des avis sur ce terrible passage, et lui avait écrit de sa main les vertus à pratiquer pour mourir tranquille : l'humilité, l'amour. et la confiance. Elle a conservé cet écrit jusqu'à sa mort, mais malheureusement il ne nous est pas pas parvenu.
Cest à cette fervente religieuse que fut adressée la lettre suivante :
« Dieu vous bénisse, ma très chère Enfant ! Si vous avez un cœur de fille pour moi, je vous assure que j'ai un cœur de père pour vous, tout plein de tendresse et de cordialité, comme aussi pour toutes mes véritables Filles. Je les jette tous les jours dans la fournaise ardente du très aimable Cœur de Jésus et de Marie. Je vous remercie, ma très chère Fille, des joyeuses nouvelles que vous m'avez écrites de la permission que Mgr de Bayéux vous a donnée de faire la fête du Saint-Cœur de notre divine Mère. Que Dieu fasse un grand saint de ce bon Prélat. AlIeluia, alléluia, allehiia, alléluia.
« Je vous conjure, ma chère Enfant, et toutes mes chères Filles aussi, de vous efforcer d'acquérir toutes les vertus qui vous sont nécessaires pour être les vraies Filles du très saint Cœur de Jésus et de Marie, spécialement l'humilité, l'obéissance, l'amour, la charité et le zèle du salut des âmes.
« Je salue très cordialement votre chère Mère et toutes mes chères Filles. Nos cum Proie pia henedicat Virgo Maria ! Amen.
;< Je remercie notre très chère Mère de la petite image du Saint-Esprit qu'elle m'a envoyée. J'aurai soin de vos indulgences ; laissez-moi faire sans vous en occuper du tout. »
Le P. de Bonnefonds devait solliciter ces indulgences dans son voyage de Rome. L'approbation de la fête du Saint-Cœur de Marie, dont parle cette lettre, était pour le monastère, et avait été sollicitée sans doute à cause des difficultés faites par le confesseur qui refusait de célébrer cette fête. En effet, Mgr de Nesmond et son prédécesseur, Mgr Servian, l'avaient approuvée depuis longtemps. Pendant quelques années encore les religieuses durent s6 contenter de la faire en leur particulier.
Dans ces lettres du Vénérable à ses religieuses, nous voyons apparaître cette formule de bénédiction : « Que la Vierge Marie et son divin Fils vous bénissent ! » Il désire que les supérieurs l'emploient à l'égard de leurs inférieurs. Mais ce qui montre bien que son cœur et son esprit étaient continuellement avec ses chères Sœurs, c'est la répétition de ce souhait sept ou huit fois par jour, au milieu de ses grandes occupations.
D'autres lettres de Paris prouvent qu'il passa beaucoup de temps dans cette ville durant les années 167 1, 1672 et 1673. Il y fut occupé par les missions de Versailles et de Saint-Germain, par des projets de fondation et par la préparation du voyage du P. de Bonnefonds à Rome.
Mais à cette époque, sa correspondance la plus assidue était avec sa nièce, la S"" de la Nativité Herson. Il prenait part à ses deuils de famille à la manière des saints et s'en servait pour lui faire estimer davantage sa vocation. Tel est le but de la lettre qu'elle reçut après la mort de sa belle-sœur. C'est la preuve aussi que la plus éminente piété et la vie religieuse n'éteignent point, mais élèvent et ennoblissent les affections légitimes de la famille.
« Je ressens très vivement la grande affliction de votre pauvre frère, ma très chère Nièce ; il faut bien prier Dieu pour lui, afin qu'il lui fasse la grâce d'en faire bon usage, et recommander ses enfants à la très sainte Vierge, la suppliant de leur servir de mère. Je lui ai écrit du mieux que j'ai pu, et j'ai dit et dirai encore la sainte Messe pour la défunte, pour lui et pour ses enfants. Oh ! que nous sommes heureux et que notre condition est avantageuse par dessus les plus heureuses conditions du siècle ! Ah ! que nous sommes obligés de bénir, aimer et servir fidèlement Notre-Seigneur et sa très sainte Mère de nous avoir tirés de l'enfer du monde pour nous mettre dans le paradis de leur sainte maison ! Que nous devons embrasser de bon cœur toutes les obligations de notre état !
<( Je partirai d"ici. Dieu aidant, mardi, pour a'ier à Lisieux, où je resterai quinze jours ou trois semaines, puis j'irai à Caen, et je ne manquerai pas de vous aller voir. *
« Je salue très cordialement toutes mes chères Filles, et suis de tout mon cœur,
« Tout vôtre,
<< Jean Eudes, Prêtre-Missionnaire.
« A Evreux, le 27 septembre 1671.
Vers ce temps, cette Sœur est nommée maîtresse des Pénitentes ; les deux lettres suivantes ont pour but de l'en féliciter et de lui donner les avis utiles à l'exercice de cet emploi, le plus important de l'Institut. La première, qui n'a pas de date, doit être du commencement de février 1672, puisque la profession de la S"" de Bois-David n'a pas encore eu lieu. *
« J'étais sur le point de vous aller voir, ma très chère nièce et fille tout ensemble et nos autres chères Sœurs aussi, quand notre cher Frère, 1-e
P. Hubert, vint exprès de Paris à Caen pour me faire aller à Paris, où je "suis maintenant, pour suivre la divine volonté partout où il lui plaira que j'aille ; priez-la de me faire la grâce de mourir plutôt que de m'écarter jamais tant soit peu de ses ordres. ^
« C'est elle qui vous a donné le soin de nos Sœurs Pénitentes, qui est l'emploi le plus saint que vous puissiez avoir en ce monde. Appliquez-vous y avec tout le soin, la charité et la fidélité possibles. Je les salue toutes très cordialement et toutes mes chères Filles aussi ; qu'elles soient toutes bénies, et spécialement ma très chère Fille Marie de TEnfant-Jésus, dont je désire la profession de tout mon cœur.
« Trois choses pour vous préparer à la fête du Très-Saint Cœur: i" S'humilier et demander pardon pour le passé ; 2° Entrer dans un grand désir d'imprimer dans vos cœurs une image parfaite des vertus de ce Sacré-Cœur et y travailler sans cesse ; 3° Vous donner à l'amour infini du divin Cœur de Jésus vers le Cœur de Marie, afin qu'il vous y prépare. (' Tout vôtre,
« Jean Eudes, Prêtre-Missionnaire. »
Cette lettre est bien loin de porter l'empreinte de sévérité pour les Pénitentes, dont le reproche lui a été quelquefois fait, La suivante montre peut-être encore plus d'affabilité, et de la bonté à leur égard.
« Je vous remercie, ma très chère Fille, de m'avoir donné de vos nouvelles, et je rends grâces infinies à mon très cher Jésus et à ma divine Mère de la faveur inconcevable qu'il vous font de vous employer en l'œuvre du monde, qui leur est le plus agréable, c'est-à-dire dans la grande œuvre du salut des âmes. Oh ! combien a-t-il coûté à notre bon Sauveur pour tirer nos âmes de la perdition ? Ne vous étonnez donc pas, ma chère Fille, si vous trouvez des peines et des croix en faisant l'œuvre de Dieu, «c'est ce qu'il y a de meilleur pour vous dans votre emploi, mais souvenez-vous de la charité, de la patience, de la douceur et des autres vertus avec lesquelles mon bénin Sauveur a fait l'œuvre de son Père en ce monde.
« Grâces infinies à son immense bonté et à la bénignité incomparable de sa très sacrée Mère, de vous avoir donné enfin la fête de son très-aimable Cœur ! Que Dieu fasse un grand saint de Mgr de Baveux, qui vous l'a accordée ! Je vous assure que j'en ai une très grande joie. Alléluia ! alléluia ! alléluia ! alléluia ! C'est à vous maintenant à vous efforcer d'acquérir toutes les vertus nécessaires pour être les vraies Filles du saint Cœur de Jésus et de Marie, spécialement l'humilité, la patience, l'amour, la charité et le zèle du salut des âmes. C'est en la sainte dilection de ce divin Cœur, que je suis, ma très chère Fille,
« Tout, vôtre,
I « Jean Eudes, Prêtre-Missionnaire.
<i << Paris, 56 mai 1672. »
Dans cette lettre, les Religieuses de la Charité ne sont plus simplement appelées filles du Saint Cœur de Marie, mais filles
du Cœur de Jésus et de Marie. C'est qu'en effet, deux mois après, le 29 juillet 1672, de Paris où il était toujours, le Vénérable adressait à ses enfants sa magnifique circulaire pour les engager à célébrer avec toute la solennité possible la fête du divin Cœur de Jésus. Ecrite pour ses séminaires, sur lesquels il avait pleine autorité, elle n'en appartient pas moins à l'histoire de Notre- Dame-de-Charité. Les maisons de Rennes, Guingamp, Hennebont, Vannes, sous l'influence de la Mère Marie de la Trinité Heurtaut adoptèrent cette fête dès leur fondation ; celle de Caen n'en obtint la permission qu'avec très grande difficulté, mais sa persévérance à solliciter cette faveur prouve bien la peine éprouvée par sa privation. Les autres maisons la trouvèrent établie dans tout l'Ordre et la prirent immédiatement après leur fondation.
« Paris, le 29 juillet 1672.
« Mes très chers et très aimés Frères,
« C'est une grâce inexplicable que notre très-aimable Saureur nous a faite, de nous avoir donné dans notre Congrégation le Cœur admirable de sa sainte Mère. Mais sa bonté, qui est sans bornes, ne s'arrêtant pas là, a passé bien plus outre en nous donnant son propre Cœur, pouf être, avec le Cœur de sa glorieuse Mère, le Fondateur et le Supérieur, 'e principe et la fin, le cœur et la vie de cette même Congrégation. Il nous a fait ce grand don dès la naissance de cette même Congrégation. Car, quoique jusqu'ici nous n'ayons pas célébré une fête propre et particulière du Cœur adorable de Jésus, nous n'avons pourtant jamais eu Tintention de séparer deux choses que Dieu a uoies si étroitement, comme sont le Cœur très auguste du Fils de Dieu et celui de sa bénite Mère. Au contraire, notre dessein a toujours été, dès le commencement de notre Congrégation, de regarder et honorer ces deux aimables Cœurs comme un même Cœur en unité d'esprit, de sentiments, de volonté et d'affection, comme il paraît manifestement en la salutation que nous disons tous les jours au divin Cœur de Jésus et de Marie, comme aussi en l'oraison et en plusieurs autres endroits de l'office et de la messe, que nous célébrons en la fête du Cœur sacré de la même Vierge.
« Mais la divine Providence, qui conduit toutes choses avec une merveilleuse sagesse, a voulu faire marcher la fête du Cœur de la Mère avant la fête du Cœur du Fils, pour préparer les voies dans les cœurs des fidèles à la vénération de ce Cœur adorable, et pour les disposer à obtenir du ciel la grâce de cette seconde fête, par la grande dévotion avec laquelle ils ont célébré la première. Car encore que celle-ci ait été combattue d'abord par l'esprit du monde, qui ne manque jamais de s'opposer à tout ce qui procède de l'esprit de Dieu, aussitôt néanmoins qu'elle commença à paraître aux yeux de ceux qui font profession d'honorer particulièrement la très sainte Mère de Dieu, ils la regardèrent avec joie, l'embrassèrent avec ardeur, et l'ont célébrée
depuis plusieurs années avec beaucoup de ferveur ; et aujourd'hui elle est solennisée par toute la France et en ph^sieurs Ordres et Congrégations avec tant de bénédictions, qu'il y a sujet d'espérer qu'elle se célébrera un jour très solennellement par tout l'univers.
« C'est cette ardente dévotion des vrais enfants du Cœur de la Mère d'amour qui l'a obligée d'obtenir de son Fils bien-aimé cette faveur très signalée, qu'il fait à son Église, de lui donner la fête de son Cœur royal, qui sera une nouvelle source d'une infinité de bénédictions y)07/r ceux' qui se disposeront à la célébrer saintement. Mais qui est-ce qui ne le ferait pas ? Quelle solennité plus digne, plus sainte et plus excellente que celle-ci, qui est le principe de tout ce qu'il y a de grand, de saint et de vénérable dans toutes les autres solennités ? Quel Cœur plus agréable, plus aimable et plus admirable que le Cœur de cet Homme-Dieu, qui s'appelle Jésus ? Quel honneur mérite ce Cœur divin qui a toujours rendu et rendra éternellement à Dieu plus de gloire et d'amour en chaque moment, que tous les cœurs des hommes et des anges ne lui en pourront rendre en toute l'éternité ? Quel zèle devons-nous avoir pour honorer ce Cœur auguste, qui est la source de notre salut, cjui est l'origine de toutes les félicités et de toutes les grâces de la terre, qui est une fournaise immense d'amour vers nous et qui ne pense nuit et jour qu'à nous faire une infinité de biens, et qui, enfin, est mort de douleur pour nous sur la croix, ainsi que le Fils de Dieu et sa très sainte Mère l'ont déclaré à S'" Brigitte, aux rapports d'un excellent docteur, M. Bail.
« Si on m'objecte la nouveauté de cette dévotion, je répondrai que la nouveauté dans les choses de la foi est très pernicieuse, mais qu'elle est très bonne dans les choses de la piété. Autrement, il faudrait réprouver toutes les fêtes qui se font dans l'Église ; elles ont été nouvelles quand on a commencé à les célébrer, spécialement celles qui ont été établies les dernières, comme la fête du Très-Saint Sacrement, du Saint-Nom de Jésus, de la Conception Immaculée de la Sainte Vierge, de son Saint-Nom de Marie, de ses Grandeurs, de Notre-Dame-de-Piété, de l'Expectation, de Notre-Dame-de-la- Victoire au diocèse de Paris, et plusieurs autres, et un grand nombre de nouvelles fêtes de saints qu'on a ajoutées au bréviaire romain.
<( Si on dit que cela s'est fait par l'autorité de Notre-Saint Père le Pape, je répondrai avec S' François de Sales et avec un très grand nombre de très illustres savants prélats, et de grands docteurs, que chaque évêque, spécialement en France, a le même pouvoir, en cette matière, que le Souverain- Pontife en toute l'Église (i).
« Reconnaissons donc, mes très chers Frères, la grâce infinie et la faveur incompréhensible dont notre très bon Sauveur honore notre Congrégation, de lui donner son très adorable Cœur avec le Cœur très aimable de sa sainte Mère. Ce sont deux trésors inestimables qui comprennent une immensité de biens célestes et de richesses éternelles dont il la rend dépositaire, pour ensuite, les répandre par elles dans les cœip's des fidèles. Humilions-nous infiniment en la vue de notre indignité infinie^'au regard de choses si grandes; entrons dans une profonde reconnaissance vers la bonté ineffable de notre très bénin Sauveur et la charité incomparable de sa très chère Mère et la
I. Cette doctrine était plus que tolérée à Rome. Certaine réponse des Congrégations relative à la fête même du Sacré-Cœur, renvoie à l'Evêque diocésain. Aujourd'hui le Souverain-Pontife s'est réservé le droit exclusif d'établir de nouvelles fêtes.
nôtre. Ne cessons point de les bénir, louer et glorifier et d'inviter tous les saints et toutes les créatures à les bénir et remercier avec nous. Embrassons avec joie et jubilation la solennité du divin Cœur de notre très aimable Jésus.
En voilà TofiBce et la messe que je vous envoie approuvés de tous Messieurs nos Prélats. Employons tout le soin, la diligence et la ferveur possibles pour la bien célébrer. Pour cet effet : i° Bivite^-y tous nos amis et toutes les personnes de dévotion. 2° si vous recevez ce paquet assez tôt, faites la publier. S'il y avait du temps, il faudrait y prêcher ; 3" jeûnez la veille de la fête ; 4° faites dîner douze pauvres au réfectoire la veille ou surveille. L'octave n'est pas encore imprimée pour vous l'envoyer.
« Enfin, je vous conjure, mes tré'' /^hers Frères, de célébrer cette fête avec toute la dévotion et solennité que vous pourrez, et de m'écrire ensuite comment elle se sera passée, et vous réjouirez extrêmement celui qui vous désire ardemment les plus saintes bénédictions de notre très bon Sauveur et de sa très douce Mère, et qui est dans Tamour sacré de leur divin Cœur, etc.
« Jean Eudes, Prêtre-Missionnaire. »
Quiconque lira avec soin cette circulaire, et voudra bien en examiner la date et peser les expressions, ne pourra pas contester au V. P. Eudes le titre de Premier apôtre de la dévotion aux Sacrés Cœurs. Nous avons souligné à dessein quelques paroles, car elles suffisent pour réfuter l'assertion trop répandue que le V. P. Eudes ne se proposait que de les faire honorer dans les maisons de sa Congrégation. Cette lettre constate l'immense résultat de son apostolat à l'égard du Saint Cœur de Marie, et manifeste nettement l'intention de propager avec le même zèle le culte et la fête du divin Cœur de Jésus. Un vieux tableau retrouvé en 1872, au Carmel d'Orléans, rend bien le désir du V. P. Eudes : il représente deux Eudistes allumant des torches à un cœur enflammé, tandis que d'autres cherchent à embraser un globe avec des torches déjà allumées. C'est en effet dans le monde entier, que l'ardent apôtre veut que ses fils portent le feu de l'amour du Sacré-Cœur.