CHAPITRE XXI
Plusieurs morts éprouvent la fin de la supériorité de la Mère Marie du Saint-Sacrement Pierre. — Envoi à Bayeux des Sœurs Marie de la Nativité et de l'Enfant- Jésus.
Le temps de la supériorité à Notre-Dame-de-Charité est de trois ans, de six au plus, après lesquels celle qui a exercé cette
charge doit rentrer dans l'humilité et l'obéissance. Réélue en 1672, la Mère du Saint-Sacrement vit la maladie et la mort éprouver cruellement son monastère.
D'abord, il perdit, le 26 octobre 1670, M""^ de Langrie, la fondatrice, qui fut inhumée dans le cimetière du monastère, la chapelle ne pouvant encore servir aux sépultures.
La première Religieuse qui décéda fut la S' Marie de Saint Claude Lamy-Dieu. Cette jeune Sœur se distingua surtout par son obéissance. Chargée d'arroser de petits arbres nouvellement plantés, elle le faisait malgré la pluie qui, cette année, tomba en abondance, parce que l'obéissance n'avait pas distingué entre le temps sec et le temps humide. Sur le point de mourir, elle ne voulait ou ne pouvait plus rien prendre, il suffit d'un désir de la R. M. Supérieure pour qu'elle ouvrît la bouche et avalât du bouillon. Elle s'éteignit doucement le 4 mai 1672.
La seconde fut la S' Marie de l'Assomption Le Grand, dont il a été parlé au chapitre précédent. Morte le 14 octobre 1673, elle fut suivie le 23 par la S' Marie de Sainte Madeleine Maduel. Formée à la vertu par la S'" Marie de l'Enfant- Jésus de Soulebieu, elle y fit de rapides progrès, bien que son esprit fût assez borné. Très secrètement elle exerça de grandes austérités et porta sans se plaindre un ulcère très douloureux qui ne fut découvert qu'après sa mort. Quelques instants avant d'expirer, elle demanda la permission de changer de position, tant son obéissance était grande et simple.
La quatrième que la mort enleva fut la S' Marie des Anges Lair. Sa vie n'a été qu'une suite d'actes de dévouement pour les malades. Pendant près de trois ans, elle soigna la R. M. Patin dans ses nombreuses maladies. Elle ne paraissait jamais plus joyeuse que lorsqu'elle avait dû se lever plusieurs fois la nuit, ou même la passer tout entière en veille pénible. Pour la purifier davantage et lui faire acquérir des trésors de mérites, Dieu l'éprouva les dernières années de sa vie par de si cruelles douleurs que le V. Eudes l'appelait le martyr de la Charité. Il l'aimait beaucoup et la visitait souvent. Toujours, pour la réjouir et consoler dans ses souffrances, il lui racontait quelque trait édifiant. Il entendit deux fois sa confession et lui fit faire luimême tous les actes de préparation à la mort. Elle la reçut saintement, le 9 janvier 1674, en prononçant ces paroles : « In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum. » On découvrit alors des plaies horribles toutes gangrenées, que la
pudeur lui avait fait cacher. Elle n'était âgée que de 35 ans.
iVprès ces quatre douloureux décès, la Communauté se vit exposée à une épreuve bien plus cruelle encore : la Mère Supérieure, la Sœur assistante et la Maîtresse des novices furent ellesmêmes atteintes de maladies fort graves. Dieu se laissa cependant toucher par les ardentes prières des religieuses et rendit la santé à ces chères malades, mais il se choisit parmi les sœurs de nouvelles élues.
Ce fut d'abord la S' Marie de la Visitation Galloy. Un miracle obtenu par la sainte couronne d'épines lui avait permis de faire profession: Reconnaissante de cette grâce extraordinaire, elle passa ses quinze ans de vie religieuse dans une grande ferveur. Tous les vendredis, elle faisait l'exercice de la préparation à la mort. Ainsi se trouva-t-elle prête comme une vierge sage, lorsque son divin Epoux daigna l'appeler le 24 juillet 1674.
Le septembre suivant mourut encore une jeune religieuse, après six ans de profession, la S' Marie de S" Elisabeth Massieu. C'était une âme douce et intérieure. Bieu la purifia par une longue maladie, où elle montra sa résignation et sa fidélité à suivre, bien au delà de ses forces, les exercices réguliers.
Tant de morts furent pour la Mère du S'-Sacrement l''occasion de bien des peines. Outre la douleur qu'elle en recevait, elle était en butte à la critique. A l'intérieur, quelques sœurs étaient tentées de trouver excessives et ruineuses les dépenses que sa charité lui faisait faire pour ces chères infirmes. Sa conduite était cependant bien conforme sur ce point à l'esprit du bon Fondateur. Pour soig'ner les malades, il veut qu'on aille jusqu'à vendre les vases sacrés, s'il est nécessaire. A l'extérieur, la pauvre Mère était plus sévèrement jugée encore. Ces morts si nombreuses étaient attribuées à la mauvaise nourriture servie à la Communauté. M. le Supérieur vint lui-même la régler dans les plus petits détails.
Au commencement de 1673, à la prière de la R. M. Supérieure, Mgr de Nesmond entreprit la visite du monastère. Ce prélat, dont l'épiscopat a été si fécond pour le diocèse de Bayeux, fit dans cette circonstance, aux Sœurs réunies, une allocution d'une remarquable piété. Après avoir exposé les avantages de la visite, il les invita à s'ouvrir avec un esprit de simplicité tout enfantine sur leurs besoins et sur les fautes contre l'observance ; par là, elles imiteront les vertus du divin Enfant Jésus. Avec beaucoup d'ha-
bileté et de finesse, il fit comprendre qu'il n'y a rien de contraire à l'humilité et à la charité à parler dans cette circonstance des défauts remarqués, que c'est plutôt faire acte de ces vertus :
« Car, dit-il, s'il y a t[uelque défaut où votre Sœur tombe, qui ait besoin d'un remède que nous pouvons y apporter, pourquoi voudriez-vous le dissimuler, et par conséquent empêcher son amendement et son avancement. Ce serait faire comme une infirmière, qui cacherait au médecin les maux de ses malades. Si des remèdes contraires à ces maladies étaient ordonnés, son silence n'en serait-il pas la cause ? Si vous cachez ce qui est imparfait en votre Sœur, vous serez aussi cause des fautes qu'elle commettra, ne lui ayant pas procuré le remède, que, avec la grâce de Dieu, nous pouvons y, donner dans cette visite,
Ce prélat entra parfaitement dans l'esprit du quatrième vœu, et ses paroles prouvent l'estime qu'il avait pour l'Institut :
« Vous devez surtout bien remarquer ce qui concerne votre quatrième vœu^ car vous avez une obligation spéciale de procurer qu'il s'accomplisse parfaitement, en travaillant à votre propre sanctification. Car, comment pouvezvovis travailler efficacement au salut des âmes que Dieu commet à vos soins, si vous n'êtes très-soigneuses de procurer le vôtre, par la fidèle imitation des vertus dont Notre-Seigneur nous a donné l'exemple ? Vous êtes aussi obUgées de vous rendre capables de procurer ce salut des âmes. Priez donc Dieu qui vous a appelées à ce saint emploi de vous donner les grâces de vous en acquitter dignement. Dites-lui souvent, avec votre glorieux Père S' Augustin : Commandez, Seigneur, mais donnez la force pour ce que vous commandez.
« Ce faisant vous devez espérer de cette première visite beaucoup d'utilité et de force pour vous acquitter de votre vœu spécial. C'est un point très important et duquel dépend votre salut éternel. Efforcez-vous donc de faire fructifier le sang du Fils de Dieu, qu'il met dans vos mains comme dans les nôtres. Instruisez ces chères âmes par vos bons exemples aussi bien que par vos paroles. Quand quelquefois vous les voyez obstinées, n'en êtes-vous point la cause par votre peu de fidélité à vous perfectionner vous-mêmes, par votre négligence à profiter des grâces que la bonté de Dieu vous donne pour mériter leur conversion ? Rentrez donc en vous-mêmes, et anéantissez-vous lorsque vous les voyez peu disposées à recevoir vos avertissements, craignant d'en être la cause, pour ne leur avoir pas donné tous les bons exemples que vous leur deviez... »
Le bon Évêque n'acheva pas cependant la visite si solennellement commencée. Après avoir vu les plus anciennes Sœurs, il choisit la S' Marie de la Nativité Herson pour aller gouverner le couvent de la Charité à Bayeux. C'était la maison fondée par M"" Morin quelques années après sa sortie de Notre-Damede-Charité, comme nous l'avons dit au chapitre III. Elle y était morte en odeur de sainteté le octobre 1657. La S"" Marguerite
de Jésus avait renoncé aux idées qui amenèrent sa séparation d'avec le V. P. Eudes, Le nom qu'elle a donné à sa maison, l'habit blanc des Sœurs, l'esprit même et les œuvres de son monastère l'indiquent bien clairement.
La S' Marie delà Nativité succédait aux Religieuses de l'Hôtel- Dieu de Caen, qui avaient formé les premières Sœurs de cette Communauté. Comme compagne elle demanda et obtint d'emmener avec elle la S' Marie de l' Enfant-Jésus de Bois-David. Mgr de Nesmond leur prescrivit sagement de se conformer au règlement et aux usages de la maison.
Bientôt les Sœurs de Caen regrettèrent ce départ, la mort venant leur enlever des Religieuses sur lesquelles elles fondaient de grandes espérances. Le Vénérable en éprouva encore plus de peine. Il voyait que la supériorité de la Mère du Saint-Sacrement touchait à sa fin, et la Mère Marie de la Nativité lui paraissait la plus capable de la remplacer. D'ailleurs, sa vieillesse et ses infirmités l'avertissaient que sa fin ne pouvait être éloignée, et son cher monastère n'avait pas encore ses Constitutions et son Coutumier entièrement établis. Avec sa nièce, il espérait pouvoir y travailler avec plus de facilité et d'entente. Ce sont les raisons qui l'ont fait insister auprès d'elle et de sa compagne pour hâter leur retour.
Un historien a dit que si ces deux Religieuses étaient restées à Bayeux, la maison eut pu facilement devenir un couvent de l'Ordre. Le zélé Fondateur ne voyait certaineriîent pas d'espérance d^arriver à ce résultat ; il l'eut favorisé. Puis il voulait surtout consolider l'esprit religieux dans le monastère de Caen. C'est pourquoi toutes ses lettres à ses Filles tendirent à les y faire revenir. Les trois suivantes nous sont seules parvenues :
a Voilà, ma très chère et très aimée Fille, deux livres que je vous envoie dont la lecture m'a beaucoup servi. Je vous prie de les bien lire et de les pratiquer encore mieux, spécialement en ce qui regarde la douceur, car l'humeur rude, aigre, sèche, âpre, altière et dominante n'est propre qu"à tout gâter, qu'à détruire l'affection, la tendresse et la confiance fihale, qui doit être dans les cœurs des personnes que nous gouvernons, et à y mettre la crainte, la terreur, le mépris, l'aversion et la haine ; en un mot, cela n'est bon qu'à perdre une communauté et à mettre une supérieure au billot. Je ne crois pas, ma très chère Fille, que vous en usiez de la sorte, et personne ne m'en a parlé ; mais l'expérience que j'ai, que la supéi'iorité perd beaucoup de supérieurs en leur donnant cet esprit haut et dominant, rude et âpre, sec et raide, me fait tout craindre. Étudiez-vous donc, je vous en conjure, à conduire vos filles
avec toute la douceur, bénignité, cordialité et tendresse possibles. C'est l'esprit de Notre-Seigneur et de sa très sainte Mère ; pri^ z-les souvent de vous les donner ainsi qu'à moi-même, et demandez aune de vos Filles de vous avertir des fautes que vous y ferez.
« Tout vôtre,
Jean Eudes, Prêtre-Missionnaire.
La S' Marie de la Nativité profita de ces sages avis, si bien que sa conduite à Bayeux fut si goûtée de Monseigneur et des Religieuses que son retour à Caen fut très-difficile à obtenir. Mais le pieux Fondateur y mit sa persévérance ordinaire, comme le prouvent les deux autres lettres :
« Je vous remercie de tout mon cœur, ma très chère Fille et ma très bonne nièce, de votre chère lettre toute pleine de charité et de cordialité. Il est vrai que notre très aimable Sauveur me donne bien des croix^ mais en même temps il me donne une si grande abondance de grâces que toutes mes afflictions se changent en consolations. On a publié contre moi partout un grand nombre de mensonges et faussetés, mais Dieu en tirera sa plus grande gloire, et le père du mensonge, qui en est l'auteur, en aura la confusion.
« Je rends grâces infinies à mon très cher Jésus et à sa divine Mère de toutes les bénédictions qu'ils donnent à votre travail dans la Maison où vous êtes et les supplie de les augmenter de plus en plus, tant en vous qu'en votre chère compagne, que je salue très cordialement.
« Je suis très obligé au R. P. Gardien ,dont vous me parlez, pour les charités qu'il exerce vers vous et pour les bontés qu'il a pour moi, je lui en rends mille et mille grâces. Mes affaires sont en fort beau chemin, grâce â Dieu ; les faussetés se découvrent, et j'espère que Notre-Seigneur et sa divine Mère nous feront voir bientôt les effets de leur particulière protection.
« Ce n'est pas assez que vous ayez fait voir vos raisons et vos diflacultés à la Mère Supérieure, vous devez encore les exposer à Mgr de Bayeux et le suppHer de se souvenir de la parole qu'il vous a donnée.
« Surtout, surtout, surtout, je vous conjure, ma très chère Fille, d'imprimer bien dans le cœur de toutes vos Filles une tendre et cordiale dévotion à la très sacrée Mère de Dieu, qui est une source inépuisable de toutes sortes de bénédictions, et un moyen infaillible pour arriver au salut éternel. Je la supplie de tout mon cœur de les bénir toutes et de verser sur vous, ma chère Enfant et sur votre bien-aimée compagne, ma très chère F"ille, abondamment et continuellement ses plus saintes et précieuses bénédictions : Nos cum Proie pia henedicat Virgo Maria. Je suis en la sainte dilection du très aimable Cœur de Jésus et de Marie, ma très chère Fille, « Tout vôtre,
M Jean Eudes, Prêtre-Missionnaire.
« Paris, i6 février 1674. »
Les croix dont parlent cette lettre sont les libelles répandus contre lui à l'occasion de Marie Desvallées et la disgrâce de
Louis XIV, que la découverte de la supplique de M. Boniface lui fit encourir. Il était à Paris pour cette pénible affaire. Mais rien ne pouvait le distraire de ce qui était utile à ses chères Filles de Notre-Dame-de-Charité. Aussi, pour hâter le retour de celles dont la présence lui paraissait nécessaire à Caen, il leur écrivit de nouveau :
« Je ne puis vous dire, mes très chères Filles, autre chose que ce qu'on vous a déjà dit plusieurs fois, qui est que vous êtes obligées de faire tout ce que vous pourrez pour revenir dans la maison de votre Institut et de votre vocation. Il n')' a pas longtemps que j'en parlai à Mgr de Bayeux, et il m'a dit que la dernière fois qu'il vous en avait parlé, vous lui avez témoigné être bien aises de demeurer où vous êtes. Si cela est, je ne comprends point ce que vous m'écrivez ; si ce n'est pas, pressez-le sur sa parole et sur l'ennui qui vous accable d'être hors de votre centre si longtemps, et sur ce qu'il y a grand nombre de religieuses dans son diocèse, qu'il peut mettre à votre place. Ne vous contentez pas de lui en parler une fois, ni quatre, ni douze, mais ne cessez de le presser, supplier et prier de bouche et par écrit.
« Je suis de tout mon cœur, en Jésus et Marie, « Tout vôtre,
« Jean Eudes, Prêtre-Missionnaire. »
La Mère Marie de la Nativité suivit la direction qui lui était ainsi donnée. De peur qu'on ne gardât la S' Marie de l'Enfant- Jésus, elle prit la précaution de la faire partir avant elle, dès le 8 septembre 1674. Pour elle, Mgr de Bayeux ne consentit à la laisser revenir à Caen que le 8 février 1675. C'est le jour de la fête du Saint Cœur de Marie qu'elle rentra dans son cher monastère, pour n'en plus sortir. Son vénérable oncle témoigna en effet le désir qu'elle ne fût jamais envoyée en fondation.
Le départ de ces deux Sœurs pour Bayeux avait eu encore le bon résultat d'amener la Mère Marie du Saint-Sacrement à en envoyer aussi deux à Rennes, comme le racontera l'histoire de cette première fondation. C'est au milieu de ces épreuves et de ces consolations qu'arriva la fin de sa supériorité, et à sa place, le 30 mai 1675, fut élue la Mère Marie de la Nativité Herson.