‹ Les origines de Nôtre-Dame-de-CharitéChapitre 25 sur 34 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Supériorité de la Mère Marie de l'Enfant-Jésus de Bois-David. — Union du Monastère avec les Bénédictines du Saint-Sacrement. — Derniers entretiens du V. P. Eudes.

La nouvelle Mère n'avait que 31 ans, mais sa vertu et son expérience étaient bien supérieures à son âge. La grande épreuve de son gouvernement fut l'affection que toutes ses qualités inspiraient à ses Sœurs. Sa conscience très-délicate lui reprochait de les détourner ainsi du pur amour de Dieu, Elle s'exerçait alors à une sévérité bien contraire à sa bonté naturelle". Rien n'y faisait. L'Annaliste de Notre-Dame-de-Charité dit qu'on aimait mieux être reprise par elle que caressée par une autre.

Un des premiers actes de son gouvernement fut une union de prières qu'elle fit contracter à son monastère avec les RR. MM. Bénédictines de l'Adoration perpétuelle. En voici l'acte :

« Loué soit à jamais le Très Saint Sacrement de V Autel !

« Nous, Sœur Mechtildedu Saint-Sacrement, indigne Prieure des religieuses Bénédictines de rAdoration perpétuelle du Très-Saint-Sacrement de TAutel, étant requise par la très Révérende et très vertueuse Mère Supérieure et les Religieuses de Notre-Dame-de-Charité de Caen, de vouloir les associer à l'Adoration perpétuelle et les admettre à la participation des bonnes œuvres qui se pratiquent dans les monastères de notre Institut, nous y adhérons avec respect, en considération des mérites et haute piété de la Révérende Mère et de ses Filles, auxquelles nous demandons humblement union réciproque en la charité de Jésus-Christ, et part en leurs saintes prières, pour obtenir la grâce de nous acquitter dignement de notre obligation envers cet auguste Mystère ; et, en vertu du pouvoir à nous concédé par le Saint-Siège, nous accordons avec une affection singulière l'association que la dite Révérende Mère et sa dévote Communauté désirent, leur donant toute la part à nous possible, aux amendes honorables, adorations, communions, oraisons, pénitences, mortifications et généralement à tous les biens et vertus qui sont en usage à notre Congrégation, comme si elles y étaient incorporées et faites par vœu exprès les victimes du Fils de Dieu en ce divin Sacrement, en réparation des outrages qu'il y reçoit incessamment des impies.

« En foi de quoi nous avons signé les présentes, fait contresigner par notrg Secrétaire et apposer le sceau de notre Monastère.

« A Paris, ce 4 novembre 1678.

<( Sœur Mechtilde du Saint-Sacrement, Prieure.

(( Par l'ordre de ma Mère Prieure.

« Sœur Thérèse de Jésus, Secrétaire du chapitre. »

Nous avons rapporté ce fait et inséré cet acte, car il est une nouvelle preuve des relations intimes du V. P. Eudes et de ses enfants avec la fondatrice des Bénédictines du Saint-Sacrement. Ces relations remontent évidemment au premier séjour de la Vénérée Mère à Caen, en 1642, car le P. Costil a conservé une lettre que le V. Eudes lui écrivit d'Autun en 1648 et qui suppose bien une liaison déjà ancienne. L'influence de l'apôtre des Sacrés Cœurs sur le commencement de ce saint Ordre fut si considérable que toutes les prières de son Manuel à l'usage d'une communauté ecclésiastique, toutes les fêtes qu'il institua, y furent acceptées avec empressement. Les salutations au Sacré Cœur, Ave, Cor Sanctissimum; à la Sainte Vierge, Ave Maria, Filia Dei Patris ; à Saint Joseph, Ave, Joseph, imago Dei Patris, y sont encore récitées aujourd'hui. Les mêmes litanies sont en usage chaque semaine et chaque année. Outre les fêtes des Sacrés Cœurs, la Mère Mechtilde emprunta au Propre de la congrégation de Jésus et Marie celles du Divin Sacerdoce, de Notre-Dame-de-la- Victoire, de la Compassion de la Sainte" Vierge et plusieurs autres. Le V. Eudes vit donc avec plaisir, s'il n'en fut pas l'instigateur, la demande d'union adressée à ce pieux institut par la Mère Marie de l'Enfant-Jésus.

Les dernières années de la vie du pieux Instituteur, si éprouvées par la disgrâce de Louis XIV et les craintes qu'elle lui faisait concevoir sur l'avenir de sa congrégation de Jésus et Marie, furent consolées par la douceur et la fréquence de ses rapports avec Notre-Dame-de-Charité. Les travaux du Coutumier l'y amenaient souvent et il trouvait dans les Supérieures des cœurs dociles et pleins du zèle qui le consumait. Il eut même la consolation de s'entretenir en cette année 1678 avec la Mère Marie de la Trinité Heurtant venue à Caen pour prendre les sujets destinés à la fondation que M'"'' d'Argouge voulait faire à Paris. Ces deux grandes âmes durent bien se comprendre. Elles ne s'étaient pas rencontrées depuis la mission de Rennes, et^ dans cet intervalle, les maisons de Rennes,

d'Hennebont, de Guingamp, s'étaient fondées, en grande partie, par l'ascendant de sainteté exercé par cette pieuse religieuse. Les projets pour Paris et Vannes mûrissaient. Le grain de sénevé, si petit dans ses commencements, allait donc grandir ; tant de contradictions, d'épreuves et de travaux ne seraient donc point inutiles. C'était là un avenir consolant pour le-cœur du bon Père, et la lecture d&s vieux manuscrits le montre aimant à y porter son regard.

Elle le fait voir aussi plein de tendresse pour ses chères Filles. Dans ces visites, il ne se contente point de s'entretenir avec les principales sœurs des grands travaux qui les occupaient, il visite les infirmeries, console, confesse les malades, dit un mot pieux à tout le monde, fait une observation utile en passant, et enfin réunit souvent la Communauté pour la nourrir du pain de la divine parole.

Un jour on lui apprend qu'une statue de la Sainte A^ierge, fort belle^ envoyée par les Sœurs de Rennes, avait été déposée dans un baril au grenier, parce qu'on n'avait su d'abord où l'exposer. De son air naïf et bon, il répéta plusieurs fois : « La sainte Vierge dans un baril, c'est la mettre en prison, » Les sourires des Sœurs ne purent le faire sortir de son sérieux, et il ajouta qu'il aurait fallu mettre cette statue dans un lieu convenable où elle put être honorée. A sa prière, les Sœurs l'apportèrent ; il la bénit avec un grand sentiment de foi, puis fit mettre la Communauté à genoux, « parce que, dit-il. Dieu ne refuse jamais la première grâce demandée devant une statue qui vient d'être bénite. Toutes les fois, du reste, que vous la saluerez en récitant un Sub tuum, trois Ave Maria, trois Monstra te, vous obtiendrez une bénédiction. » La Mère Marie de l'Enfant- Jésus se proposait de placer cette statue au noviciat pour obtenir que les vides faits par la mort fussent comblés. Cette demande fut merveilleusement exaucée. Vingt-deux nouvelles Religieuses avons-nous déjà dit, furent reçues dans les cinq années suivantes.

Dans une autre circonstance, rencontrant une Sœur, il lui demanda : « Aimez-vous bien le bon Dieu ? Comment faitesvous un acte d'amour pour lui ? »

La Sœur lui répondit simplement qu'elle s'efforçait plus encore par ses actes que par ses paroles de lui prouver qu'elle l'aimait de tout son cœur.

« Savez-vous bien, ma Fille, continua-t-il, que vous avez deux cœurs^ un grand et un petit. Celui-ci est le vôtre, mais le grand

est celui de notre bon Sauveur qui est encore le votre, puisque le Père Eternel nous l'a donné et que lui-même s'est donné à nous. Or, c'est avec cet adorable cœur qu'il faut aimer Dieu. Car, que pouvez-vous faire avec votre petit cœur ? Dorénavant, dites donc : Mon Dieu, je vous aime avec tout et de tout mon grand cœur. »

Sous cette forme simple et pratique, l'union au Sacré Cœur de Jésus est bien facile.

L'esprit du bon Père était attentif à tout : Une Sœur ancienne et très vertueuse s'oublia à dire quelques paroles sentant l'affectation ; il l'en reprit sévèrement et répéta ce que déjà, en d'autres circonstances, il avait inculqué : « Mes Filles, je vous prie d'abhorrer le monde et ses maximes en toutes choses: qu'on ne voie parmi vous qu'une grande simplicité dans vos manières et dans vos paroles. »

Peu de temps avant la rénovation annuelle des vœux, un de ses entretiens indiqua les dispositions avec lesquelles il faut faire cette cérémonie. « La principale consiste, dit-il, à présenter à Dieu, en cette occasion, un cœur véritablement humilié et anéanti à la vue de vos misères. Il faut même chercher dans vos familles les souvenirs les plus humiliants pour y puiser l'humilité et chérir le mépris qui vous en revient. Ainsi persuadées de votre bassesse, vous rendrez votre sacrifice très agréable à votre divin Époux qui ne se plaît que dans les âmes humbles et rabaissées. »

Les petits détails de la vie chrétienne ne lui échappaient point. Il recommanda un jour de dire avec piété les grâces après les repas pour ne pas frustrer les fondateurs et bienfaiteurs du secours qu'ils peuvent recevoir de ces prières. La formule usitée demande, en effet, pour eux les biens célestes en retour des biens temporels qu'ils ont donnés aux communautés. Il profitait de cette circonstance pour enseigner la vertu de reconnaissance à ses chères Filles.

Consulté sur la réception d'une postulante qui se présentait, il donna ce sage conseil : « Considérez bien si elle a les conditions requises, à savoir : Si elle est bien résolue de renoncer à sa propre volonté, si elle a un grand ^èle pour le salut des âmes, si elle est saine de corps et a l'esprit naturellement bon. Car on ne saurait dire combien il est important de prendre garde aux filles qu'on reçoit, de les bien examiner et soigneusement éprouver quand elles sont dans le noviciat. Surtout, surtout, il

faut prendre garde d'en recevoir à la profession qui aient l'esprit du monde, Vesprit de superbe et de vanité. »

La sainteté, la sublimité du quatrième vœu, les moyens d'y être fidèle continuaient d'être la matière la plus ordinaire de ces allocutions. Sur ce sujet, son cœur ne tarissait jamais. La crainte de se répéter ne l'arrêtait point.

L'Office divin était ensuite l'objet' de ses enseignements. Ce saint prêtre qui, avant de commencer son bréviaire, disait souvent: « Mon bréviaire à dire, quel compte à rendre! » et s'excitait ainsi à la ferveur, instruisait ses Filles de la grave obligation où elles sont de se bien acquitter de cette fonction angélique. Souvent il venait les entendre à l'improviste et les avertissait des moindres fautes commises, des moindres s^dlabes mal prononcées. Il exigeait que les cérémonies fussent faites avec gravité et application intérieure. Le chant était surtout l'objet de son attention. Il le voulait simple, bien exécuté, non pour plaire aux hommes mais à Dieu. D'autres fois, quelques versets de l'ofiice le touchaient plus particulièrement et donnaient . lieu aux commentaires les plus propres à exciter la ferveur des Sœurs et à leur donner le moyen de s'occuper intérieurement pendant la psalmodie.

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