CHAPITRE XXIV
Derniers actes du Vénérable Eudes en faveur de Notre-Dame -de- Charité. — Sa sainte mort.
Ces pieux entretiens étaient comme le chant du cygne et les derniers accents d'une voix si éloquente. Pieusement recueillies, ces paroles continuent le bien qu'elles produisaient alors dans les cœurs. Les forces du saint vieillard diminuaient, en effet, de jour en jour. Au mois de juin 1679, il fut mandé à Paris. C'était la fin de sa disgrâce. Louis XIV le reçut le 1 6 et se montra fort aimable pour lui. Plusieurs courtisans et parlementaires furent moins généreux que le roi, et, bien des années après, en souvenir de cette fâcheuse supplique Boniface, s'opposèrent à l'établissement, à Paris, d'une maison de la Congrégation de Jésus et Marie.
Les rancunes jansénistes étaient, comme les rancunes libérales, immortelles.
Heureux d'avoir sauvé l'existence de sa Congrégation, le Vénérable Instituteur reprit la route de Caen. Ce long voyage se fit en coche. La dureté de ce charriot lui occasionna une infirmité qui le réduisit à l'impuissance de continuer ses travaux apostoliques et l'avertit que sa mort ne pouvait être éloignée. Aussi à partir de ce jour il ne s'occupa plus qu'à régler ses affaires et à terminer son ouvrage le plus important et le plus beau : Le Cœur admirable de la très Sacrée Mère de Dieu. Il eut la consolation d'y mettre la dernière main le 25 juillet 1680^ quelques semaines seulement avant sa mort.
Parmi les affaires qu'il désirait le plus régler, se trouve une question d'intérêt entre le séminaire de Caen et le couvent de la Charité. Il le fit à sa mar»ère ordinaire^ en cédant tous ses droits. L'acte qui en fut dressé appartient à cette histoire ; souvent déjà il y a été fait allusion.
« Comme il n'y a rien qui déplaise tant à Dieu, qui s'appelle le Dieu de paix et de charité, que le trouble et la division, ni rien qui lui soit plus agréable que la paix et la concorde, spécialement entre les personnes qui sont consacrées d'une manière particulière à sa divine Majesté, tels que sont les ecclésiastiques et les personnes religieuses, les Prêtres du Séminaire de Caen et les Religieuses de Notre-Dame-de-Charité, ayant sujet de craindre qu'il n'arrive quelque trouble et division entre les deux communautés, au sujet de certains intérêts temporels qui ont besoin d'être éclaircis ; pour éviter les inconvénients qui en pourraient naître, les dits Prêtres et Religieuses sont convenus ensemble de leur piwe et franche volonté, et par un consentement unanime, de s'obliger mutuellement à tenir et exécuter inviolablement les articles suivants :
« i» Messire Jean le Roux, sieur de Langrie, président au Parlement de Rouen, qui a fait la fondation des dites Religieuses de Notre-Dame-de- Charité, ayant fait une reconnaissance écrite et signée de sa main du 18 octobre de l'année 1651, dont les dits prêtres sont saisis, par laquelle il déclare que des 14,000 livres portées dans le contrat de la dite fondation, il y en a 4,000 qui sont provenues des deniers appartenant aux dits prêtres du dit Séminaire de Caen, ces mêmes prêtres déclarent quïls ne prétendent point demander jamais la répétition de cette somme, l'ayant donnée et la donnant de rechef, en tant que besoin serait, librement et volontairement, et de tout leur cœur, pour l'amour de notre Sauveur et de sa très sainte Mère, afin de contribuer par ce moyen à l'établissement et au maintien du dit monastère de Notre-Dame-de-Charité ;
« 2° Outre la dite somme de 4,000 livres, les dits Prêtres en ont encore fourni plus de 2,600, tant pour le louage et l'ameublement de la maison nécessaire à la demeure des Religieuses et pour leur nourriture et subsistance au commencement de leur établissement, que pour les frais de plusieurs
voyages qu'il fallut faire à Paris, à Rome, à Rouen et ailleurs, afin d'obtenir les lettres du Roi pour le dit établissement et de les faire vérifier au Parlement, et avoir aussi des Bulles de Notre Saint-Père le Pape ; et les dites Religieuses prétendant avoir rendu aux dits Prêtres quelques parties de cet argent ; les dits Prêtres soutenant que ce qu'ils ont reçu, à savoir 750 livres, est peu de chose à l'égard de ce qui leur était dû, ont résolu, pour éviter la contestation, et pour conserver l'union et la charité, de sacrifier tous leurs intérêts et prétentions au bien de la paix, se quittant les uns et les autres entièrement et sans réserve de tout ce qui pourrait être dû de part et d'autre, et renonçant à jamais les dits Prêtres, pour eux et pour leurs successeurs, et les dites Religieuses, pour elles et pour celles qui leur succéderont, à s'inquiéter et troubler les uns et les autres, ni demander aucune chose de ce qui aurait été employé ou restitué de part et d'autre, en quelque manière ou pour quelque sujet que ce puisse être, sans exception ni réservation quelconque ; et, à cette fin, les deux communautés des dits Prêtres et des dites Religieuses déclarent qu'ils ont donné, cédé et transporté, donnent, cèdent et transportent les uns aux autres tout ce qu'ils pourraient se devoir mutuellement et se demander les uns aux autres, en quelque façon et pour quelque d&use que ce puisse être, ce que les dites communautés ont respectivement promis tenir et entretenir sur l'obligation de tous leurs biens, meubles et immeubles, présents et à venir.
« Fait à Caen, aujourd'hui 14 novembre 1679. >,
Cette pièce n'était signée que des S" Marie de l'Enfant-Jésus, Marie de la Nativité et de Jésus AUain, parce que, sans doute, elle était pour le séminaire. Le monastère de Notre-Dame-de Charité devait posséder une copie de cet acte, revêtu de la signature du Vénérable et du Supérieur du séminaire.
L'importance de cette délicate affaire est visible ; elle ne paraît pas s'être réglée sans difficultés. Sa conclusion fut un soulagement pour le bon Père.
Quelques mois après, sentant toujours ses forces diminuer, il convoqua une assemblée régulière de sa Congrégation. Quand elle fut réunie à Caen, le 27 juin 1680, le Vénérable Instituteur, dans une courte allocution, pria les membres qui la composaient de lui donner un successeur capable de réparer les fautes innombrables qu'il disait avoir commises pendant sa longue administration : « Quel malheur, ajouta-t-il, si, au lieu d'un successeur qui réparât mes grandes fautes, on m'en donnait un qui en augmentât le nombre, et qui, par sa mauvaise conduite, fournît à nos ennemis de justes sujets de détruire l'œuvre de Dieu. Ainsi, mes chers Frères, je vous conjure d'y bien penser et d'élire quelqu'un de qui nous n'ayons pas lieu d'appréhender un si grand malheur. »
L'assemblée portait un tout autre jugement de son gouvernement, mais, forcée par l'évidente nécessité, elle procéda à l'élection. A l'unanimité moins deux voix, le P. Blouet de Camilly fut élu. C'était le fils de M'"° Blouet de Camilly, la coopératrice si zélée et si intelligente du Vénérable Eudes dans toutes ses œuvres et en particulier dans la fondation de Notre-Dame-de- Charité. Il est certain que le saint vieillard lui donna les deux voix que son titre de supérieur général lui attribuait^ sans cela au moins trois voix se seraient portées sur un autre Membre : celle du P. Blouet et les deux du Vénérable. Son journal est donc l'expression bien sincère de la joie que cette élection lui causa. Un historien a insinué le contraire.
Dans cette circonstance, son humilité se montra avec une simplicité et une grandeur qui ne se trouvent que dans les Saints. Aussitôt le résultat de l'élection proclamé, ce vénérable vièillard se jeta aux pieds du nouveau Supérieur pour lui demander sa bénédiction et recevoir ses ordres. Ce ne fut point un acte passager, toujours il fut le premier à donner au R. P. Blouet les marques de sa parfaite soumission. Il le força d'exercer toute l'autorité et de prendre toutes les préséances dues à sa charge.
Débarrassé du poids de la supériorité, le Vénérable Serviteur de Dieu ne pensa plus qu'à se préparer à la mort. Dès que son livre sur le Cœur de la Mère admirable fut achevé, il commença sa retraite annuelle. Comprenant bien qu'elle serait la dernière, il la fit en préparation à la mort. La ferveur que lui inspira cette pensée fut si grande que, malgré toutes ses infirmités, aucun de ses exercices ordinaires ne fut négligé. On peut cependant bien dire que toute sa vie s'était passée dans cette préparation. Outre sa retraite ordinaire, il se livrait tous les ans, pendant dix jours, aux pratiques pieuses prescrites dans son livre : La Vie et le Royaume de Jésus, pour se disposer à ce grand et terrible passage.
Depuis longtemps aussi, pour obtenir la grâce d'une sainte mort, tous les soirs, avant de prendre son repos, il récitait un petit chapelet de sa composition. Après avoir dit trois fois son oraison jaculatoire la plus ordinaire : Veni, Domine Jesu, venez, Seigneur Jésus ! il prononçait sur les petits grains trente-quatre fois Jésus, Maria, pour honorer les années de Notre Seigneur sur la terre et lui témoigner son désir d'expirer en prononçant ces noms sacrés. Sur trois gros grains, en l'honneur des trois divines personnes de la Sainte Trinité, il disait ces autres
paroles : Benedicta tu in mulierihus, et henedictus fructtis ventris tui Jésus. Les personnes soumises à sa direction ont bien souvent reçu le conseil d'adopter cette pieuse coutume. Ses enfants peuvent facilement la prendre. Plus facilement encore ils peuvent adopter, comme usages ordinaires de l'assistance des mourants, les actes que le Vénérable Eudes voulut qu'on lui fît produire à lui-même aux approches de la mort.
Dès 1673, il en avait dressé un mémoire, l'avait cacheté et remis à un de ses confrères, avec prière de l'ouvrir quand il le verrait en danger, et de lui procurer tous les secours spirituels qui s'y trouvaient indiqués.
Voici quels étaient les principaux : il demandait : 1° qu'on lui fît administrer de bonne heure et tandis qu'il aurait encore le plein usage de sa raison, le Saint Viatique et l'Extrême-Onction ;
2° Qu'on fît pour lui les exercices de la préparation à la mort de la Vie et Royaume de Jésus et les protestations marquées dans le petit livre du Contrat de l'homme avec Dieu par le saint Baptême;
3° Qu'on lui aidât à gagner les indulgences plénières accordées pour l'heure de la mort ;
4" Qu'on produisît des actes de foi et des autres vertus en son nom, s'il avait perdu l'usage de la raison ;
5° Qu'on inhumât son corps avec le petit habit blanc qu'il portait en l'honneur des trois grands privilèges de la Sainte Vierge, c'est-à-dire de sa Conception immaculée, de sa Maternité divine et de sa perpétuelle Virginité, avec son scapulaire et son rosaire et une petite statue de la Vierge tenant son Fils.
Par reconnaissance pour les bienfaits reçus de Dieu, il voulait qu'on y joignît une copie de son Magnificat, tel qu'il est dans le Manuel de sa Congrégation.
Les Sœurs de Notre-Dame-de-Charité doivent d'autant plus se conformer à ces saintes pratiques, que leur bon Père les leur a presque toutes prescrites pour elles-mêmes dans une de ses lettres à la R. M. Patin.
En outre, le V. P. Eudes avait souvent demandé à Dieu, par l'intercession de la Sainte Vierge, la grâce de mourir avec la foi des martyrs, la pureté des vierges et la contrition des saints pénitents, dans l'amour, par l'amour et pour l'amour de Jésus. Tant de ferventes prières devaient être bientôt exaucées ; cette préparation éloignée à la mort devait procurer une préparation prochaine plus parfaite encore.
Immédiatement après cette fervente retraite, le saint vieillard voulut visiter une dernière fois ses chères Filles de Notre-Damede-Charité pour se recommander à leurs prières et leur faire ses derniers adieux. D'une voix presque éteinte, mais remplie d'onction, il les avertit qu'il allait prendre le lit, et que, sans doute, il ne s'en relèverait pas. Puis, après leur avoir donné ses derniers avis, il les remercia affectueusement de leur fidèle attachement pour lui. A la fin, se mettant à genoux et levant les yeux et les mains au ciel, il demanda à Dieu de les combler de ses grâces, de répandre sur elles ses plus abondantes bénédictions et de leur servir lui-même de père. En finissant il leur donna sa bénédiction.
Il est plus facile de s'imaginer que de décrire cette dernière scène. Elle serait bien digne d'inspirer le talent des peintres et des poètes. Nous l'avons racontée avec la simplicité du P. Martine qui, seul, nous en a conservé le souvenir. 11 ajoute que les Sœurs fondaient en larmes à la pensée qu'elles n'entendraient plus cette voix qui les avait guidées si longtemps dans le chemin de la perfection, qu'elles ne reverraient plus ce bon Père qui les avait tant aimées. En effet, elles regardaient ses dernières paroles comme une prophétie de sa mort prochaine, et elles avaient raison.
Après avoir donné à l'Ordre de Notre-Dame-de-Charité cette preuve de sa tendesse, le Vénérable Instituteur rentra au Séminaire pour n'en plus sortir. Attaqué d'une fièvre violente, accablé de plusieurs autres graves infirmités, il dut bientôt prendre le lit, parfaitement résigné à souffrir tout ce que la divine volonté jugerait bon de lui envoyer. Aussi au milieu des plus cruelles souffrances^ sa patience ne se démentit pas un instant. Aucune plainte ne sortit de sa bouche. Ses Frères, qui lui prodiguaient leurs soins, n'entendirent que des actes de résignation et d'amour.
La crainte des jugements de Dieu, objet si fréquent de ses prédications, l'avait lui-même vivement pénétré jusqu'alors ; dans sa dernière maladie, elle fit place à un sentiment de douce confiance en la bonté divine.
Un de ses confrères lui ayant demandé s'il ne craignait pas la mort, il répondit : « J'en ai bien sujet, mais j'espère dans les <( miséricordes de mon Dieu et dans les mérites infinis de mon « bon Sauveur. J'espère de la bonté de sa très-sainte Mère, qui « est la mienne, qu'elle ne m'abandonnera pas. »
Le R. P. Blouet de Camilly fit appeler les médecins les plus distingués. Le pieux malade sentait toute l'inutilité de leur
science ; par obéissance, il se résigna cependant aux soins exigés par eux et à des opérations aussi humiliantes que douloureuses. La violence du mal ne put lui arracher que quelques soupirs involontaires. Un des assistants lui ayant alors demandé : « Mon Père, soufFrez-vous beaucoup? » — « Épouvantablement, » répondit-il. — « Mais, mon Père, ne voulez-vous pas bien souffrir toutes ces douleurs pour l'amour de Notre-Seigneur? » il ajouta :
« Ah ! de tout mon cœur, de tout mon cœur ; oui, mon Sauveur, c'est de tout mon cœur que j'embrasse toutes les peines que vous me faites souffrir. Il est bien juste, mon Dieu, que le criminel souffre, puisque l'innocent a tant enduré ; il est bien raisonnable que le serviteur endure, puisque le Maître a tant souffert. Oui, mon Dieu, c'est de tout mon cœur, puisque vous l'avez ainsi voulu; vous savez que je n'ai jamais eu d'autre volonté que la vôtre ; faites de moi ^elon votre bon plaisir. »
Dieu se montra plein de bonté et de miséricorde pour son humble et si soumis serviteur, et le combla de consolations au milieu des plus cruelles souffrances. Cependant, celui-ci sentant son mal augmenter, et craignant de perdre la présence d'esprit nécessaire pour bien recevoir les sacrements, demanda avec instances le Saint Viatique. On lui accorda aussitôt cette consolation.
Dès que le Saint-Sacrement parut^ dans sa chambre, le V. P. Eudes, animé d'une foi vive et d'une humilité profonde, pria son infirmier de l'aider à se lever, et^ malgré les représentations des assistants, ce fut à genoux, sur le pavé, qu'il voulut recevoir son Dieu pour la dernière fois. Soutenu par deux de ses Frères, il commença par faire amende honorable et réparation à Notre-Seigneur pour les innombrables péchés qu'il disait avoir commis, fit des actes de résig-nation, d'abandon de luimême et de tous ses intérêts^ d'acceptation de la mort. Ensuite il demanda pardon à tous les membres de sa Congrégation , présents et absents, et leur souhaita mille bénédictions de Notre-Seigneur et de sa sainte Mère. Tous les assistants étaient impuissants à retenir leurs larmes à la vue de tant d'humilité et de ferveur. Ce n'est qu'après tous ces actes accomplis, que le saint malade reçut le Saint Viatique.
.S'étant fait remettre au lit, son action de grâces ne fut pas moins touchante que sa préparation. Longtemps il s'occupa à produire des actes du plus ardent amour pour Celui qu'il avait
le bonheur de posséder, désirant, comme il l'avait fait si souvent, que toutes ses respirations et tous les mouvements de son cœur fussent des actes d'amour parfait, de résignation entière à la volonté de Dieu, de profonde humilité et de confiance filiale en sa divine bonté.
L'Apôtre de la dévotion au Cœur Immaculé de Marie ne pouvait oublier sa bonne Mère, se tournant vers son image, il lui disait avec la confiance la plus tendre : Maria, Mater gratice ou Monstra te esse Matrem.
Tout occupé qu'il fût de son Dieu et de son éternité, son amour pour les âmes lui fit encore donner quelques pieux avis à ses chères Filles de Notre-Dame-de-Charité et aux Carmélites dont il était le Supérieur. Il envoya recommander aux Supérieures d'avoir bien soin de ne point contrister ou laisser contrister les malades. Sa propre expérience lui faisait sans doute mieux comprendre^ malgré sa longue habitude de la vertu, combien le malade est faible et combien il faut peu de chose pour exciter ses passions, le mettre en danger de pécher et de se perdre ou au moins de perdre avec la patience le mérite de ses souffrances. C'était aussi une manière délicate d'inspirer ce sentiment charitable à tous ses enfants, et de le mieux graver dans leurs cœurs, en lui donnant le cachet d'une de ses dernières volontés.
Sentant sa faiblesse augmenter, le vénérable vieillard voulut recevoir l'Extrême-Onction. Avec une présence d'esprit et une ferveur extraordinaires, il répondit lui-même à toutes les prières de l'Eglise. A chaque onction, il produisait un acte de contrition pour les fautes commises par le sens qui la recevait.
Ses oraisons jaculatoires devinrent alors plus fréquentes encore. On l'entendait répéter : « Jésus meus et omnia, mon Jésus, vous m'êtes toutes choses ; Dilectus meus mihi, mon bien aimé est tout à moi ; Unum volo, unum quœro, unum amo^jene veux qu'une seule chose, mon Dieu ; je le cherche, je veux l'aimer seul, pour le temps et pour l'éternité. » Tous ceux qui l'entendaient prononcer ces pieuses invocations ou d'autres tirées de la Sainte Ecriture, se sentaient émus de l'onction qu'il y mettait dans ce suprême moment.
Apprenant que la dernière heure approchait. M"" de Camilly lui fit demander la consolation de le voir encore une fois et de recevoir une dernière bénédiction. — « Qu'on la fasse monter, répondit ce bon Père, c'est ma Fille aînée. » Cette pieuse et
fidèle amie des bons et des mauvais jours fut vivement émue en le voyant en proie à tant de souffrances. Mais il la consola luimême en lui manifestant l'espérance d'en voir bientôt la fin et d'en recevoir d'éternelles et magnifiques récompenses. Elle tomba alors à genoux pour lui demander sa bénédiction pour elle et pour sa famille, et pour le prier de se souvenir d'elle quand il serait dans le Paradis, Il la lui donna aussitôt, et ajouta: « Oh! « si le bon Dieu me fait miséricorde, et si j'ai quelque pouvoir « auprès de lui, je ne vous laisserai pas longtemps ici-bas après « moi. » Cette promesse devait se réaliser trois mois plus tard.
Pour le Vénérable Serviteur de Dieu, plus l'heure fatale approchait, et plus il sentait sa joie et sa confiance augmenter. Voyant ses confrères autour de son lit tout en pleurs à la pensée de perdre un si bon Père :
« Pourquoi pleurez-vous, dit-il, mes Frères? n'est-il pas juste que je paie à la nature le tribut que nous lui devons tous, que nos pères ont payé avant nous, et dont personne n'est dispensé? Réjouissez-vous plutôt de ce que je vais être délivré de cette vallée de misères, où je gémis depuis si longtemps, et de ce que je vais entrer en possession de ces grands biens, qui nous sont promis et préparés dans le ciel. Il n'appariaient qu'aux païens et à ceux qui n'ont point l'espérance des biens éternels de s'affliger de la perte de leurs amis et de leurs proches. »
Ce saint prêtre regardait ainsi la mort et il voulait que ses Frères la regardassent comme la fin des misères et le commencement du vrai bonheur. Enfin, il expira le ig août 1680, un lundi, sur les trois heures après midi, plein de jours, de vertus et de bonnes œuvres. Son âme se détacha de son corps sans efforts ni convulsions, comme le fruit mûr se détache de l'arbre. Né le 14 novembre 1601, il avait donc 78 ans 9 mois et 5 jours.
Ces intéressants détails appartiennent très bien à cette histoire. C'est ainsi que le V. P. Eudes, après avoir, par ses règles, enseigné à ses Filles à bien vivre, devait leur apprendre par son exemple à mieux mourir.