‹ Les origines de Nôtre-Dame-de-CharitéChapitre 27 sur 34 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Sépultures du Vénérable Eudes. — Son testament. — Quelques grâces et guérisons obtenues immédiatement après sa mort.

La triste nouvelle aussitôt portée à la Charité y causa le plus vif chagrin. Pour se consoler, ces Religieuses reconnaissantes demandèrent que le cœur de leur bon Père leur fût donné. Leur demande était appuyée sur un écrit signé de sa main ainsi conçu :

« L'an 1678, le 13 janvier, j'ai donné mon cœur à mes bien aimées Filles en Notre-Seigneur, les Religieuses de Notre-Dame-de-Charité, établies à Caen, pour être enterré dans leur dit monastère. Telle est ma volonté que je souhaite être effectuée, et en prie les prêtres de nos séminaires. En foi de quoi j'ai signé.

(c Jean Eudes,

« Prêtre-Missionnaire de la Congrégation de Jésus et Marie. »

Le Père Mannoury, l'auxiliaire toujours si dévoué du Vénérable dans la fondation de cet Institut, appuya la prière des Soeurs de toute son influence. Mais le Père Dufour, son secrétaire ordinaire, probablement son confesseur puisqu'il lui administra les derniers sacrements, ne souffrit même pas de délibération sur cette question, et présenta l'acte suivant révoquant le premier :

« Je révoque le don que j'ai fait de mon cœur aux Religieuses de Notre- Dame-de-Charité, désirant que mon corps et mon cœur soient inhumés ensemble dans notre église du très aimable Cœur de Jésus et de Marie.

« Jean Eudes,

« Prêtre-Missionnaire de la Congrégation de Jésus et Marte. » « Fait à Caen, ce 18 septembre 1678. »

Pour éviter toute surprise, le Père Dufour et le Frère Richard, l'infirmier du Vénérable depuis plusieurs années, s'enfermèrent dans la sacristie pour ensevelir ce saint corps et le gardèrent à vue tout le temps qu'il fut exposé à la vénération des fidèles.

C'est parce que tous ces détails n'étaient pas parfaitement connus, qu'au moment de l'ouverture du tombeau, à la fin de X Information du procès des Vertus, il y eut dans la commis-

sion un moment de bien vive émotion, lorsque auprès des restes vénérés on découvrit trois boîtes de plomb contenant trois cœurs, sans aucune indication. On se demanda si l'un d'eux n'était point celui du Vénérable. Puisqu'il ne fut point séparé de son corps^ le doute n'est plus possible. Du, reste le récit de la translation de ce précieux dépôt de la chapelle du Séminaire à l'église Notre-Dame, relate aussi le transfert des cœurs du P. Blouet et de deux autres Supérieurs généraux. Ce sont eux que le tribunal retrouva.

Pourquoi le Vénérable Eudes a-t-il changé sa première volonté ? Nous ne le savons pas. Le P. Costil, recueillant une tradition ancienne, dit que ce fut à cause de quelques peines qu'il éprouva alors. Nous n'en avons trouvé d'autre trace que l'accord sur les intérêts temporels rapporté plus haut. Cette révocation est certainement regrettable. Le profond respect que la communauté de Caen a toujours conservé pour la mémoire de ce bon Père, fait croire que ce précieux dépôt eût échappé à la Révolution et pourrait bientôt, au moment de la Béatification^ être exposé à la vénération de ses enfants et de tous les fidèles. Les Sœurs ont, en effet, précieusement conservé les linges et les morceaux de chasuble qui leur furent remis comme consolation du refus que la volonté du mort imposait du reste.

Comme il a été dit, aussitôt après le décès, le P. Dufour et le Frère Richard revêtirent le corps de ses habits sacerdotaux, le mirent dans un cercueil de plomb et l'exposèrent dans la chapelle du Séminaire. D'après Hélyot lui-même, dans son Histoire des Ordres religieux, le concours du peuple à venir voir une dernière fois ce grand serviteur de Dieu, fut si considérable, qu'il fut très-difficile de procéder aux cérémonies de la sépulture. C'est ce motif qui la fit différer jusqu'au troisième jour, c'est-à-dire jusqu'au jeudi.

Ce fut M. Guilbert, curé de Notre-Dame de Caen, Officiai et Supérieur des Sœurs, qui fit la cérémonie entouré d'un nombreux clergé, et en présence d'un peuple innombrable, dit le Père Martine. Suivant le désir du pieux défunt, son corps fut déposé dans le chœur de l'église neuve du Séminaire, bien qu'elle fût encore en construction.

En 1810. ces restes vénérables furent transférés au milieu d'un semblable concours à l'église Notre-Dame de Caen. C'est alors que les Religieuses de Notre-Dame de Charité obtinrent une grande partie du crâne et les deux tibias, avec le reliquaire qui

avait été déposé dans le cercueil. Par autorité apostolique, tous ces précieux restes ont été reconnus les 6 et 7 mars 1884. Un long procès-verbal, dont la rédaction demanda deux grands jours, en fait la description détaillée. Les parties déposées à Notre-Dame se trouvent près l'autel de la Vierge, du côté de l'épître, sous le beau mcnument que ses seuls enfants lui ont fait élever. Les fêtes qui accompagnèrent son érection feront époque dans l'histoire de la ville de Caen. La piété et le concours du peuple ne pouvaient être plus grands. En ayant été l'heureux témoin, nous pouvons l'affirmer.

Après la cérémonie des funérailles, on ouvrit le testament du Vénérable Fondateur. Ne fût-ce que comme modèle des sentiments chrétiens que ces pièces devraient toujours contenir, il mériterait d'être publié ici ; mais le lecteur attentif y trouvera le résumé de la belle vie de son auteur. Les articles 10" et 11° fixeront surtout son attention. Jamais l'humble apôtre des Sacrés Cœurs n'eût parlé en termes aussi affirmatifs, s'il n'avait pas eu des révélations spéciales à leur sujet. La tradition de ces divines communications s'est, du reste, conservée dans ses deux Instituts. C'est d'elle que l'artiste chrétien, M. Valentin, s'est inspiré pour le groupe érigé sur le tombeau. La Sainte Vierge apparaît au Vénérable en extase à ses pieds ; l'Enfant-Jésus porté sur le bras droit de sa mère se penche vers lui, et lui montre son cœur de la main droite et de la gauche lui indique celui de Marie.

C'est la même idée que les Missionnaires du Sacré-Cœur d'Issoudun ont popularisée avec tant de zèle sous le nom de Notre- Dame du Sacré-Cœur. Ce qui le prouve bien, c'est que pour donner à leur dévotion son expression liturgique, ils ont demandé à la Sacrée Congrégation des Rites les offices composés par le V. P. Eudes. Cette autorisation leur a été facilement accordée.

Ces articles du testament indiquent bien aussi le vif désir qu'avait le Vénérable Eudes de voir ses enfants, fidèles à leur vocation, répandre autour d'eux par tous les moyens en leur pouvoir, le culte des Sacrés Cœurs. La suite de cette histoire prouvera que les religieuses de Notre-Dame-de-Charité n'ont point failli à cette belle mission.

Page 1