DU VÉNÉRABLE PÈRE EUDES
Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit, et en l'honneur et union du testament que mon Jésus a fait au dernier jour de sa vie mortelle sur la terre,
je fais ce testament pour la seule gloire de mon Dieu en la forme et la manière qui suit :
1° Je me donne de tout mon cœur à mon Sauveur, pour m'unir à la foi très parfaite de sa très sainte Mère, de ses Apôtres, de ses Saints et de toute l'Église ; et en union de cette foi, je proteste, en la face du ciel et de la terre, que je veux mourir enfant de la sainte Église catholique, apostolique et romaine, et dans la croyance de toutes les vérités chrétiennes qu'elle enseigne ; je m'offre à mon Dieu pour souffrir, moyennant sa grâce, tous les tourments imaginables et toutes les morts possibles pour ce sujet ;
2° De tout mon cœur je me donne à l'amour infini par lequel mon Sauveur est mort pour moi en la croix et pour tous les hommes, et en union de cet amour j'accepte et embrasse la mort au lieu et en la manière qu'il lui plaira me la donner, en l'honneur et actions de grâces de sa sainte mort et de celle de sa glorieuse Mère, le suppliant très humblement par le Sacré-Cœur de cette divine Mère, et par son Cœur adorable rompu et brisé pour nous d'amour et de douleur en la croix, de me faire la grâce de mourir en son amour, par son amour et pour son amour ;
3° Prosterné en esprit aux pieds de tous mes Frères et de toutes les personnes à qui j'ai donné quelque mécontentement ou mauvaise édification, je leur demande pardon de tout mon cœur, les suppliant de me jsardonner pour l'amour de Notre-Seigneur, et de le prier pour moi, qu'il me fasse miséricorde.
4° De tout mon cœur je me donne à la charité immense qui a porté mon Sauveur étant à la croix à faire cette prière à son Père éternel pour ceux qui le crucifiaient : Pater, dimitte illis, non enim sciunt quid faciiint. Et en union de cette même charité, je dis à mon Père céleste, du plus profond de mon cœur, pour tous ceux qui m'ont offensé en quelque façon que ce soit, si toutefois on peut offenser un misérable tel que je suis : Pater, dimitte illis, non enim sciunt quidfaciunt;
5° Je déclare que mon intention est de recevoir PExtrême-Onction et le Saint Viatique, et je supplie mes très chers Frères de me le donner pendant que j'aurai l'usage de la raison ; je me donne à mon Dieu pour m'unir à toutes les saintes dispositions avec lesquelles ils ont été reçus par tous les saints qui les ont reçus ; et s'il arrivait que j'en fusse privé, je supplie mon très bénin Rédempteur d'opérer en moi les effets pour lesquels il les a institués, et ce pour sa seule gloire ;
6° S'il arrive que je perde l'usage de la raison et des sens extérieurs, je consens de tout mon cœur à tous les actes de foi, d'espérance, de charité, d'humilité, de résignation, de contrition et autres qui se feront pour moi, soit en la terre, soit au ciel, suppliant mes très chers Frères, mon bon Ange, S* Michel, S' Gabriel, tous les autres Anges, S' Joseph, S' Joachim, S'e Anne, S* Jean-Baptiste, S' Jean l'Evangéliste, S' Lazare, S'^ Madeleine, S*^ Marthe, tous les saints Apôtres, tous les saints Martyrs, tous les saints Prêtres, toutes les saintes Vierges, tous les saints Innocents et tous .les saints et saintes du Paradis, et surtout ma divine Mère, la très Sainte Vierge, de suppléer à mes défauts, de rendre à mon Dieu tous mes devoirs et de faire pour moi tout ce qui sera le plus agréable à sa divine Majesté, protestant aussi que je veux que tous les battements de mon cœur et de mes veines et toutes mes respirations soient autant d'actes de contrition, de résignation, de louanges et d'amour vers mon Créateur et mon Sauveur ;
7° De tout mon cœur, je me donne à l'amour infini par lequel mon Jésus a donné son âme sainte à son Père, en disant: Pater, in manus tuas commendo spiritum meum. Je la dépose dans le très aimable Cœur de Jésus et de Marie, fournaise très ardente de l'amour éternel, les suppliant très humblement de l'embraser, consumer et transformer en une très pure flamme de ce divin amour ;
8" Si j'avais quelques désirs, je souhaiterais que mon corps fût enterré dans notre église de Caen, consacrée à ce même Cœur de Jésus et de Marie ; mais j'abandonne entièrement et mon corps et mon âme à la divine volonté, me soumettant très volontiers à tout ce qu'il lui plaira d'en ordonner pour le temps et l'éternité ; consentant avec joie que mon corps soit réduit en poudre et que tous les grains de poudre qui en sortiront soient autant d'actes d'adoration et de louanges du mystère de la sépulture de mon Sauveur et de sa très sacrée Mère ;
9° Je supplie mes très chers frères de m'enterrer avec le petit habit blanc de ma divine Mère, y compris la ceinture de soie blanche et le cœur portant une croix de soie rouge, comme aussi avec l'aube que j'ai marquée pour cela, avec le saint scapulaire et le même saint Rosaire que la sœur Marie m'a donnés, avec l'original de mon testament dont cette copie restera, avec le contrat d'alliai^ce que j'ai fait avec la bienheureuse Vierge, et surtout avec sa sainte image qui est faite en partie de saintes reliques et qui est dans une petite niche de cuivre doré ;
10° De toute l'étendue de ma volonté, je me donne à l'amour imcompréhensible par lequel mon Jésus et ma toute bonne Mère m'ont donné leur très aimable Cœur d'une manière spéciale, et en union de ce même amour, je donne ce même cœur, comme une chose qui est à moi et dont je puis disposer pour la gloire de mon Dieu ; je le donne, dis-je, à la petite Congrégation de Jésus et Marie pour être le partage, le trésor, la portion principale, le cœur, la vie et la règle des vrais enfants de cette Congrégation. Comme aussi je donne et dédie cette même Congrégation à ce divin Cœur pour être consacrée à son honneur et à sa louange dans le temps et l'éternité ; suppliant et conjurant mes très aimés Frères de s'efforcer d'y rendre et d'y faire rendre tout l'honneur qui leur sera possible, d'en célébrer les Fêtes et les Offices aux jours cjui sont mai-qués dans notre Propre avec toute la dévotion qu'ils pourront, et de faire quelques exhortations sur ce sujet dane toutes les missions ; de s'étudier à imprimer dans leur cœur une image parfaite des vertus de ce saint Cœur, de le regarder et de le suivre comme la règle primitive de leur vie et de leurs déportements, et de se donner à Jésus et à Marie dans toutes leurs actions et exercices pour les faire dans l'amour, l'humilité et dans toutes les autres dispositions de leur Sacré Cœur, afin que, par ce moyen, ils aiment et glorifient Dieu avec un cœur qui soit digne de Dieu, corde magno et animo volenti, et qu'ils soient selon le Cœur de Dieu, de vrais enfants du Cœur de Jésus et de Marie ;
11° Je donne aussi ce Cœur très précieux à toutes mes très chères Filles, les Religieuses de Notre-Dame-de-Charité et les Carmélites de Caen, et à tous mes autres enfants spirituels, spécialement à ceux qui ont une affection plus particulière pour leur indigne Père, dont les noms sont écrits au livre de vie ; je les donne tous, et chacun en son particulier, à ce très bon Cœur pour les susdites intentions marquées dans l'article précédent ; et je
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leur promets que si mon Sauveur me fait grâce, comme je Tespère de s.a miséricorde infinie et de la charité incomparable de sa bienheureuse Mère, j'aurai un soin tout particulier d'eux dans le Ciel ; et j'espère que Dieu me fera la grâce de les assister à l'heure de leur mort avec cette très bonne Vierge.
120 Prosterné aux pieds sacrés démon Jésus que j'adore comme l'Instituteur, le Fondateur, le Supérieur et le Père de notre Congrégation, comme aussi aux saints pieds de la Reine du ciel que j'honore comme l'Institutrice, la Fondatrice, la Supérieure et la Mère de cette même Congrégation, je les supplie très humblement et très instamment par leur très bénin Cœur, et je prie tout le Paradis de les supplier avec moi, de mettre un homme à ma place pour la gouverner, qui soit selon leur Cœur, qui répare les fautes innombrables que j'y ai faites, et qui la conduise dans leur esprit ; par ce que je connais plus que personne les qualités et dispositions des sujets de la Congrégation, je prie mes très chers Frères de trouver bon que je leur dise qu'il n'}^ en a point qui soit si propre en toutes manières, pour cette charge, comme notre très cher Frère... ;
13" Je les prie aussi de regarder les Règles et Constitutions que je leur laisse, non point comme une chose qui vienne de moi, mais comme leur étant données de la main de Notre-Seigneur et de sa très sainte Mère, ainsi que tous les offices et prières qui sont dans le Propre et le Manuel de notre Congrégation, et de les observer et pratiquer exactement pour l'amour d'eux ; leur déclarant que le Fils et la Mère aimeront, protégeront et béniront, en toutes manières, ceux qui le feront et qu'ils les traiteront en ce monde et en l'autre, comme les véritables enfants de leur Sacré Cœur, mais qu'ils, ne regarderont point ni en leur vie, ni en leur mort, ceux qui mépriseront ou négligeront ces Constitutions ou ces Offices, comme enfants de leur Congrégation .•
14° Je donne mon sacré reliquaire d'argent qui a la figure d'un cœur, que je porte sur moi, à la sacristie de notre maison de Caen pour être attaché inséparablement à l'image de la très sainte Vierge qu'on expose sur l'autel lorsqu'on chante ses litanies ;
15° Je donne mon crucifix qui est rempli'de saintes reliques à celui qui me succédera, le priant de faire tous les soirs et tous les matins les actes qui sont marqués dans le Royaume de Jésus, au regard du crucifix;
16° Je lui laisse aussi la disposition des autres saintes reliques que je porte et qui se trouveront dans le petit coffre qui est proche de la fenêtre de ma chambre qui regarde dans le jardin des R. P. Jésuites, et des médailles ■qui sont-là, et dans la layette de ma table, lesquelles je donne par ses mains à ceux à qui il les distribuera ;
17° Je le conjure, et tous ses successeurs aussi, de ne manquer pas tous les ans de faire la visite de toutes les maisons de la Congrégation, soit par eux-mêmes ou par d'autres, et d'y observer tout ce qui est marqué dans les Constitutions ;
18° Je le prie encore de donner ordre que mes sermons ne soient pas dissipés, mais de les faire relier ensemble afin de les conserver pour la Congrégation ; et s'il reste quelqu'un des livres que j'ai faits pour le i)ien des âmes, de les faire imprimer ; et même de faire en sorte qu'on imprime tout ce que j'ai fait dans un même volume ;
ig° Je supplie tous les Supérieurs de la Congrégation de bien étudier et pratiquer les Règles de leur office, de parler sans cesse à leurs inférieurs par leurs œuvres et par leurs exemples, et de les conduire avec toute la charité, douceur et affabilité possibles ; et je conjure tous les vrais enfants de la Congrégation de rendre toujours à leurs Supérieurs tout le respect, l'affection, l'obéissance qui sont dus à ceux qui nous tiennent la place de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; car de ces deux devoirs de supérieurs ou d'inférieurs dépendent la conservation et tout le bonheur de la Congrégation ;
20° Ayant reçu de notre très cher Frère Richard le Moine de grandes assistances en tous mes besoins extérieurs et durant plusieurs années, je prie tous mes très chers Frères, spécialement celui qui me succédera, d'avoir pour lui la même charité qu'ils auraient pour moi-même, si j'étais encore au monde ;
21° Enfin, de tout mon cœur, je me donne à mon très cher Jésus pour m'unir à toutes les saintes dispositions avec lesquelles Lui et sa très sainte Mère e" tous les saints sont morts, embrassant pour l'amour de lui toutes les peines de corps et d'esprit qui m'arriveront dans mes derniers jours, lui protestant que je veux que mon dernier soupir soit un acte de très pur amour vers Lui, et le suppliant d'accepter et de conserver pour l'heure de la mort tous les sentiments et tous les actes de religion et de piété qui sont marqués sur ce papier.
Voilà mon testament, dont je supplie très humblement mon très cher Sauveur et sa très bonne Mère par leur très bénin Cœur, d'être les exécuteurs, et défaire en sorte que tous les articles qui y sont contenus soient accomplis en la manière qui sera la plus agréable à la très adorable volonté de mon Dieu. Awcn, Amen, fiât ! fiât! fiât! Vent, Vent, Vent, Domine Jesii!
Jean Eudes,
Prêtre-Missionnaire de la Congrégation de Jésus et Marie. « Fait à Paris, ce 24 avril l'an 1671. »