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CHAPITRE III

Premières difficultés. — Intervention de Marie Desvallées. — Sortie de Mesdemoiselles de Saint-André et de Marguerite Morin, 1642 et 1644.

L'œuvre naissante ne jouit pas longtemps de la paix. Le démon prévoyait trop le préjudice que son empire recevrait de cet établissement, pour qu'il le laissât se former tranquillement. Avant même son départ pour Saint-Malo, l'homme de Dieu reçut bien des observations. Les prudents du siècle lui disaient :

« Votre dessein est très beau et très louable, mais vous n'aurez point de résultats. Rien n'est fragile et inconstant comme ces pauvres créatures, leurs

mauvais penchants, fortifiés par une longue habitude, les feront toujours retourner à leur ancienne vie. />

Le Vénérable convenait de la difficulté de rompre leurs habitudes vicieuses, de les affermir dans le bien et de les faire y persévérer, et il ajoutait :

<( Je ne regretterai point mes peines, si je puis retirer de l'impureté une seule âme. Les ouvriers évangéliques doivent planter et arroser, mais c'est à Dieu à donner Taccroissement ; Notre-Seigneur n'a pas dit à ses apôtres : « Allez, convertissez le monde, mais allez, prêchez et enseignez aux hommes les grandes vérités du salut, réservant le salut à la force et à l'onction de sa grâce. Je travaille pour la gloire de Dieu, j'espère qu'il prendra en main sa cause, et trouvera le moyen de la faire réussir. Ma seule crainte est que mes péchés ne mettent, obstacle aux desseins de Dieu sur ces âmes. »

Le démon, voyant l'inutilité de ses premiers efforts et les progrès de l'établissement, souleva contre lui les libertins qu'il gênait dans la satisfaction de leurs brutales passions. Il eût été maladroit pour eux de l'avouer. Aussi, prenant le masque de l'intérêt public, ils murmuraient en tous lieux, comme les libéraux d'aujourd'hui :

« De quelque côté qu'on regarde, on ne voit que communautés ; elles posséderont bient(^)t toute la ville. Quel besoin a-t-on des Pénitentes du Père Eudes? Ne peuvent-elles pas faire pénitence chez elles, aussi bien qu'en communauté?... »

Ils ajoutaient qu'il n'était pas permis de fonder ces maisons sans lettres-patentes. Ils réussirent à persuader le maire et les échevins, et l'établissement eût été détruit sans l'obtention des lettres du roi Louis XIII, dont nous avons parlé dans le chapitre précédent.

La pauvreté extrême de la communauté était une difficulté non moins grande. Elle se faisait surtout sentir pendant les absences du Fondateur. Présent à Caen, il quêtait pour ses chères brebis. Pendant la mission de Saint-Sauveur-le- Vicomte, l'économe volontaire, M'"° de Camilly, se trouva dans un grand embarras dont elle lui fit part. Il lui répondit :

« Continuez, ma chère Fille, à vous confier en Dieu, et tenez pour certain que notre Mère Admirable aura soin de ses Filles et qu'elle leur donnera tout ce qui leur sera nécessaire ; mais il est bon d'avoir des croix : c'est notre gloire et notre couronne. »

Peu après cette réponse, le V. P. Eudes fit un voyage à

Coutances, vit la S"" Marie Desvallées et la pria de recommander à Dieu les besoins de ses filles. C'est alors que la S"" Marie reçut de la Sainte Vierge l'inspiration de leur donner les huit cents livres qui constituaient tout son trésor, et immédiatement elle lui remit cette somme.

La lettre suivante, écrite à M. et M"^ de Camilly, donne quelques détails sur ce secours vraiment providentiel et sur un autre aussi imprévu. En outre, elle fait connaître sa sollicitude incessante pour l'œuvre naissante et sa doctrine sur la sainte Communion, bien différente de celle que les Jansénistes prêchaient déjà:

« JÉSUS Maria !

« Très cher Frère du cœur et très chère Sœur,

« J'ai reçu votre lettre, Dieu soit béni de la ferveur de nos Messieurs de Lyon et de Repichon !' Sitôt que M. Dubuisson aura été à Bayeux, mandez nous, s'il vous plaît, en quel état sera l'affaire. M. de Lyon m'écrit qu'il sera bon, si la chose presse, d'5^ envoyer M. de Notre-Dame ; conférez de cela, s'il vous plaît, avec M. Dubuisson, puis je ferai ce que vous aurez résolu ensemble.

« Réjouissez-vous, notre très chère Sœur, et ne craignez pas de communier à votre ordinaire, car toute âme qui est revêtue de la grâce divine est toujours disposée à la sainte Communion, encore que ses sens ne soient pas revêtus des beaux habits de la dévotion sensible et des consolations divines, mais demeurent dans une grande sécheresse et pauvreté.

« Nous prions tous les jours pour vous et pour toutes vos affaires. Je vous écrivis par la dernière poste ce qu'on a répondu là-dessus : Notre Mère admirable a promis de donner un denier à ses filles qui sont nos Sœurs.

« Elle appelle cela un denier parce qu'elle ne fait pas grand état des choses temporelles, et de ce denier elle m'a envoj^é aujourd'hui 200 livres, que j'ai entre les mains ; je ne sais combien il me reste encore du denier, ni par quelle voie vous l'envoyer. Si M. de la Mare ou quelqu'autre savait quelqu'un qui voulut vous le bailler à Caen et le prendre ici, cela ferait bien.

« Quoi qu'il en soit, je vous prie de leur bailler cette somme peu à peu, selon leurs besoins et votre discrétion. Si je ne trouve point d'autre voie pour vous le faire tenir, je vous le porterai à Pâques. »

^ Ce 5 Mars 1644.

C'est ici la première intervention de Marie Desvallées dans cette histoire ; nous en trouverons bien d'autres tout aussi extraordinaires. Il est donc nécessaire d'en dire quelques mots.

Cette pieuse fille naquit à Saint-Sauveur-Lendelin, diocèse de Coutances, le 18 février 1590. Ses parents étaient peu en état de lui donner une éducation chrétienne. Comme presque tous les habitants des campagnes à cette époque, ils étaient très

ignorants des vérités les plus essentielles de la religion, et, pour comble de malheur, les prêtres se montraient, dans cette paroisse, peu dignes de leur sainte vocation. Mais la grâce prévint le cœur de cette enfant d'une manière merveilleuse et, dans ce milieu si peu favorable, elle grandit dans la pratique de toutes les vertus. Le Saint-Esprit lui inspira surtout un amour bien rare alors pour la belle vertu de pureté.

Les plus cruelles épreuves l'atteignirent aussi dès ses premières années : la mort de son père la réduisit à la plus extrême pauvreté et, peu après, le second mariage de sa mère l'exposa aux brutalités de son beau-père. Il la battait avec une barbarie inouïe. Son inaltérable patience et sa charité commencèrent dès lors à se montrer. Car elle souffrit, sans se plaindre, ces mauvais traitements et pria avec tant de persévérance pour la conversion de son bourreau qu'elle l'obtint dans la suite.

Pour ôter à son beau-père l'occasion de ces emportements, elle crut devoir aller loger ailleurs, mais dans la maison où elle fut forcée de se retirer, le triste spectacle du vice qu'elle y trouva, ne fit que l'exposer à de nouvelles et plus cruelles souffrances.

Ce n'était là cependant que le commencement des épreuves qui devaient remplir sa vie. Vers l'âge de dix-neuf ans, à la suite d'un maJ-éfice dont elle fut la victime, elle devint possédée du démon. Ce fait a été reconnu par une multitude de témoins dignes de foi, l'Archevêque de Rouen, Mgr de Joyeuse et son coadjuteur, Mgr de Harlay, les évêques de Coutances, Messeigneurs de Brizoy, de Matignon, Auvry, un grand nombre d'ecclésiastiques et de religieux, les uns et les autres aussi distingués par leur science que par leurs vertus.

Au lecteur tenté de nier de parti pris la réalité de faits si bien prouvés, nous rappellerons les possédés délivrés par Notre Seigneur, par les Apôtres et les Saints. Nous leur citerons les possédées de Loudun, et surtout nous dirons que, dans aucun siècle, les manifestations diaboliques n'ont été plus nombreuses que dans le nôtre. Le démon les varie comme à plaisir chez les spirites et souvent même dans les loges maçonniques. Jamais donc il ne fut plus déraisonnable de nier son action sur l'homme. C'est très conforme aux lois providentielles qui nous régissent. L'humanité, se dérobant de plus en plus aux divines influences de la religion, subit le joug ignominieux de Satan, et celui-ci veut le lui faire sentir dans toute sa rigueur.

La possession diabolique est toujours extérieure si elle n'est

pas volontaire ; elle n'exclut donc point l'état de grâce, elle peut même n'être qu'une épreuve de la vertu la plus héroïque comme chez la- S' Marie Desvallées.

« Je suis certaine, se dit-elle, que je ne me suis point donnée au démon ; c'est donc Dieu qui Ta permis, parce que sa science divine lui a fait voir que cet état était le plus avantageux pour mon salut ; car infiniment bon comme il Test, et rien ne lui étant impossible, il m'eût fait passer par une autre voie si elle eût été meilleure pour moi. Cest pourquoi j'accepte de tout mon cœur celle-ci, sûre que c'est l'amour de Dieu qui m'y conduit. J'y veux vivre et mourir, si c'est sa volonté, et je ne changerais pas ma situation avec celle de la plus grande reine du monde. »

Ainsi soumise à la volonté divine, les progrès de la Sœur Marie dans les voies les plus ardues de la perfection, firent l'étonnement de tous ceux qui purent connaître le fond de son cœur. Son état d'oraison devint des plus sublimes. Les révélations que lui firent Notre-Seigneur et sa sainte Mère, ne nous sont connues que par ses adversaires, Jansénistes déclarés, et les débris qui nous en restent, tout dénaturés qu'ils sont par la passion, renferment des beautés de premier ordre. Que serait-ce donc, si la relation authentique que, pour obéir aux évêques de Coutances, en fit le V. P. Eudes, nous était parvenue! En effet, c'est par obéissance à ces prélats, qu'il se chargea de la diriger vers l'an 1641, après sa mission dans cette ville. C'est encore pour les mettre à même de porter un jugement éclairé sur ces états extraordinaires, qu'il recueillit et mit en ordre tout ce qui la concernait. Cette conduite n'est que l'imitation de ce que les directeurs de S" Thérèse avaient fait et lui avaient conseillé de faire dans sa vie écrite par elle-même.

Les écrits du sage directeur sur Marie Desvalées étaient donc, avant tout, un récit exact et aussi minutieux que possible ; s'il y joignait quelques observations, c'était sous forme d'explication, réservant le jugement à l'autorité ecclésiastique. Son rôle fut uniquement celui d'un témoin fidèle et impartial.

La S' Marie fit sur Notre-Dame-de-Charité des prophéties qui se sont toutes réalisées. Son influence sur la fondation de la Congrégation de Jésus et Marie fut considérable. Enfin, tout porte à croire qu'elle contribua beaucoup à affermir le V. P. Eudes dans sa résolution de propager le culte des Sacrés-Cœurs.

Revenons à la fondation de Notre-Dame-de-Charité.

La difficulté de trouver une maison convenable n'était pas

plus facile à résoudre que celle de l'entretien journalier. La lettre suivante est sur ce sujet en grande partie et a été écrite pendant la préparation du voyage du P. Mannoury à Rome. Elle montre déjà l'importance que le pieux Fondateur attachait à l'approbation du Saint-Siège.

(c JÉSUS Maria !

« J'espérais recevoir aujourd'hui de vos lettres par la poste, très chère Fille, et apprendre votre sentiment de la maison de M. de Montfort, mais je n'ai reçu qu'un mot de notre frère Mannoury qui m'annonce son arrivée : je crois que vous voûs êtes réservée à m'écrire par lui. Il ine mande que le P. Jourdan et lui ont visité la maison de M. de Montfort, et qu'ils la trouvent merveilleusement propre et logeable. Selon tout ce qu'il m'écrit, il ne faut pas laisser aller cette occasion. Elle est un peu proche de l'Oratoire, mais cela importe peu. Je laisse néanmoins tout à votre jugement et à celui du frère du cœur. Je vous envoie la lettre que m'écrit le P. Mannoury, lisez-la, s'il vous plaît, et la considérez. Je supplie notre bonne Mère de vous inspirer sa volonté làdessus... Si vous la jugez propre, écrivez, s'il vous plaît, à M. de Bernières de la prendre de M. Patri et de s'en assurer.

Nous faisons Une neuvaine pour notre affaire de Bayeux et pour les bulles de nos Sœurs et nous disons tous les jours un Veni Creator, une fois le Meinorare, une fois l'Ave Maria, filia Dei Patris, douze fois le Monstra te esse matrem et douze fois ces paroles inspirées à la S"^ Marie Desvallées : Sancta Maria, mater dei, virgo ctii data est oinnis potestas in cœlo et in terra, fiât nobis secundum verbuin titiiiu, c'est-à-dire qu'il nous soit fait selon vos promesses.*^

Je vous prie de vous y joindre ainsi que nos chères Sœurs, sans leur parler de l'affaire de Bayeux qui doit toujours être fort secrète. Je fais la même prière au cher P. Jourdan. Recommandez-les aussi à la Mère de Saint- Joseph, aux pauvres et à la Visitation... »

Malgré le manque de toute indication précise, cette lettre paraît écrite de Coutances, et en cette année 1644. L'affaire de Bayeux dont il est parlé devait être relative à la Congrégation naissante de Jésus et Marie.

Mais la plus lourde croix vint de l'intérieur même de la Communauté. Le V. P. Eudes avait apporté le plus grand soin à l'admission des sujets. En effet, le 23 mars 1644, il écrit à M'"'= de Camilly :

« Je n'ai point le loisir d'écrire à d'autre qu'à vous. Dites à M. de Bernières de s'assurer de la maison ; s'il est besoin de garanties, MM. de Notre-Dame et Finel s'obligeront.

« Voyez aussi notre chère S'' Marguerite (i) et dites-lui que cette fille de

, \' s'agit ici évidemment de Marguerite Morin, car les Visitandines n'entrèrent a la Charité que le i6 août 1644.

Néhou est fort infirme, et qu'il n'est pas prudent d'en charger la maison. Pour celle de Caen, ce que vous m'en mandez est considérable ; mais néanmoins je pense qu'il vaut mieux différer sa réception jusqu'à mon retour. Toutefois, je laisse cela à votre jugement, ma chère Fille, et à votre volonté. Seulement je vous prie de bien considérer la jeune personne pour voir si elle est bien résolue de renoncer entièrement à sa propre volonté, si elle a le zèle du salut des âmes, si elle a l'esprit naturellement bon, si elle est saine de corps ; car on ne saurait dire combien il est important de prendre garde • aux personnes qu'on reçoit et de les examiner et éprouver soigneusement. Surtout, il faut bien se garder d'en recevoir qui aient l'esprit du monde, Tesprit de superbe et de vanité... »

Ces qualités ne se trouvaient pas dans toutes celles qui avaient été admises. M'"' Marguerite Morin en particulier, ne les avait pas encore acquises. Née dans le protestantisme, elle s^était convertie sincèrement et avec éclat, mais elle avait sans doute conservé quelque chose de l'orgueil qui a donné naissance à cette hérésie. Il est certain que vers la fin de 1642, la division se mit dans la maison. M"^ de Saint-André se vit en butte à la jalousie, surtout à cause des biens qu'elle voulait donner à la maison pour la fonder. Elle se retira découragée. Toute sa vie elle eut le regret de n'avoir pu rester dans sa vocation, et à sa mort elle légua 3,000 livres pour l'entretien des Pénitentes. Elle fut bientôt suivi de la sœur de M"" de Taillefer et des deux amies qui étaient venues avec elle de Valognes.

Les longues absences du Vénérable, nécessitées par les besoins de sa Congrégation qui naissait alors, ne firent qu'aggraver le mal. Pour comble de malheur il fut obligé de donner un autre confesseur à la place du P. Mannoury, trop occupé au séminaire en formation, et son choix tomba sur l'un de ses compagnons, qui trouva dans cet emploi la perte de sa vocation. Il entra en effet dans les vues de M"" Morin, et approuva son dessein de donner à l'Institut naissant plutôt l'esprit des Ursulines que celui de la Visitation, que le Fondateur voulait établir, M"'= Morin, reprise avec charité, se montra de plus en plus mécontente et forma le projet d'abandonner la maison avec toutes ses compagnes, à l'exception de M'"' de Taillefer et de la nièce du V. Père. Ce plan ne put être arrêté si secrètement que celui-ci n'en fût averti.

Il se présenta alors à la maison dans le dessein de calmer les esprits. L'entrée lui en fut interdite. S'il est possible de chercher à atténuer les autres torts de Marguerite Morin, de nier le soufflet donné à M'" de Taillefer, on ne peut contester cet affront

fait au V. P. Eudes. Il le raconte lui-même dans la lettre suivante adressée à cette persévérante demoiselle,

« Jésus Maria !

« Ma très chère Fille,

« Je supplie Notre-Seigneur et sa très sainte Mère d'être votre force dans Taffliction et tentation où vous êtes. J'en suis extrêmement affligé, et n'ai-je pas bien sujet de l'être en voyant des âmes que Dieu m"a adressées, que je chéris plus que moi-même, dans l'angoisse où elles sont et dans un très grand danger de perdre leur vocation et de tomber ensuite dans les griffes du loup infernal, sans qu'il me soit permis de les voir, et de leur parler pour les remettre dans la bonne voie ?

« Certainement celle qui y met empêchement doit bien craindre la vengeance de Dieu. Je le prie pourtant de tout mon cœur qu'il lui fasse miséricorde ; et pour vous, ma chère Fille, je vous conjure, au nom de Dieu, de ne rien faire avant que je vous aie parlé ! Ayez encore un peu de patience, ne vous laissez pas aller à la tentation et soyez persuadée que dans peu de jours vous serez aussi réjouie et consolée que vous êtes maintenant affligée. • Considérez, ma chère Fille, que c'est à moi que la divine Providence vous a adressée, que c'est de moi qu'elle a voulu se servir pour vous attirer à son service. C'est pourquoi je vous supplie, au nom de Notre-Seigneur et de sa très sainte Mère, de m'accorder ma demande, qui est de ne point sortir de la maison avant que je vous aie parlé.

« Celle que vous écoutez vous fait croire que je la chasse de la maison, ce qui n'est point vrai; car j'ai toujours dit et je dis encore que, si elle veut demeurer dans^ l'obéissance, ne point se rendre rebelle à toutes les choses que j'ai dites, mais se soumettre comme elle doit, je serai très aise qu'elle demeure. Si donc elle sort, ce n'est point par mon ordre, mais par sa désobéissance. Enfin, ma chère Fille, je vous supplie encore une fois d'avoir un peu de patience et vous verrez que cet orage s'en ira en fumée. Ce que je vous dis, je le dis à toutes nos chèrçs Sœurs que j'aime en vérité de tout mon cœur. Faites-leur part de toutes ces choses, je vous en prie, et vous ferez une chose très agréable à Dieu.

« Mettez-vous un peu aux pieds de la très douce Vierge Marie, et vous donnez à elle et lui demandez force. C'est votre vraie Mère, elle ne vous abandonnera pas.

« C'est votre très'affectionné Père,

Jean Eudes, Prêtre de la Congrégation de Jésus et Marie

Cette lettre montre bien la tendresse paternelle et les cruelles alarmes du Vénérable. Elle eut son effet auprès de l'héroïque demoiselle de Taillefer ; mais elle ne fit peut-être que hâter 1 exécution des plans arrêtés par Marguerite Morin et ses autres compagnes.

Comme elles avaient fait don à la maison de leur petit avoir, elles crurent que les meubles leur appartenaient, et les empor-

tèrent pendant la nuit. Ces demoiselles pouvaient penser, de bonne foi, que c'était une légitime compensation.

Marguerite Morin resta quelques années à Caen chargée de la direction de l'hôpital des Petits-Renfermés. C'était une dépendance de l'ancien Hôtel-Dieu destinée aux enfants pauvres des deux sexes. Elle conserva dans cet emploi la confiance de M. de Bernières et du vicaire-général, M. de Bernesq. En 1652 elle fonda avec Marie du Bosq, la Charité de Bayeux, y fit profession le juin 1657 et y mourut en odeur de sainteté le i'^'" octobre de la même année. Si elle commit quelques fautes dans sa conduite vis-à-vis du V. P. Eudes, Dieu sut donc en tirer un plus grand bien et procura ainsi la fondation d'une autre communauté encore aujourd'hui florissante.

Sa sortie de Notre-Dame-de-Charité dut avoir lieu peu après le carême de 1644, que le saint homme prêcha à Coutances ; car sa lettre du 23 mars à M"'" de Camilly désigne certainement Marguerite Morin comme étant encore à la tête de la maison. Elle fut pour le Fondateur une des plus grandes épreuves de sa vie. Le fruit de bien des travaux et de bien des sacrifices semblait perdu. Les nombreux adversaires que la fondation de sa Congrégation lui avait faits, triomphaient et ne craignaient pas de dire qu'il en serait ainsi de toutes ses entreprises. Pour lui^ au milieu de la tempête, il montra une constance et une force héroïques. Sa confiance en Dieu ne se démentit point.

Du reste, la S' Marie Desvallées semble avoir été chargée de le préparer à cette pesante croix, car quelque temps -auparavant, parlant de cette maison, elle avait dit dans un esprit prophétique, que de toutes celles qui étaient entrées, une seule y resterait.

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