CHAPITRE ly
Le Vénérable Eudes sauve l'œuvre par l'obtention de trois religieuses
de la Visitation.
Dès que ce triste événement lui fut connu, le pieux Instituteur se rendit à la maison en compagnie du P. Mannoury, et s'appliqua avec une invincible énergie à trouver des remèdes à une si
grande désolation. M'" de Taillefer ne se troubla pas non plus d'un si fâcheux accident, et s'affermit plus que jamais dans sa vocation. Elle se vit chargée de toute la conduite du Refuge ; et pendant qu'elle vaquait aux choses du dehors, sa petite compagne, Marie Herson, la nièce du V. P. Eudes, demeurait avec les Pénitentes. La première fois que son oncle la vit, seule au milieu d'elles, il ne peut s'empêcher de dire tout bas à son compagnon : « Voilà un petit agneau au milieu des loups. » Il adressa à la petite Communauté une exhortation touchante, et les Pénitentes elles-mêmes, encouragées par ces bonnes paroles, se remirent bientôt, et se confiant en celui qui les avait tirées du danger^ elles prirent la résolution d'attendre en paix les remèdes à leurs misères.
Cependant plusieurs amis du V. P. Eudes lui demeurèrent fidèles dans cette cruelle épreuve. Il les réunit pour prendre leurs conseils et délibérer sur les moyens de sauver l'œuvre. L'un d'eux se fit l'écho des objections anciennes : « Vos intentions sont « bonnes, dit-il^ Dieu vous en tiendra compte, mais le succès « est plus que jamais douteux. Il y a trop de faiblesse et « d'inconstance dans le sexe, pour qu'on puisse prudemment s'y « appuyer et espérer des résultats solides. »
Les faits récents donnaient une grande force à cette objection, mais la confiance qu'inspiraient la vertu et la prudence du saint Fondateur, lui permit de faire accepter les nouveaux plans auxquels il s'était arrêté. Ces plans consistaient à appeler des religieuses de la Visitation pour former les novices qui viendraient dans la maison^ et en faire des religieuses astreintes par vœu à se consacrer à cette œuvre de dévouement et de zèle. Ainsi l'inconstance se trouverait évitée. L'esprit de S' François de Sales lui paraissait le plus propre à la réalisation de ce projet.
Les membres de la réunion partagèrent cet avis ; seulement la difficulté d'obtenir des religieuses pour une œuvre aussi délicate, leur parut impossible à surmonter. L'objection, tirée du danger auquel les Sœurs seraient exposées, se présenta immédiatement à tous les esprits. Deux siècles d'expérience ont été nécessaires pour la détruire entièrement. Le Vénérable y répondit par l'exposé des précautions qu'il était facile de prendre :
« Les religieuses appliquées à cet emploi seraient choisies avec soin ; elles auraient leurs exercices et leur vie de communauté en dehors des Pénitentes ; elles n'auraient de rapport avec ces âmes que pour les instruire et les surveiller pendant leurs travaux. Dieu, d'ailleurs, pouvait-il permettre que des religieuses
se dévouant pour son amour au salut des âmes, vinssent à se perdre ? Sa bonté s'y opposerait certainement.
Chaque fois que cette redoutable objection sera soulevée, il fera cette réponse, et toujours il saura lui donner une force nouvelle. C'est dans ces raisons qu'il puisera son inébranlable persévérance dans son entreprise. Aussi nous ne doutons pas que déjà le ciel ne lui eût donné des lumières très spéciales sur ce sujet.
Il exposa ses idées avec tant de conviction qu'il persuada ses amis, M. Rocher, Théologal de Bernesq et vicaire général de Bayeux, et les religieuses de la Visitation. Tous, confiants en Dieu, résolurent de tenter l'essai.
Mgr d'Angennes fut plus difiicile à persuader. A la requête que lui présenta le V. P. Eudes, il répondit par un énergique refus, basé sur les mêmes objections ; et pour montrer que sa résolution était irrévocable, et se dérober à toutes nouvelles instances, il s'en alla ensuite à son prieuré des Moutiers. L'ascendant que la vertu du pieux Fondateur exerçait sur lui finit cependant par le convaincre, et il lui envoya son consentement, le 30 juillet 1644, par la lettre suivante :
« Mon Père,
« Puisque vous, M. de Bernesq et les filles de la Visitation trouvez bon d'envoyer quelques-unes de leurs filles pour diriger celles du Refuge, je me conforme à vos sentiments, quoique les miens y aient grande répugnance. Si celles qu'on doit y envoyer ne sont pas filles très sages, très prudentes et ayant de très grandes qualités pour résister au mal, nous courons fortune, . en voulant sauver une des maisons, de perdre les deux. Je prie Dieu de tout mon cœur qu'il ne le permette pas. J'espère que l'expérience que vous et M, de Bernesq avez du gouvernement des dits monastères et la conduite de la Supérieure des filles de la Visitation, remédieront à tous ces inconvénients cj^ue je crains du moins. Je prie Dieu de toute mon affection, comme nous n'entreprenons les vms et les autres cette affaire là, sinon pour sa gloire, qu'il nous assiste de ses grâces. Continuez-moi, s'il vous plaît, les vôtres, et croyez que je suis, mon Père,
« Votre très affectionné confrère et serviteur.
f Jacques, Evêque de Bayeux.
Par suite de cette permission, les religieuses de la Visitation accordèrent trois sœurs qui prirent le gouvernement de la Maison, le 16 août 1644. Là encore, l'estime depuis longtemps conçue pour le Vénérable, fut le motif déterminant.
Au milieu de cette longue épreuve, Dieu soutint l'œuvre naissante par des moyens extraordinaires. M"" de Camilly qui lui avait rendu tant de services, eut un moment de découragement. Tout manquait, elle finit par se demander si une maison exposée à tant de tempêtes était vraiment voulue de Dieu. Elle fit part de ses doutes à la S"" Marie Desvalées, et la sainte Vierge, dans une de ses communications avec cette pieuse fille, daigna lui donner pour M""" Camilly, les lumières- suivantes : « Je « répondrai à ma fille par œuvre et lui ferai connaître que mon « Fils et moi voulons qu'elle subsiste. » Ces paroles relevèrent le courage de cette dame. Aujourd'hui, plus que jamais, nous en voyons la réalisation.
Une autre vision sur le but essentiel de l'Ordre eut lieu dans la chapelle même de la maison, au mois d'août, vers l'époque de l'entrée des Visitandines. Au retour d'un de ses pèlerinages à Notre-Dame de la Délivrande, la bonne Marie y priait pour cette pauvre communauté. La Divine Mère lui apparut et la chargea de ce consolant message :
« Dites à mes Filles de ma part : Une reine avait plusieurs princesses pour enfants, une de ces jeunes princesses s'égare par malheur et tombe dans un cloaque infect. Quelques charitables personnes la retirent de ce lieu, la débarrassent *de ses vêtements tout souillés, la lavent, lui donnent du linge bien blanc, la revêtent de beaux habits et la ramènent à sa mère éplorée. Quelle ne sera pas, je vous le demande, la reconnaissance de cette reine pour ces fidèles serviteurs !.. sans eux, sa fille serait infailliblement morte. — Or, toutes les âmes sont mes filles, je les aime plus que toutes les mères du monde ne peuvent aimer leurs enfants. Le péché impur est le plus sale des cloaques. Quelle joie me causent donc ceux qui les en retirent, qui les purifient par le bain salutaire de la pénitence et les ornent de toutes les vertus ! Dites donc à mes Filles que toutes les actions, même les plus petites, faites pour ces âmes, me sont très agréables. »
Cet exposé si vrai de la fin de l'Institut appartenait à l'histoire.