‹ Les origines de Nôtre-Dame-de-CharitéChapitre 6 sur 34 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La Révérende Mère Patin, son gouvernement, premiers résultats. — Prise d'habit de la Sœur Marie de l'Assomption de Tailiefer. Les cérémonies de la vèture. — Ferveur des Postulantes.

La supérieure que désigna Mgr d'Angennes fut la R. M. Françoise-Marguerite Patin. Elle était préparée pour cette importante mission. Née à Beauvais en 1600, après avoir passé ses premières années dans une piété remarquable, elle s'était consacrée à Dieu par le vœu de chasteté dès l'âge de douze ans. Ses belles dispositions ne firent que se développer avec les années. Elle donna mille preuves de sa charité envers le prochain et envers les pauvres en particulier. De grand matin, elle leur portait les douceurs que sa mère lui avait données. Sa modestie excessivement délicate lui fit faire le vœu de réciter tous les jours le chapelet, si la Sainte Vierge lui obtenait de n'être point vue au lit par quelques-uns de ses jeunes parents qui vivaient dans la même maison. Aussi les partis les plus avantageux qu'on lui offrit furent refusés par elle, et elle demanda à ses parents la grâce de se retirer chez les Ursulines d'Amiens pour y continuer plus librement ses pieux exercices. Après son retour chez ses parents, sa mère, pour la garder près d'elle, lui proposa de fonder à Beauvais un monastère d'Ursulines. Sur le conseil de son directeur, elle préféra entrer au premier monastère de la Visitation de Paris. Cinq ou six ans après sa profession, ses supérieurs la jug^ent capable d'aller diriger la fondation d'un monastère à Dol en Bretagne. La mort de l'Evêque, survenue peu après son arrivée dans cette ville, fit renoncer à cette maison, et la Mère Patin avec ses sœurs, se joignit à celles qui, en 1631, établirent la Visitation de Caen. Elle en fut la seconde supérieure, et, déposée de cette charge, elle exerçait celle de Maîtresse des Novices, lorsqu'elle fut envoyée à la Charité. Cette obédience la jeta dans un grand trouble ; toutes les difficultés inhérentes à la naissance d'un institut nouveau se présentèrent à son esprit. La pensée d'avoir les Pénitentes à diriger, lui causait surtout une extrême répugnance. Sa soumis-

sion à la volonté de Dieu et son obéissance à ses supérieurs l'aidèrent à dominer toutes ses appréhensions et elle se rendit où la divine Providence l'appelait, avec deux autres religieuses, les sœurs Marie-Charlotte de la Rue et Elisabeth-Angélique le Comte. Le monastère connaissant l'extrême pauvreté de la maison du Refuge eut la générosité de leur donner deux cents livres pour leurs premiers besoins.

D'après les Pères Costil et Martine, ce serait à cette époque que le nom de Notre-Dame-de-Charité aurait été adopté. C'est une erreur. Dans les lettres de Mgr d'Angennes, la maison est toujours appelée le Refuge, et dans les autres actes, les appellations varient. Ce changement s'est fait surtout sur la demande de M. de Langrie et n'est devenu définitif qu'après la fondation qu'il fit à l'Institut, Du reste, les changements de nom se font toujours lentement, et longtemps après qu'ils ont eu lieu officiellement, bien des personnes se servent encore de ceux précédemment usités.

D'après les Annales interprétant les paroles de la Bulle d'Alexandre VII: « Nos très-chères Filles en Jésus-Christ les Religieuses de la maison du Refuge, appelées de Notre- Dame-de-Charité, » l'une de ces dénominations semblerait indiquer le t)ut de l'Œuvre, l'autre le nom de la Congrégation. Acceptant cette interprétation, nous remarquerons seulement que cette Bulle, comme la lettre de Mgr de Nesmond qui la promulgue, consacre officiellement comme nom de l'Ordre celui de Notre-Dame-de-Charité.

La R. M. Patin s'appliqua d'abord à pacifier les esprits, et bientôt sa prudence eut fait disparaître jusqu'aux moindres restes de trouble. Elle mit aussi tous ses soins à former à la vie religieuse les sujets qui se trouvaient dans la maison et ceux que la Providence lui envoya.

Mais la vérité historique nous force à dire qu'elle travailla surtout pour la Visitation, où elle fit entrer les meilleurs sujets. Elle le dit elle-même dans une lettre qu'elle écrivit après son retour et où elle raconte comment la Sainte Vierge lui fit voir sa faute.

Cette épreuve dut être bien pénible au zélé Fondateur. Il voyait ainsi celle sur laquelle il avait le plus compté détruire peu à peu l'édifice qu'il voulait élever. Cependant, sa correspondance et ses actes ne renferment ni trace de plaintes,' ni l'ombre d'un dissentiment ; il travaille dans ce même temps,

d'accord avec la Mère Patin, aux règlements les plus nécessaires. La Règle de Saint- Augustin et les Constitutions de la Visitation sont adoptées en principe. Plus tard il y fera entrer les observances conformes aux emplois du nouvel Institut. Il s'applique surtout à répondre aux objections de Mgr d'Angennes par les sages règlements qu'il donne pour les Pénitentes. C'est ce qui lui fait établir une si complète séparation et des précautions si minutieuses. Le refus d'approbation de Rome sera pour lui un nouveau motif d'augmenter ces précautions.

C'est aussi dans ce temps que l'habillement des religieuses fut arrêté. Après avoir beaucoup prié et consulté plusieurs personnes de piété, entre autres la S' Marie Desvallèes, il établit qu'elles seraient revêtues d'une robe, d'une ceinture, d'un scapulaire et d'un manteau blancs. Cette blancheur leur rappelle la grande pureté dont elles font profession et le zèle dont elles doivent être animées pour l'inspirer aux âmes confiées à leurs soins. Une croix bleue se trouve à l'intérieur de la robe : elle leur remet en mémoire les souffrances endurées par Notre-Seigneur pour leur salut et celui des pauvres pécheurs, et elle doit les exciter à supporter généreusement et sans faiblesse les croix attachées à leur vocation. La couleur bleue ou céleste leur montre le ciel comme la récompense de leurs travaux.

Le pieux Fondateur voulut encore qu'elles portassent à leur cou un cœur d'argent sur lequel est en relief l'image de la Sainte Vierge tenant l'Enfant Jésus, avec une branche de lis d'un côté et une branche de rose de l'autre. C'est bien la première fois qu'apparaît dans le costume religieux un symbole aussi significatif de la dévotion aux Sacrés-Cœurs. La croix des Visitandines ^ porte bien un cœur gravé, mais il n'est que secondaire. A la Charité, le cœur est tout. Jésus et Marie doivent vivre dans le cœur de toutes les religieuses, et ce cœur doit être orné de la chasteté symbolisée par la blancheur du lys et répandre partout la bonne odeur de Jésus-Christ signifiée par le parfum de la rose. Tel est le symbolisme que bien souvent le Vénérable inculqua à ses chères filles dans ses exhortations. La forme monacale et la simplicité de ce costume le rendent très imposant.

La première cérémonie de prise d'habit eut lieu le 1 2 février 1645. M"" de Taillefer en fut revêtue avec une autre qui ne persévéra pas. La constance de cette héroïque postulante méritait bien cet honneur. L'histoire ne dit pas si le Vénérable eut

la joie de présider cette cérémonie. On peut le penser, vu l'absence de lettre à la sœur Marie de l'Assomption. S'il n'avait été présent, il lui eut écrit comme il le fit quelques années plus tard pour sa nièce.

La prise d'habit se fait très solennellement à la Charité. Plusieurs des cérémonies extérieures sont à peu près les mêmes que celles de la Visitation, sauf les changements nécessités par la différence des habits ; mais presque toutes les bénédictions et oraisons récitées par le prêtre officiant sont de la composition du Fondateur et spéciales à l'Ordre. Les demandes posées à la postulante et ses réponses ont été également retouchées et modifiées ; sa doctrine spirituelle se trouve ainsi enseignée à ses filles, dès le jour de leur entrée dans la vie religieuse.

A l'heure choisie pour la réception, l'entrée au chœur de la Communauté se fait processionnellement, les Sœurs portent toutes un cierge, excepté la Postulante qui vient la dernière, vêtue comme une jeune fiancée. Elle porte les livrées du monde, afin que par leur dépouillement elle montre bien le mépris qu'elle en fait et la pleine liberté de son sacrifice.

Pendant que les Sœurs chantent VAve, maris Stella, la Novice vient devant la grille, conduite par la R. M. Supérieure et une autre religieuse. C'est ainsi que, sous leur direction, elle doit s'acheminer dans les voies de la perfection et arriver jusqu'à la porte du ciel.

Les choristes chantent les versets :

« Ora pro nobis, Mater œternœ Charitatis, »

« Priez pour nous, Mère de Téternelle Charité, »

« Ut dignœ efficiamur charitate Christi, »

(( Afin que nous devenions dignes de la charité du Christ. )>

et le prêtre dans l'oraison demande que, par l'intercession de Notre-Dame-de-Charité, toutes ses actions soient faites dans la charité et par un motif de charité. Il bénit ensuite le cierge, demandant à Dieu d'éclairer son humble servante au moment où elle quitte le monde, comme il éclaira Moïse à sa sortie d'Egypte, afin qu'elle puisse arriver à la terre promise de l'éternelle félicité.

Le cierge lui est remis pour lui rappeler que Jésus-Christ sera désormais sa lumière et sa force.

Le célébrant demande ensuite à Jésus, lumière du monde et

splendeur de la gloire du Père, d'éclairer de plus en plus sa petite servante, afin qu'embrasée de son amour, elle connaisse ce qui lui est agréable et le fasse toujours.

Si le prédicateur médite les prières de la cérémonie, il y trouvera un thème varié et abondant.

Le Saint Sacrifice et le sermon terminés, le célébrant entonne le Veni Creator, puis, après avoir chanté l'oraison, il vient à la grille^ et là, s'établit entre la Novice et lui, un dialogue bien touchant dans sa simplicité.

L Officiant Ma Fille, que demandez-vous ?

La Postulante

Mon Père, je demande l'habit de cette sainte Maison et la grâce d'y être éprouvée dans la pratique des vertus chrétiennes et dans l'observance des Constitutions. C'est la seule chose que ,'aie demandée au Seigneur et à sa très sainte Mère ; tout le temps de ma vie, j'ai aimé la beauté de la maison de Dieu et le lieu de l'habitation de sa gloire, et j'ai choisi l'humiliation, la pauvreté et la mortification dans la maison du Seigneur, plutôt que d'habiter dans les tabernables des pécheurs.

V Officiant

Béni soit Fauteur de tout bien qui vous a inspiré la volonté de faire un si bon choix, de prendre le Seigneur pour votre portion et votre héritage ! Un seul jour vaut mieux dans la maison de Dieu que mille partout ailleurs. Heureux ceux qui habitent dans la maison du Seigneur, ils le loueront éternellement ! Ecoutez donc, ma Fille, et prêtez une oreille attentive aux paroles du Saint-Esprit : Oubliez votre peuple et la maison de vos pères pour attirer sur vous les regards favorables de votre Epoux céleste.

Persévérez-vous en la demande que vous avez faite ?

La Postulante

Oui, mon Père, je persévère et réitère la demande que j'ai faite, espérant de la bonté infinie de Dieu la grâce de lui être fidèle, de connaître et d'accomplir sa volonté dans cette sainte Maison. «

L'Officiant se lève après cette réponse et demande à Dieu, pour la Novice, la grâce de vouloir toujours ce qu'il inspire et la force de l'accomplir. Il la bénit, priant le Seigneur de la dépouiller du vieir^homme et de la revêtir du nouveau créé dans la justice et la vérité.

Pendant que la Postulante se retire pour quitter les habits du monde et revêtir ceux de la religion, le célébrant bénit ceux-ci solennellement. Le symbolisme de la formule rappelle que Notre-Seigneur s'est revêtu de notre nature par amour pour

nous, et que par amour pour lui, nous devons renoncer aux pompes d'^ siècle et nous revêtir de ces humiliations, afin de partager sa bienheureuse immortalité.

Le chœur chante, pendant ce temps, le cantique du roi David Qiiam dilecta tabernaciila tua, où sont énumérées les délices de la maison du Seigneur.

A sa rentrée au chœur la Postulante, revêtue de la blanche robe, la tête couverte d'un petit voile, s'avance jusqu'à la grille, et là, d'une voix toujours émue, chante ces belles paroles qui expriment ce qu'elle vient de faire :

« Regnum mundi et omnem ornatum sœciili contempsi « propter amorem Domini nostri Jesti christi.

« J'ai méprisé le royaume du monde et les ornements du « siècle pour l'amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ. »

Toutes ses nouvelles Sœurs lui répondent avec la conviction d'une douce expérience.

« Qîiem vidi, quem amavi, in quem credidi, quem dilexi.

« Nous V avons vu, nous l'avons aimé, nous nous sommes « fiées en lui. »

Il est rare que cette scène touchante, tout entière inspirée par la piété du Fondateur, ne fasse pas verser quelques larmes d'attendrissement aux spectateurs, qui la voient avec les yeux de la foi.

L'Officiant prie encore pour la Postulante, demande à Dieu d'en faire une victime agréable à sa divine majesté, de la purifier de la corruption du monde et de la rendre digne de la vie nouvelle qu'elle doit mener dans la sainte religion.

La novice vient alors s'agenouiller devant lui, et en reçoit le scapulaire. Elle le baise, heureuse de porter le joug du Seigneur. Le voile est le symbole de la modestie, il l'invite à cacher sa vie en Dieu. Le Rosaire est la marque de sa consécration à Marie. Le long manteau blanc rappelle qu'elle doit être vierge pour suivre l'Agneau sans tache partout où il va. Tout doit être nouveau dans la Postulante, son nom aussi bien que son habit. L'Officiant le lui impose donc solennellement, en lui disant les paroles suivantes d'un symbolisme si beau et si profond que l'auditoire sympathique qui attend avec une sorte de curiosité la révélation de ce nom nouveau, ne peut les entendre sans émotion:

« Celui qui sera victorieux, dit le Seigneur, recevra un nom nouveau. En VOICI un, ma Fille, qu'il vous donne pour vous obliger à être victorieuse du

démon, du monde, du péché et de vous-même : vous vous appellerez désormais Marie de Soyez humble servante et digne fille de cette auguste

Vierge dont vous portez le nom. »

Le V. P. Eudes veut que, par dévotion à la Sainte Vierge, toutes les religieuses de Notre-Dame-de-Charité portent le nom de Marie. Elles y joignent le nom d'un mystère de Notre-Seigneur ou de la très sainte Vierge, d'un saint ou d'une sainte pour se distinguer les unes des autres. Cet usage fut établi dès la première cérémonie, et n'est point emprunté à la Visitation. M"' de Taillefer s'appela Marie de l'Assomption. La première sœur qui reçut dans l'ordre le nom de Marie du Saint-Cœur de Jésus est la Mère Bédault, professe de Rennes et première supérieure de Vannes. Sa vêture coïncide avec l'institution à Rennes en 1670 de la fête du Sacré-Cœur de Jésus, ou la suit de très près, puisqu'elle devait faire profession lorsque les sœurs de Caen arrivèrent pour constituer régulièrement cette première fondation. Cette appellation est devenue très-ordinaire à la Charité et dans la plupart des communautés religieuses. Mais on en chercherait vainement un autre exemple avant cette époque. Le V. P. Eudes a donc encore été l'initiateur de cette expression nouvelle de la dévotion aux Sacrés-Cœurs.

Après l'imposition du nom, le prêtre prie une dernière fois pour la novice, demande pour elle toutes les vertus religieuses et se retire pendant qu'au chœur les religieuses donnent à leur jeune Sœur le baiser de paix, au chant de VEcce quam bonum et quam jucundum et des psaumes Lœtatus sum in his quce dicta siint mihi. Levavi oculos meos in montes. La procession se reforme alors, les choristes entonnent le Laudate Dominum omnes gentes et de joyeux alléluia, et la novice est ainsi reconduite solennellement au noviciat pour y signer sa réception à l'habit.

Nous pensons que ce cérémonial n'était pas encore fixé lorsque la S-" Marie de l'Assomption reçut l'habit. Mais il est sûr que l'esprit religieux qu'on y respire, l'abnégation, la haine de soimême, le renoncement au monde qui y sont enseignés, faisaient le caractère du nouvel Institut. Aussi les novices étaient-elles si ferventes qu'aucun sacrifice ne leur paraissait pénible. Elles avaient un tel amour de l'obéissance que la Supérieure était obligée de bien étudier les ordres qu'elle donnait. La délicatesse de nos jours aurait peine à comprendre les mortifications que savaient s'imposer ces âmes généreuses.

C'est vers cette époque que la Communauté se transporta rue des Jacobins, dans la maison que M. de Bernières avait louée pour elle. La construction était de bois recouvert d'un simple enduit et si froide qu'à l'hiver le pain y gelait. Ces incommodités, jointes à la plus extrême pauvreté, faisaient le bonheur des ferventes Religieuses. Un jour cependant, sans argent et sans provisions, la Mère Patin eut un doute sur la volonté de Dieu. Alors se jetant aux pieds de son crucifix, elle s'écria : « Mon Dieu, si c'est votre volonté que je vous serve en ce lieu, « faites-le moi connaître, en me donnant le moyen de faire « subsister cette Communauté ! » Elle n'eut pas plutôt achevé cette prière que, cédant à une inspiration intérieure, elle ouvrit le tiroir de sa table et y trouva vingt livres, dont l'existence est toujours restée inexplicable. Une autre fois, un vase d'huile presque entièrement épuisé se remplit au point de durer deux mois. A la vue de ces prodiges, tous les cœurs débordaient de reconnaissance et se remplissaient d'un nouveau courage.

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