CHAPITRE VI
Premières démarches pour l'approbation de l'Institut. — Lettre à Innocent X. — Deux voyages inutiles du P. Mannoury à Rome.
Le Vénérable, plein de respect pour le Saint-Siège, voulut, dès le principe de ses fondations, leur donner comme base solide l'approbation du Souverain Pontife. Sa Congrégation naissante de Jésus et de Marie était exposée à bien des persécutions. Il envoya le P. Mannoury à Rome pour en obtenir la confirmation et solliciter en même temps celle de Notre-Dame-de- Charité. Le pieux Fondateur demanda à cet effet des lettres de Mgr d'Angennes au Souverain Pontife Innocent X, et ce bon prélat les lui donna telles qu'il les avait lui-mêmes préparées. Elles ont donc une grande importance pour faire connaître ses vues sur les différentes fonctions de l'Ordre : c'est pour ce motif que nous les reproduisons intégralement.
yi Notre très saint Père le Pape Innocent dixième, Jacques d'Angennes, èvêque de Baveux, qui lui baise très humblement les pieds.
Très saint Père,
(( Comme le devoir de la charge épiscopale et Tordre exprès de la volonté divine qui nous charge du soin de ses agneaux, demande que je mette toute mon application et mon industrie à procurer le salut du troupeau qui m"a été confié, en travaillant, non seulement à guérir les maladies qu'il pourrait avoir actuellement, mais encore à retrancher les moindres surgeons qui pourraient provenir dans la suite, des maux qui se répandraient d'autant plus aisément qu'on aurait négligé d'y remédier dès les commencements ; j'ai cru que je devais principalement mettre mon zèle à attaquer les commerces honteux du sexe, qui s'élèvent avec orgueil et infectent un grand nombre d'hommes. Et comme l'expérience nous apprend qu'il n'y a pas de cure plus difficile que celle des femmes, surtout lorsqu'elles sont endurcies par le crime, et, que, bien qu'il arrive quelquefois que par un rayon de lumière quelques unes semblent être touchées de leurs chûtes et prendre des mesures pour se défaire des mauvaises inclinations qu'elles ont contractées par l'habitude du péché, nous voyons néanmoins que, parce qu'il se trouve peu de personnes qui aient la charité de leur tendre la main pour fortifier ces premiers efforts, ils demeurent inutiles, parce qu'elles manquent d'asile pour se mettre à couvert des occasions du péché et assurer leur conversion par la fuite des occasions.
« C'est dans cette vue, très saint Père, et pour prévenir de semblables désordres, qu'à la prière de plusieurs personnes pieuses de la ville de Caen, qui est dans mon diocèse, j'ai établi depuis quatre ans une maison, que le roi a bien voulu confirmer par ses lettres patentes, sous le titi-e de Filles de la Congrégation de Notre-Dame-du-Refuge, où ces sortes de femmes notées, qui veulent se convertir, sont reçues avec beaucoup de charité par d'autres personnes d'honneur et de probité de leur sexe, nourries et instruites de la bonne conduite qu'elles doivent prendre pour le reste de leur vie. Et, après qu'elles ont mis en pratique durant quelque temps les désirs de leur conversion et amendement qu'elles ont conçus, on cherche à les pourvoir par vm honnête mariage, comme il est déjà arrivé à l'égard de quelques unes, ou bien on les met au service de quelque dame de piété.
« La bonne odeur de ces dévots exercices de charité a déjà si fort touché plusieurs filles et veuves distinguées par leurs vertus, leur naissance et leurs richesses, qu'elles ont formé le dessein de se retirer en la dite maison, dans la vue de la fonder de leurs biens et de s'appliquer à l'instruction des susdites femmes notées, pourvu qu'il plût à Votre Sainteté de leur permettre, après u-ne longue épreuve de leur fidélité à s'acquitter de leurs pieux exercices et des autres que je leur vais marquer, de faire les trois vœux ordinaires de religion et d'y en ajouter un quatrième qui regarde particulièrement la fin de cet Institut, où l'on se propose d'instruire pour quelque temps ces sortes de personnes dont la chasteté serait en danger, comme aussi les filles ou veuves hérétiques, qui désireraient de tout leur cœur retourner dans le sein de l'Église, et qui ne manquent à le faire, que parce qu'elles n'ont personne qui leur facilite cette démarche. Faute de quoi elles sont pour ainsi dire contraintes de demeurer dans leur hérésie, craignant ou les mauvais traitements
de leurs parents, ou les fâcheuses suites de la pauvreté que leur attirerait Fabandon de leur famille.
« On se propose encore, outre ces deux sortes de personnes susdites notées pour leurs désordres et infectées d'hérésies, d'y en ajouter une troisième, supposé que Votre Sainteté le trouve bon, savoir, de celles qui n'osant aspirer à la perfection et à l'engagement de la vie monastique, désirent être reçues comme pensionnaires, dans la seule vue d'éviter les pièges et les amorces du démon corrompu, et de travailler à leur salut. Car cette maison est comme un saint collège, où il y a diverses classes dans lesquelles les honnêtes filles, dont il a été premièrement parlé, font diverses leçons de piété aux différentes personnes qui y sont, selon la différence de leur condition et de leurs besoins.
« Mais tous ces pieux desseins manqueront absolument par la légèreté qui est naturelle au sexe, à moins qu'on ne les assure par les sacrés liens des vœux. De plus, il est à remarquer que toutes les personnes qui se proposent de favoriser cet établissement, ne le veulent faire que dans l'espérance qu'on y établira une communauté de religieuses, entre lesquelles il y en a plusieurs qui demandent déjà à y entrer, dans la vue de s'y consacrer à Dieu et qui pourraient beaucoup contribuer de leurs biens pour la nourriture des deux premières sortes de personnes dont on a parlé ci-dessus.
C'est pourcjuoi je supplie très humblement Votre Sainteté c[u'il lui plaise permettre aux filles et veuves d'honneur, qui sont déjà entrées, et qui entreront dans la suite dans la dite maison, avec la volonté d'y être religieuses, d'y faire, après qu'on les en aura jugées capables, les trois vœux de pauvreté, chasteté, obéissance, et un quatrième de Charité et Instruction à l'égard des dites personnes du sexe, qui cherchent à se retirer du vice ou de l'hérésie ; le tout, sous la règle de S' Augustin et les constitutions conformes au susdit Institut, mais sans aucune obligation de péché ; le tout suivant les règlements que je leur prescrirai par moi ou autres personnes éclairées, sous le nom et titre de la Congrégation de Notre-Dame-du-Refuge, et sous l'entière et pleine autorité, conduite et protection de moi et de mes successeurs.
« Mais comme les religieuses professes de cet Institut seront obligées de prendre de très grands soins des personnes susdites qui leur seront commises, et que ces emplois ne leur permettraient pas d'être occupées longtemps à la psalmodie du chœur, je supplie Votre Sainteté qu'il lui plaise les dispenser de la récitation du bréviaire et du grand office en leur imposant l'obligation de réciter seulement le petit office de la Sainte Vierge en chœur comme de précepte, et en leur particulier, lorsqu'elles auront quelque sujet légitime de s'en absenter. Donné dans notre prieuré de Moutiers, dans le Perche, sous notre signe et le sceau de nos armes et le signe de notre secrétaire, le troisième jour de janvier de l'an 1645. "
Jacques, Evêque de Bayeux.
Dans cette lettre préparée par le Vénérable, il indique trois catégories de personnes auxquelles ses maisons peuvent donner asile : r Celles qui veulent changer de vie. C'est le but direct de l'Institut, l'objet immédiat du quatrième vœu. Une maison de
Notre-Dame-de-Charité ne peut pas plus se concevoir sans Pénitentes qu'une école sans écoliers.
2" Les personnes qui se convertissent de l'hérésie. C'était alors un cas fréquent surtout en Normandie, où le protestantisme avait fait de grands ravages. Souvent pour faciliter le retour à l'Eglise de ces âmes trompées, il fallait les soustraire à l'influence et surtout aux persécutions de leurs familles et de leurs anciens coreligionnaires. C'est dans ces conditions, à peu de chose près, que furent reçues à la Charité M"" Balde et sa jeune fille, qui devint une des principales religieuses de l'Ordre. A cette époque, sous l'influence de Louis XIV, qui poursuivait avec persévérance l'unité religieuse, pour arriver plus sûrement à l'unité politique, il se fonda, dans les principales villes de France, des maisons spéciales pour les nouvelles converties. Mgr Servien en établit une à Caen même, et la Charité cessa à peu près de les recevoir. Dans les pays hérétiques ou infidèles, cette belle œuvre, si conforme aux premiers projets du Vénérable, pourrait être reprise avec avantage.
3" Les dames pensionnaires qui, sans embrasser la vie religieuse, veulent mener une vie retirée et pieuse. L'histoire de toutes les maisons nous montrera cette institution en plein exercice jusqu'à la Révolution. Souvent, c'était leur principale ressource; aujourd'hui, plusieurs couvents, s'ouvrent encore pour les recevoir. Le Vénérable Eudes avait déjà vu le bien qui peut en résulter, et il s'était bien gardé de l'exclure.
Ainsi, ses maisons devenaient de véritables hôpitaux pour toutes espèces d'âmes, bien que les plus malades dussent y avoir la première place, et au besoin absorber toute l'activité de ses Filles.
Le P. Mannoury crouva les adversaires du Vénérable plus puissants encore à Rome qu'en France. Ils rendirent inutiles toutes ses démarches pour la Congrégation de Jésus et Marie et pour Notre-Dame-de-Charité. Il partit de Rome au mois d'avril 1646 ; Le Vénérable se montra entièrement soumis à la volonté de Dieu et plein de confiance dans l'avenir de ses œuvres, malgré cet insuccès dont triomphaient ses ennemis, ou plutôt ses bons amis, comme il les appelait charitablement.
Dieu du reste prenait soin de le soutenir ainsi que tous les bienfaiteurs de la maison, par les lumières extraordinaires qu'il donnait sur son avenir à la S' Marie Desvalées.
La Sainte Vierge lui fit vers ce temps les promesses suivantes que nous verrons se réaliser :
« Voici les deux belles paroles que j'ai à dire à votre frère. La première est que mon Fils et moi disposons plusieurs belles pièces d'or pour fonder la Congrégation des Missionnaires, et plusieurs belles pièces d'argent pour établir celle des Filles de la Charité. » Elle expliqua elle-même cette figure. « Les pièces d'or sont les hommes pieux qui viendront en la maison des Prêtres, les pièces d'argent désignent les bonnes postulantes qui se présenteront à celle des Filles. La deuxième parole est que, pour le temporel, ces deux maisons en auront toujours plus qu'il ne sera nécessaire ; qu'il attende donc avec patience l'effet de mes promesses. »
De son côté, le Vénérable ne négligeait rien de ce qui se •pouvait contribuer à l'affermissement de son œuvre. Comme il donnait aux Sœurs des régies et des constitutions déjà approuvées, il consulta quatre docteurs de Sorbonne pour savoir si l'Évêque diocésain pouvait, avant l'approbation du Saint-Siège, recevoir l'établissement et permettre de faire les trois vœux ordinaires de Religion et un quatrième vœu simple, celui de s'employer aux fonctions de l'Institut. La réponse des docteurs de la Sorbonne encore très pure dans ses enseignements, fut très affirmative. Elle est du reste conforme à ce que nous voyons se pratiquer souve^it de nos jours à l'établissement des nouvelles congrégations.
En même temps, il sollicita des lettres d'Institution de Mgr de Bayeux ; car il n'était point mort, comme le bruit en avait couru à Rome. La requête fut adressée à ce Prélat au nom de cinq postulantes : Catherine Leroux, Anne le Haguais, Renée de Taillefer, Barbe Eustache et Marie Herson. Mgr d'Angennes la reçut favorablement, mais pour se conformer à la législation alors en vigueur, il exigea le consentement de la ville, écrivant sur la requête :
« La présente soit communiquée à Messieurs les maire et échevins de la ville de Caen pour, vu leur réponse et consentement, y pourvoir ce que de raison.
« Donné à Bayeux en notre manoir épiscopal, le 24 août 1646. »
Cette formalité offrait de grandes difficultés. Dès le début, le Vénérable avait obtenu un consentement verbal, mais c'était insuffisant pour établir quelque chose de solide. Quelques échevms, peu favorables au Fondateur, étaient circonvenus par ses adversaires ; ceux-ci les pressaient de s'opposer au nouvel Ins-
titut. Pour tous ces motifs^ l'homme de Dieu fut longtemps sans pouvoir obtenir ce qu'il demandait. Enfin, après bien des délibérations, les bourgeois consentirent à autoriser l'établissement par un acte authentique du 20 décembre 1646. Pendant leur réunion, le V. P. Eudes, plein d'anxiété, se tenait à genoux à la porte de la salle et recommandait le succès de cette affaire à Notre-Seigneur et à sa sainte Mère, de toute l'ardeur de son âme. Il est difficile aujourd'hui, malgré les taquineries suscitées au nom des lois existantes, de comprendre l'importance attachée à ces lettres. Elles furent cependant le salut de la maison au milieu d'une dernière tempête, comme nous le verrons plus tard.
Le Vénérable réunit alors la requête que ses Filles avaient précédemment adressée au Prélat, les lettres du Roi, le consen-' tement de la ville et la décision des Docteurs et les présentd lui-même à Mgr d'Angennes. Le Prélat accepta tout et par lettre du II avril 1647, pria son Vicaire général de dresser des lettres d'Institution conformes à ces pièces.
M. de Bernesq le fit, mais la mort de Mgr d'Angennes arriva le 16 mai 1647, avant qu'il eût pu les signer. Ce fâcheux accident allait tout remettre en cause et exposer l'Institut à de longues et plus cruelles épreuves.
La multiplicité de ces démarches n'absorbait point l'activité de l'infatigable missionnaire, il continuait ses prédications.
En 1646^ il prêchait trois missions dans le diocèse de Bayeux : à Thorigny, au Bény et à Lyon, près de la Délivrande. Dans cette dernière paroisse, il célébra la première fête du Saint-Cœur de Marie le 20 octobre (i) et s'adjoignit deux nouveaux confrères, les PP. Finel et le Mesle. L'année suivante, il prêcha à Nogent-le-Rotrou et à la Ferté-au-Vidame, dans le diocèse de Chartres, puis à Fouqueville, dans le diocèse d'Evreux. Pendant ces travaux, le pieux Fondateur préparait le second voyage du P. Mannoury à Rome. Comme dans le premier, celui-ci devait demander l'approbation des deux Instituts. Il se trouvait alors à Paris et sollicitait des lettres de recommandation. Le Roi en donna trois pour Notre-Dame-de-Charité : une pour Sa Sainteté Innocent X, une deuxième pour le Cardinal d'Esté, et la troisième pour M. de Fontena3^ l'ambassadeur près du Saint- Siège. Le P. Mannoury écrivait à son Supérieur vers le mois d'octobre, pendant la mission de la Ferté-au-Vidame :