I.KS ORIGINES l»F ME Kl 11 LU
fortunés. Ils savent punir... Souvenons-nous de Tantalus! — Bonne nuit ; — je viens de le dire au portrait de Lotte.
» GŒTIIE. »
n est décidément impossible d'être plus naturellement amoureux que le Gœthe d'alors; il est aussi impossible de l'exprimer avec moins de recherche. Les premiers jours de son retour h Francfort, il les compare à tout instant à ceux de son séjour à Wetzlar, il rapproche les heures du passé, et leur emploi, et la joie qu'il y trouvait. A la suite de celle lettre, le lendemain samedi, après le dîner, il monte dans sa chambre, prend la plume et écrit à Kestner :
< Ce soir, après le dîner.
« C'était autrefois le temps où j'allais la voir, c'était la pclile heui'c où je la trouvais, et maintenant j'ai tout mon temps pour écrire! Si vous pouviez voir combien je suis appliqué. Quitter d'un seul coup tout cela..., tout cela où fut ma béatitude pendant quatre mois !
» Je ne crains pas que vous m'oubliiez, cependant je songe à vous revoir. Que cela marche ici tel quel, je ne veux revoir Lotte que lorsque je i)ourrai lui faire la confidence que je suis amoureuv, très-sérieusement amoureux,
» Que font mes garçons chéris?... Mieux vaudrait ne pas vous écrire et faire re[)Oser mon imaginalion; mais voici la sUhoucUe suspendue près de moi, et c'est pis que tout. Adieu!
» CŒTllE. »
Il est rvidcnt (in'à Wriziar, dans ses rnlrelicns avec
LES OIUGINKS Dli WERTHER. 2o
Cliarlolte el son fiancé, Gœtlic se faisait violence pour ne pas être plus expansif; malgré la confiance et la tendre et noble quiétude de Kestner, il ne pou\ ait laisser à son âme le droit de dire à Charlotte tout ce qu'elle pensait, tout ce qu'elle souffrait, tout ce qu'elle aimait. L'idée de ne pas troubler la paix et la sérénité de cette vie cordiale à trois dominait constamment sa pensée et lui imposait une généreuse et sublime contrainte, qui ne pouvait que lui être de plus en plus fatale s'il fût resté plus longtemps à vivre ainsi chaque jour avec les fiancés. Il est facile de comprendre combien devait être cruelle pour la nature essentiellement expansive de Gœlhe la condition abnégative qu'il s'était imposée. Il souffrait de la souffrance de ceux qui voient et contemplent à toute heure Vange qu'ils désirent, mais qui savent aussi que jamais le vol de cet ange aimé ne s'abattra près d'eux. C'est le supplice de Tantale exercé à propos du plus divin et du plus vif de nos sentiments. « Souvenez-vous de Tanlalus, dit-il dans une lettre. » Ces cinq lignes du journal de Werther, à la date du 19 juillet, expriment admiiablcmcnt le délire de son âme tourmentée : « Je la verrai ! dit-il, voilà mon premier mot lorsque je m'éveille et qu'avec sérénité je regarde le beau soleil levant ; je la verrai ! et alors je n'ai plus, pour toute la journée, aucun autre désir. Tout va là, tout s'engouffre dans cette perspective. » Qui nous dit que la richesse plantureuse de ses facultés spiiituelles n'eût point perdu de son éclat, si
2<^ I. lis ORIGINES !>K AVER T lit II.
Gœtlie fùl resté plus longtemps dans un tel milieu? Qui nous (lit qu'à mesure qu'il eût ardemment monté l'échelle fatigante de ses rêves, sa belle organisation intellectuelle ne se fût point affaiblie en perdant ses heures et ses jours dans les allanguissements et les mélancolies? « //^s^par^t, » écrit-il à Charlotte en parlant de lui-même. « // est parti, » écrit-il à Kestner, dans son premier billet, comme nous l'avons lu. — Partir? c'était certainement ce qu'il avait de mieux à faire, et de toutes manières. Parti! c'était un bonheur, un remède salutaire, car de loin il pouvait déjà ne plus refuser à son amour les consolations de V expression ; il pouvait écrire de Francfort ce qu'il ne pouvait pas dire à Wetzlar ! L'expansion, l'expansion franche et entière, n'est-ce donc point le premier adoucissement aux douleurs intimes ? N'est-ce donc point une grande affaire pour la bataille et surtout la première bataille de l'amour? Et puis, éloignée. Lotte passait dès lors pour lui à l'état de sylphide charmante, elle devenait une image poétique (]ui, peu à peu, tendrait à gagner si bien les horizons, rju'elle disparaîtrait à peu près complètement. Et quelle différence que de ne plus l'avoir en réalité, sous les yeux, à ses côtés et aux côtés de Kestnei' î Et quelle consolation que celle de lui écrire selon sa fantaisie et son désir ! Aussi, combien devait-il la bénir, cette plume amie et familière qu'il laillail pour écrire à Lotte, du fond de sa chambre de Francfoil ! Plume consolalrice , phmif