LES ORIGINES DE WEUTHER
remarquer combien le Irès-jeune Gœthe parle en amoureux qu'il est, et se trompe d'une façon bien complète, lorsqu'il affirme à la chère Lotte, dans ime des précédentes lettres, qu'il ne changera jamais, qu'il veut la revoir avant un mois, etc. Lui, Gœthe, ne jamais changer ! Laissez venir seulement l'époque peu lointaine de l'apparilion de Werther, laissez passer un printemps sur les premières lettres écrites à la fin d'automne, et vous verrez dans quel enthousiasme différent se drapera notre amoureux devenu auteur en vogue. Lui, revoir Charlotte avant un mois ! Mais M. Gœthe comptait donc alors sans les petits décrets , souvent bien ironiques , réservés par cette chose impalpable que les uns appellent Providence et les autres hasard? Oui, il la revit, celte douce et chère Lotte; mais quand? C'est ici la question, et cette question est souvent- cruelle lorsque le temps se charge de la résoudre... le temps! qu'un publiciste a défini « le grand ministre de Dieu au département du monde. » Nous répondrons pour lui quand le moment seiTi venu.
Quatre ou cinq mois après l'envoi de l'une des dernières lettres citées ici, le mariage de Charlotte et de
30 1 ES ORIGINES DE >YERTnER,
Keslnoi" fut une chose arrêtée; on conroil que celle grande décision était assez importante pour féconder et entretenir la correspondance de Gœtlie. Elle nous indicpie qu'il prend assez bien son parti ; elle nous donne aussi une preuve de plus de sa belle abnégation : il voulut, en eflet, se réserver le don des anneaux d'alliance. Touchante image! noble marque de délicatesse généreuse! sacrifice sentimental bien digne de sa nature si tendre alors ! Voici par quelle lettre il les adresse aux chers fiancés; elle est d'autant plus curieuse qu'elle peint l'espèce de révolution qu'a opérée dans son ame la nouvelle de la date du mariage :
« Ne vous en prenez pas à moi si, depuis huit jours déjà, vous n'avez pas les alliances. Les voici, elles doivent vous plaire ;dumoins,j'en suis content. Ce sontlcs deuxièmes que je fais faire ; il y a huit jours, le gaillard m'en a apporté deux (le mauvaise façon. — Allez-vous-en, lui dis-je, et faites-en d'autres. — Je les crois bonnes. Faites qu'elles soient les premiers anneaux de la félicite qui doit vous lier à la terre Comme à un paradis. Je suis tout à vous; mais dès à présent je n'ai guère le désir de vous voir, vous i)as plus (jue Lotte. Aussi, le jour de Pâques, jour, ce me semble, de votre mariage, ou même après-demain, je veux faire disparaître son portrait de ma cliand)re; je ne Fy remettrai (pi'à la nouvelle de ses couches. C'est alors qu'une nouvelle époque commencera ; alors je ne l'aimerai plus, mais j'aimerai ses enfants, peut-être cependant à cause d'elle, et si vous me prciie/ pour parrain , j<' le veux hieii ; iriais mon espi'it de-
vra s'attacher doublement au garçon... Que celui-ci de- \ienne fou à cause de fdles ressemblant à sa mère, etc.. »
Le billet qui suit était joint à la lettre précédente :
« Que mon souvenir soit toujours avec vous, comme cette alliance, dans votre félicité. Ma chère Lotte, je désire que nous nous voyions dans de longues années, vous avec la bague au doigt et croyant que je suis toujours pour vous. .. Mais je ne trouve ni nom, ni titre pour signer.
» J'adresse ainsi :
« ^ Charlotte Buff, autrefois appelée chère Lotte, à remettre dans la Maison-Allemande. »
Gœthe ne décrocha point le portrait ùqX ancienne amie le surlendemain , et il attendait le jour de Pâques pour accomplir cette haute résolution , lorsqu'il apprit , peu de jours auparavant, la consommation de V h) men deKestner avec mademoiselle Buff. Voulant donc respecter la Providence, il écrit à ce propos :
« Que Dieu vous bénisse, vous m'avez surpris î Le vendredi saint j'aurais voulu faire un saint tombeau et y enterrer la silhouette de Lotte. Llle est encore suspendue... eh bien ! qu'elle y reste jusqu'à ma mort. Adieu , saluez de ma part votre ange et sa sœur ; que celle-ci devienne une seconde Lotte, et qu'elle soit aussi heureuse. Je marche en des déserts oîi il n'y a pas d'eau, mes cheveux me <lonnent de ronil)re, et mon sang csl mon |)iiits ; et puurliinl vnlie vais-
32 i-F.s ORu.iNF.s DE ^v^RTl^:R.
seau LMitrant le premier au port , avec des drapeaux de diverses couleurs et des emblèmes de joie, me réjouit. Je ne partirai pas pour la Suisse.
» Je suis votre ami et celui de Lotte au-dessous et audessus du ciel de Dieu. »
Les jours s'écoulent, les lettres sont moins fréquentes; plus approche l'année 1774, c'est-à-dire l'année suivante, plus on voit, plus on sent qu'une idée le domine, celle de donner vie à sa jeunesse, ou du moins à cet épisode en le racontant , en lui prêtant une forme , une raison d'être connu et su de tous ; il semble que la honte le prend d'avoir tant aimé pour si peu de résultat. Quand il songe ainsi vaguement à son héroïne , quand il ne voit encore les scènes que dans ces horizons de la pensée pareils aux crépuscules du couchant, pleins de douces et mélancoliques nuances , son âme alors plie sous le charme des souvenirs , elle prend un voluptueux plaisir h retourner vers ces temps de contemplation et d'amour, et alors Gœlhc, paraissant oublier les sages déclarations qu'il a écrites à l'é[)oquc du mariage , prend la plume , écrit à Kestner, et a tout l'air d'être seulement au lendemain de son départ de Wetzlar. Entre autres jours, le 1 8 juin 1 775, il lui adresse la lettre suivante :
« J'ai rcvc de Lotte cette nuit, et bien étrangement ; je la promenais au bras par l'allée , et tout le monde , pour la regarder, s'arrêtait ; je pourrais encore nommer (piel(|uesims (hi cm\ (\\\'\ se icl<»urnri-e)il pour nous voir; tout à coup
elle a mis un capuchon et tout le monde en parut fort étonné. Je Vai priée de le rejeter, elle l'a fait; elle m'a regardé... et vous savez comment se trouve quelqu'im qu'elle regarde! Nous marchions vite; le monde se retoin-nait toujours : 0 Lotte î lui dis-je. Lotte, qu'ils n'apprennent pas que tu es la femme d'un autre. Nous arrivâmes à une place où l'on dansait...
» C'est ainsi que je passe ma vie, dans des rêves. Je fais de mauvais procès, j'écris des drames et des romans, et des choses pareilles; je dessine, et tout cela je le fais le plus vite possihle : vous, vous êtes béni comme l'homme qui craint le Seigneur. Le monde dit que la malédiction de Gain repose sur mol , pourtant je n'ai pas tué un père , et le monde est fou. Voici, mon cher Kestner, un extrait, tu en feras la lecture à ta petite femme quand vous vous recueillerez en Dieu, et que vous vous renfermerez derrière les portes... Nota beiie. Madame l'archiviste (j'espère que c'est son véritable titre) aurait-elle renoncé, par orgueil, à sa camisole bleue rayée, ou l'aurait-elle donnée à une de ses petites sœurs? 11 me semble l'aimer mieux qu'elle-même; au moins est-il vrai que la camisole m'apparaît souvent quand je ne puis détacher des brouillards de l'horizon les traits de sa figin-c. »
Malgré toutes ses protestations et ses résolutions d'indifférence dès le mariage de Lotte, Gœthc ne se tint guère parole, et pendant les deux ou trois mois qui suivirent ce mariage, son caractère variait plus qu'un baromètre ; on peut cependant dire que le degré de température morale le plus fixe chez lui était alors celui de V irritation. Il est incertain, il s'en veut, puis il revient
sur une première idée ; puis, pour une deuxième fois, il la trouve mauvaise , il s'accuse de « gâter son temps. » Le voilà un jour dans une grande colère , car il croit reconnaître , dans une lettre de Kestner, quelques indices de jalousie; il lui répond sur un diapason terrible, puis, baissant de ton , il en vient aux enfantillages, et après un reproche amer fait à Kestner de renier son amitié depuis son mariage, il lui annonce qu'Annette, l'amie de Lotte, lui a remis le bouquet de la mariée, qu'il s'est décoré avec ce bouquet, et qu'il porte sur son chapeau ce (( gage de sa perte » comme un trophée de vertu héroïque.
Le jour de Pâques-Fleuries 1773, peu de jours après leurs noces , monsieur et madame Kestner quittèrent Wetzlar pour aller habiter Hanovre ; et avec le son des cloches de cette belle fête, la plus poétique et la plus louchante des fêles carillonnées , se termine tout le côlé poétique de l'épisode des trois amis de W^etzlar.
Avant de signaler l'œuvre de Werther, nous devons indiquer ici un incident étrange qui concourut fort à la
fin terrible du drame. Wetzlar est encore le lieu de la scène, et par une raison assez naturelle, c'est Kestner qui écrit le récit à Gœtho.
Il y avait à Wetzlar , du temps de Goethe , un jeune secrétaire de l'ambassade de Brunswick, nommé Jérusalem ; il était fils d'un célèbre théologien, l'abbé Jérusalem. Son naturel mystérieux lui avait donné un certain renom auprès des habitants de la petite ville, qui d'ailleurs n'ignoraient pas que l'amour était en cela pour quelque chose. Deux mois peut-être après le départ de Gœthe, advint ce que chacun avait redouté., un suicide. Cette mort eut dans toute l'Allemagne un grand retentissement; il faut lire les gazettes du temps pour s'en faire idée. Gœthe s'enquit aussitôt des détails les plus minutieux, et pressa Kestner de lui écrire le plus longuement possible sur cette mort fatale. Avait-il déjà l'idée de Werther ? était-ce un simple but de curiosité ? Je l'ignore. Dans tous les cas, je me fais un devoir de transcrire ici, presque dans son entier, le mémoire de Kestner; on verra pour quelle part il entre dans la seconde moitié de Werther,
« Jérusalem, écrit Kestuer, a eu des causes de mécontentement pendant toute la durée de son séjour à Wetzlar, soit en raison de son emploi, soit que l'entrée dans le grand monde lui ait été refusée dune manière très-désagréable (chez le comte de Bassenheim), soit enfin en raison de l'ambassadeur de Brunswick, avec lequel il a eu, dès son arri-