‹ Les origines de Werther, d'après des documents authentiquesChapitre 13 sur 24 · G LES ORIGINES DE WERTHER · texte numérisé non relu

G LES ORIGINES DE WERTHER

\ce, de violentes discussions qui lui ont valu des avertissements de la cour. 11 a souvent désiré quitter Wetzlar, ce séjour lui était odieux; il en a fait part à ses connaissances. Je l'ai su par mon domestique, qui le tenait du domestique

de Jérusalem

Outre ces premières causes de chagrin, il

était amoureux de la femme du secrétaire H*"''. Or, je crois qu'elle n'était guère disposée à de telles galanteries, et comme son mari était des plus jaloux, cet amour a dû porter le dernier coup au repos de l'amant.

» 11 se tenait toujours à l'écart de la société, et ne prenait aucune part à ses passe-temps et à ses plaisirs. 11 aimait les promenades solitaires au clair de lune; il faisait souvent beaucoup de milles à pied, et alors il s'abandonnait à sa tristesse et à son amour sans espoir. Chacune de ces causes est certainement capable de produire l'effet qui en est résulté. Une fois, il s'est égaré durant une nuit, dans la forêt; il a enfin trouvé des paysans qui lui ont montré le chemin, et il n'est rentré chez lui qu'à deux heures.

» 11 ne confiait ses peines qu'à lui-même, il n'en disait rien à ses amis, et je suis parfaitement sûr qu'il n'a même pas parlé à Kielmansegge de madame H** Ml Usait beaucoup (le romans, et il a reconnu lui-même qu'il n'en existait peut-être pas un seul qu'il n'eût lu ; il donnait la préférence nu\ plus ten-ibles drames; il lisait encore avec ardeur des écrits phil(»sophi(iues, il réfléchissait longtemps sur ce genre de Iccluirs. il a même fait (juelques articles sin* la philosophie; Kielmansegge les a lus et les a trouvés différents d'opinions avec beaucoup d'auteurs; il y avait entre

autres un article qui donnait raison au suicide ! •

11 lisait avec un grand zèle les a'uvres de Leilmitz.

•» Lorsque, dernièrement, on a répandu le faux bruit du suicide de Goué, il l'a excusé ardemment... (^hielques jours

avant celui qui lui fut fatal, lorsqu'il fut question du suicide, il a dit à Schlennitz que rien ne devait être plus bète que de ne pas réussir quand on tentait de se brûler la cenelle.

» Quelques jours plus tard, les demoiselles Brandt lui ont parlé de ses lointaines promenades dans la solitude, des malheurs qui pourraient lui arriver; qu'ainsi, pendant un oi-age, quelqu'un s'était abrité près d'une muraille qui s'est écroulée sur lui. 11 a répondu : « Je ne désire rien de

mieux. »

Mardi passé, il vient chez Kielmanseggc avec un air

désolé. Celui-ci lui demande comment il se porte; il répond : « MieiLX que je ne voudrais. » Cette journée-là, il a beaucoup pai'lé sm' Tamom-, et c'était peut-être la première fois... Dans l'après-midi, il est allé chez le secrétah-e H*"' ; ils ont joué au tarok jusqu'à huit heures du soir. Annette Brandt s'y est trouvée aussi; Jérusalem lui a fait la conduite. Chemin faisant, il a souvent frappé son front avec dépit en répétant : « Ah ! si j'étais mort ! si déjà j'étais au ciel ! » Annette plaisanta ; il souhaita alors une place près d'elle au ciel, et en lui disant adieu, il a ajouté : « Eh » bien! c'est convenu, j'aurai près de vous ime place dans » le ciel. »

« Mercredi, il y eut gala dans l'hôtel du prince héréditaire. Jérusalem, qui dînait ordinairement chez lui, y conduisit le secrétaire H*** ; son moral fut plus gai que d'habitude. Après le dîner, le secrétaire H*** le mena chez sa femme ; ils prirent le café. Jérusalem dit à madame H*** : « Ma chère madame la secrétaire, c'est le dernier café que » je prends avec vous. » Elle prit la chose pour une plaisanterie et y répondit en conséquence. L'après-midi, Jérusalem retourna seul chez H***; on ignore ce qui s'y est passé : la raison du fatal événement s'y trouve peut-être.

Le soii-, au crépuscule, arrive Jérusalem à Garbenheirn, dans son auberge ordinaire ; il demande si quelqu'un l'attend dans sa chambre. — Non. — 11 y monte, il redescend, il sort par la cour à gauche, revient au bout de quelque temps et entre dans le jardin. La nuit était complète; il reste longtemps : voilà riiôtessc qui fait là-dessus des observations; il quitte le jardin, passe rapidement et sans dire un mot devant Thôtesse, et sort en boudant par la cour à droite.

» En attendant, ou plus tard , il s'est passé quelque histoire entre H*** et sa femme. H*** a confié à une amie qu'il a eu une scène avec sa femme à cause de Jérusalem et qu'elle a fini par demander d'interdire sa maison à ce jeune homme... précaution qu'il prit le lendemain môme par un biUet.

» Il se leva à deux heures dans la nuit de mercredi à jeudi, il réveilla son domestique en disant qu'il ne pouvait

pas dormir, qu'il n'était pas à son aise

Le secrétaire H*** envoya jeudi matin un billet à

Jérusalem. La servante refusa d'attendre une réponse et s'en alla. Jérusalem, qui se faisait alors raser, expédia à onze heures un billet à H***. Mais celui-ci ne l'accepta pas, il dit au domestique qu'il n'avait pas besoin de réponse, qu'il ne voulait pas entrer en correspondance, et que du reste lui et son maître se rencontrent tous les jours à la chancellerie. Lorsque le domestique rapporta le billet encore cacheté, Jérusalem le prit et le jeta sur une table, en disant : « C'est

M encore bien. »

. . . Il m'envoya, à une heuie, un billet et en adressa un autre à son amljassadeur, pour lui demander l'argent du mois. Je n'étais pas ciiez moi (iuandsondoniesli(|ue vint.

l'ai reçu son mol à quatre heures un qiiarl; le

voici :

1 tS ORIGINES DE WERTIltll. 30

« Otjcrais-jc vous demander vos pistolets poui- un voyage » que j'ai l'intention de faire ?

» Jérusalem. «

» Je n'avais aucune raison pour ne pas lui envoyer tout de suite les pistolets, car, n'ayant jamais été lié particulièrement avec lui, je ne savais rien de ses principes, pas plus que de ce que je viens de vous raconter.

» Le domestique, averti du projet de voyage, prépare tout pom' le lendemain, il demande môme le coiffem*, sans savoir où, avec qui , et de quelle façon partira son maître. Comme Jérusalem lui a toujours tout caché, il ne s'avise d'aucun soupçon. L'ordre lui est donné de charger à balle ses pistolets.

)) Jérusalem a passé seul l'après-midi; il a cherché dans ses papiers, il a écrit, il s'est promené rapidement dans sa chambre... il est sorti plusieiu*s fois pom* payer diverses petites dettes.

» A sept hem-es est venu son maître d'italien. Celui-ci l'a trouvé inquiet et de mauvaise humeur. 11 se plaignit d'une attaque de son hypocondrie et d'autres choses, en ajoutant qu'il n'y avait rien de mieux pom' lui sinon de s'e.xpédier

hors de ce monde

. . . L'Italien, ayant vu les pistolets, craignit les conséquences et s'en alla à sept liemes et demie chez Kielmansegge. Il ne parla que de Jérusalem, que de son agitation et de sa mélancohe, mais il n'avoua pas ses craintes, pensant qu'on rirait de lui.

» Le domestique est entré chez Jérusalem pom' le déchausser. Celui-ci lui a dit qu'il sortirait encore. 11 s'est, en effet, promené hors de la ville et dans les rues. Il a passé rapidement, le chapeau profondément enfoncé, devant plu- .'iieurs personnes. On l'a vu, au bord de la rivière, dans l'altitude de quelqu'un qui veut se jeter dans l'eau.

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