LES ORIGIÎSES DE WERTHER
» 11 rentra avant neuf heures et dit à son domestique de chaiifTor encore son poêle, parce qu'il ne se coucherait pas de si tôt. 11 lui rappela de faire tous les préparatifs poui* le matin six heures, et se fit apporter du vin
» 11 semble qu'alors Je'rusalem, se trouvant seiU, ait tout préparé pour son affreuse action. 11 déchira toutes ses lettres et les jeta sous son biueau, où j'en ai vu les débris. 11 en écrivit deux, l'une à sa famille, l'autre à H***. . . . Voici la première : « Père, mère, sœurs, beau-frère, tous chers, pardomiez à votre infortmié fils et frère. Que Dieu, Dieu vous bénisse !
» Jérusalem. ))
« 11 a demandé pardon dans la seconde lettre à H*** d'avoir troublé la tranquillité et le bonheur de son mariage. Dans le principe, son inclination pour sa femme a été toute vertueuse. 11 espère que dans l'éternité il lui sera permis de l'embrasser. On assure que cette lettre est longue de trois feuilles et qu'il l'a finie par ces mots : « Une heme! nous nous re verrons dans une autre vie. » — Il est probable qu'il s'est brûlé la cervelle après avoir écrit ces mots. . . .
» Il n'a bu qu'im verre de vin. Des livres et quelques manuscrits étaient épars çà et là. Emilia GalolU était ouvert sur un guéiidon, près de la fenêtre, à côté d'un manuscrit en quart, gros d'un doigt et traitant une matière philoso- I)hique. La première partie ou la première lettre portait ce titre : De la liberté morale.
» 11 a été enterré dans le cimetière ordinaire ; un [»etit collège et des gens portant des lanternes l'ont suivi. Des gardons coifieurs l'ont porté, la croix en avant. Aucun prêlro ne l'a accompagné !
;) Cet événement.'! ]>r(»(luit sur tous les esprits uncimi^cs-
sion exlraordinaii'e. Les femmes portent le plus grand intérêt à son sort. Il était complaisant pom- le scxc^, et il se peut que sa figure ait été trouvée aimable.
» KESTNER
> 2 novembre, Wctzlar. >
Lorsque Gœthe apprit celte nouvelle, il ne put ôtre à coup sûr que du parti de Jérusalem , aussi écrivit-il à Kestner :
« Ce malhemeiLx Jérusalem! La nouvelle m'a été terrible et inattendue; c'étiiit affreux de la recevoir comme supplément d'un doux cadeau d'amour (1). Le mallieureux! Par tous les diables, que sont donc les hommes qui ne se nourrissent que d'orgueil, qui mettent des obstacles aux bonnes natm-es, exaltent et corrompent les forces? Ce malheur est leiu* faute, et que le diable, leur frère, les emporte ! . . . . . Le pauvre garçon! J'ai dit qu'il était amom'cux, lorsqu'au retour de la promenade je l'ai rencontré cherchant le clair de Imie. Lotte doit se rappeler que j'ai souri à ce propos. Dieu sait si l'isolement a miné son cœui! Il y a sept mois que je connaissais cette figm'e, cependant je ne lui ai que bien peu parlé. Ln partant, j'ai emporté mi de ses livres. Je veux le garder et me souvenir de lui aussi longue que sera ma vie.
» GMITIIE. »
Gœthe disait vrai; non-seulement il s'est souvenu de lui, mais il a immortalisé son histoire en la mêlant à la sienne.
(1) 11 fait sans cloute allubiou à quelciue ruban ou à (lut^iuc sou venir envoyé par Chailolte par lo mcmc couriicr.
i2 ILS 0KIG1.>ES I>E WlillTHl'U.
A Francfort, dans une rue nommée Grosse Hirsch Craben , est une maison d'assez vieille apparence , bien entretenue d'ailleurs, mais en somme n'ayant rien de remarquable au point de vue de l'art. Beaucoup d'étrangers ne manquent cependant pas de la visiter ; c'est la maison de l'ancienne famille bourgeoise des Gœthe, et il est curieux que les armes de la famille, gravées audessus de la porte, à l'extérieur, contiennent trois hjres surmontées d'une étoile. C'est là qu'est né Gœthe , là aussi qu'il a passé les deux années qui suivirent son retour de Wetzlar, pendant lesquelles il a fait paraître Gœtz de Berlichingen et JVerther. On montre aux étrangers qui désirent pénétrer dans la maison une petite mansarde à trois fenêtres obliques dont l'ameublement du temps du jeune Gœthe n'a pas été conservé. C'est dans celle mansarde qu'était naturellement placé alors le portrait de la douce Lotie.
Au mois de juin 1773, le poëte envoie à ses amis Gœtz de Berlichingen y qu'il vient de terminer. Peu de jours ai)rès, dans k mémi; mois, le 21, il avoue pour In
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première fois qu'en dépit do Dieu et des lioiiimes, il veut faire une tragédie de sa situation, a Je sais , écrit-il à Kestner dans une lettre pleine de mélancolie , ce que dira Lotte quand elle l'aura sous les yeux, et je sais ce que je lui répondrai. »
Il est évident que voilà l'idée du Werther germée dans l'esprit de Gœthe ; il est clair qu'il l'indique à ses amis par ces dernières lignes. Je crois très-heureux pour son succès qu'il n'ait point donné suite à la tragédie et qu'il l'ait convertie en roman de vie privée. Le voilà, \ers la lin de novembre, avec tous ses documents réunis ; il a copié le rapport de Kestner ; il a recueilli ses moindres souvenirs ; il a dressé un inventaire des orages de son cœur... jadis à Wetzlar; il a réuni tous les épisodes, tous les sujets du tableau ; il s'est encore bien renseigné sur Jérusalem ; il s'est autobiographie littéralement jusqu'au milieu du roman à peu près, et il a biographie Jérusalem jusqu'à sa dernière heure d'une manière merveilleusement vraie. Gœthe a écrit son œuvre en deux mois; le lecteur peut ouvrir le Werther ^ et il verra avec quelle précision les moindres faits s'accordent avec les intéressantes lettres traduites ici. Il retrouvera presque textuelle la scène du ruban rose envoyé par Lotte et mille autres petits épisodes aussi frais, aussi gracieux aussi exquis de sentiment. Qu'il conq)are le récit de la mort de Werther avec le rapport de Keslner, il \crra quelle magnitlcence de couleur le poète a su réiuindrr