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LES ORIGINES DE WERTHEH

En 177-2, un jeune homme de vingt-trois ans, docteur en droit, fort bien lettré, fils d'un riche bourgeois, d'une figure aristocratique, distingué en toutes façons, Y arriva, par le coche de Francfort, un matin de printemps. Il se nommait Wolfgang Gœthe.

Ce n'était point comme touriste que ce M. Gœthe venait à Wetzlar, non ; mais il y venait, la tête remplie d'idées de travail et ardente aux choses de la littérature; son esprit était des mieux préparés à toutes sciences : il loua une chambre et il s'installa. Sa venue à Wetzlar ne fat pas celle d'un inconnu, la petite gazette du lieu en fit un fait divers, et ceux qui chaque jour prenaient des notes la signalèrent sur leur calepin. Voici, pour preuve, quelques lignes bien nettes : « Au printemps de 1772, est arrivé ici un certain Gœthe, de Francfort, de son métier (handthierung) docteur en droit, âgé de vingt-trois ans, l'unique fils d'un très-riche père. D'après l'intention paternelle, il vient ici pour compléter ses études, mais, d'après la sienne, pour étudier Homère, Pindare et autres choses que son esprit, sa manière de

penser et son cœur lui indiqueront On l'a annoncé

comme un collaborateur de la Gazette savante de Francfort, et, dans le public, comme un philosophe; les beaux esprits le recherchent; comme je n'en suis pas, etc., etc. »

Le modeste et véridique personnage qui signa ces lignes était (Ui mémo Ap^o que M. Gœthe. Il s'appelait

Kestner, et était alors secrétaire de l'ambassadeur de Hanovre à Wetzlar. Il ne se trompait guère en ne se donnant pas pour un bel esprit, mais nous pouvons et nous devons dire de lui qu'il était un honnête homme dans toute la force du mot, qu'il avait le cœur des plus droits, que son bon sens était aussi grand que son imagination était petite, qu'il apportait au zèle, au dévouement, à l'amitié, à l'accomplissement de ses devoirs, la sincérité d'une âme loyale et simple. Sous la plume analytique de l'auteur de la Comédie humaine, il eût été une héroïque et honnête fîetir des pois de la vie privée.

Le jeune M. Gœthe passait, à Wetzlar, des heures enchantées par l'étude. Aimant les fleurs, les prairies, le silence des campagnes, il sortait souvent de la petite ville et gagnait les bois voisins avec quelque livre ou quelque ami : « Je me trouve très-bien ici, dit Werther au commencement de son journal; la solitude de ces célestes campagnes est un baume pour mon cœur, dont les frissons s'apaisent à la douce chaleur de cette saison où tout renaît. Chaque arbre, chaque haie est un bouquet de fleurs ; on voudrait se voir changé en papillon pour nager dans cette mer de parfums et y puiser sa nourriture. » C'est une première allusion aux campagnes de Wetzlar, c'est un ressouvenir fortuné des heures de rêveries passées « couché sur la terre, dans les hautes herbes, découvrant, dans l'épaisseur du gazon, mille

petites plantes inconnues (1). » Lecteur, comprenezvous déjà toute la poésie délicieuse qui inspirait la jeune tète du futur dieu des lettres allemandes? Voyez-vous comme il la recueille avec ce charme si simple et si pur, qui est la plus enchanteresse parure des premières pages de Werther?

J'ai toujours estimé que les livres qui font époque méritent une biographie tout autant que ceux qui les écrivent. C'est, du reste, une chose curieuse de voir combien le pubhc lecteur aime à savoir leur vie privée. Rien de ce qui concerne les livres ne paraît indifférent; on recherche l'origine de leur naissance littéraire, la source des types dont ils sont le cadre, le lieu où le gi^and homme les a écrits et les a rêvés, toutes choses enfin constituant pour eux le res angusta domi. Lecteurs enthousiastes, lectrices enchantées, quels chemins ne feriez-vous pas pour donner à vos yeux et à vos âmes le charme de se complaire et le plaisir d'errer dans les modestes villes ou les vieux manoirs écossais qui ont inspiré les récits de l'hôte de Jedediah Cleisbotham, — sir Walter Scott! Combien, parmi vous, imaginations candides dans vos curiosités, n'avez pas cherché la demeure d'Eugénie Grandet^ à Saumur, ou le manoir du Lys dans

(1) Pour les quelques citations prises au livre de Werther, nous nous sommes servis de la traduction éditée par la bibliotiièque Charpentier. —Nous apprenons que M. Louis Enault vient d'en préparer une nouvelle pour la librairie Hachette.

la Vallée, dans les campagnes fleuries de la Touraine? De toutes les œuvres de Gœthe , le roman des Souffrances du jeune Werther (1) est celle qui a eu la plus grande influence sur son époque. Elle a amené des tempêtes, elle a exalté, elle a fait dévier, elle a bouleversé les imaginations, elle a élevé un piédestal aux amants incompris , elle a fait de la mélancolie un bois sacré; l'Allemagne, à l'apparition de Werther, n'eut plus que deux voix : une voix fut pour, une voix fut contre; mais la frénésie régnait des deux parts. Werther remplit tous les cœurs; on en perdit la tête et la vie aussi, à tel point que je serais tenté de croire que beaucoup de jeunes hommes d'outre -Rhin se tuèrent pour la seule satisfaction d'avoir cela de commun avec le héros des désenchantements amoureux. Jamais Vénus sensible, Vénus pudique, Vénus platonique ne reçurent plus de sacrifices ; le sang de l'Amour coula à flots, et le Cupidon germanique crut devoir alors remplacer son arc et ses flèches par une paire de pistolets chargés. Le suicide devint un dieu : il eut un autel dont le livre de Werther fut le missel. La voix de quelques rieurs eut beau s'élever ! Caricature et moquerie, parodies et facéties, vous fûtes sans puissance! On voulut aimer quand même, on voulut honorer la mélancolie, on voulut rêver; on désira même quelquefois, — sans

(1) La première édition parut sous ce (itrc.

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